ERIC CARRIÈRE (2)


 

 

 

Début 2012, animé par l’envie de créer des interviews – ou plutôt des conversations – différentes, je lançais Hors Format. Eric Carrière, mon joueur de foot préféré, avait alors accepté d’inaugurer le concept avant même que le site soit construit, sans aucune référence de ma part. Aux innocents les mains pleines : l’échange avait été de grande qualité (entièrement grâce à Eric !) et les compteurs s’étaient affolés (près de vingt-mille lectures le premier mois, cinquante-mille au total). Cinq ans et un lifting du site après, pour le remercier, et, peut-être pour convoquer à nouveau les bonnes fées sur mon entreprise, je l’ai encore sollicité. Après deux rendez-vous décalés (entièrement à cause de moi !), nous nous sommes enfin retrouvés dans le lobby de l’hôtel parisien où il séjourne lors de ses déplacements pour la télévision. Si la structure de l’entretien a évolué (terminée, la chronologie élémentaire et assommante), Carrière est resté le même : humble, précis, toujours judicieux – et souvent universel – dans ses analyses. En interview, il améliore les questions, comme jadis il bonifiait les ballons, dans un souci de perfection : il commence toujours par y répondre rigoureusement, puis élargit les horizons, réoriente le débat autant que nécessaire. Après une bonne heure, Carrière file : le train ne l’attendra pas. Si c’est lui qui salue façon Columbo, d’une main levée après avoir tourné les talons, c’est bien moi qui le rattraperait volontiers, en lui lançant : « M’sieur, encore une petite question ! ».


Eric, j’avais très envie de vous revoir, pour tout un tas de raisons. La première, pour vous dire merci. En effet, si j’ai pu réaliser toutes ces interviews depuis cinq ans, c’est grâce à vous, et à la confiance que vous m’avez accordée la première fois, à mes débuts. Quand vous revoyez votre parcours, aujourd’hui, avez-vous également le sentiment de devoir une partie de votre carrière à une ou plusieurs personnes dont vous avez croisé la route ?

(sourire) Il y en a beaucoup, oui. Mais je dois dire que j’ai une approche un peu différente de la tienne. Les interviews que tu as faites, c’est grâce à toi ; tu avais une démarche intéressante, tu as réussi à faire passer quelque chose, et je pense que si ça ne s’était pas fait avec moi, tu aurais su convaincre quelqu’un d’autre. De mon côté, bien sûr que si je n’avais pas eu les parents que j’ai eus, avec l’éducation qu’ils m’ont donnée, et les sacrifices qu’ils ont faits pour nous suivre, mon frère et moi, sur tous les terrains, je n’aurais sans doute pas pu faire une carrière dans le football. Et puis, il faut aussi tomber sur les bons éducateurs. Sur Twitter, j’avais posté la photo d’un bout de papier, que mon père avait retrouvé, rédigé de la main de l’un de mes éducateurs, qui donnait ça à tous les jeunes qu’il entraînait. Deux petites phrases : la qualité principale, et le point à travailler. Me concernant, il avait écrit : « Joueur fin, technique, mais doit travailler le dixième de seconde, la vivacité ». Cet éducateur, à Auch, il a marqué tous les jeunes que nous étions. Alors, bien sûr qu’il a sa part de responsabilité dans nos parcours respectifs, mais, en définitive, si tu ne t’accroches pas, si tu n’es pas passionné, si tu ne travailles pas, tu n’avances pas. Je pense que c’est l’une des choses essentielles qui doit être inculquée : « Si tu veux quelque chose, tu ne vas pas assurément y arriver ; mais si tu ne t’en donnes pas les moyens, c’est certain que tu n’y arriveras pas ».

Plus tard dans votre parcours, quelles sont les rencontres qui ont compté ?

Au niveau amateur, donc, il y a les éducateurs, que ce soit à Auch ou à Muret. Ensuite, dans mon parcours professionnel, je cite souvent le thérapeute Stéphane Renaud, ainsi que Mickael et Pascal Kerleau, avec lesquels j’ai fait de la vidéo. Ça, ce sont des gens qui ont compté. Je te dis ça, tout en gardant ce double-regard : d’un côté, ils m’ont apporté leurs compétences, de l’autre, j’ai également eu le mérite de savoir m’en servir, et c’est en ça que je n’ai pas été trop mauvais, je crois (sourire). J’ai toujours eu l’humilité de me dire : « Tiens, cette personne-là, elle va pouvoir m’apporter telle chose ou telle autre ». Ce n’était pas toujours évident, car ça représentait aussi du boulot en dehors du club…

(l’interrompant) Et, comme vous le disiez il y a cinq ans, ça avait pu être mal perçu par le club et ses composantes…

Ce que j’avais eu beaucoup de mal à comprendre, d’ailleurs. Mais, ensuite, quand tu vois les effets, tu relativises, et tu te dis : « Je suis plutôt bon, je ne suis pas blessé, voilà ! ». Aujourd’hui, à quarante-quatre ans, je suis content d’encore pouvoir jouer au foot ; et ça, c’est lié au fait d’avoir été sérieux, et d’avoir fait ces séances de thérapie tout au long de ma carrière.

« On ne m’a jamais rien donné », c’est une phrase qui revient souvent dans la bouche des footballeurs. Vous n’auriez pas pu – et vous ne pourriez toujours pas – la prononcer…

C’est marrant que tu m’en parles, parce que j’ai écrit une chronique là-dessus. Je disais : « Mais à qui on a donné quelque chose ? ». Je n’ai rencontré aucun gars qui a connu le haut-niveau, ni même aucun des chefs d’entreprises avec lesquels j’ai eu le plaisir de discuter, à qui on a tout donné. Bien sûr, certains ont eu des parcours moins difficiles, en raison de l’éducation, d’un accès plus aisé aux meilleures écoles, ou d’autres éléments qui peuvent donner le sentiment qu’un parcours est tout tracé. Dans le sport de haut-niveau, c’est la même chose. C’est un peu la jungle, même si le mot est peut-être fort. D’ailleurs, cette sensation, je l’ai même connue au niveau amateur, quand je gravissais les échelons. Lorsque je suis arrivé en DH, les mecs, à l’entraînement, ils ne (me) faisaient pas de cadeaux ! Je ne crois pas t’en avoir parlé la première fois, mais quand je suis arrivé à Nantes pour y faire un essai, le coach Denoueix m’avait rapidement présenté devant le groupe : « Voilà, c’est Eric, il va faire toute la semaine avec nous ». Et, pour faire les équipes avec deux couleurs, il avait demandé à l’un des gars de me passer sa veste de survêtement. Là, le mec me l’avait balancée comme si j’étais une merde. Honnêtement, je pense qu’il n’y a même pas à lui en vouloir. Quand tu rentres dans ce monde-là, soit tu te dis : « C’est pas bien, tout ça… », soit tu t’adaptes. Tu peux toujours essayer de changer les choses, mais modifier le mode de fonctionnement d’un groupe, c’est très compliqué.

Sur le moment, vous avez reçu la veste – et ce geste assez dur – avec autant de philosophie ?

Non, je n’avais pas le même recul. J’étais très surpris, mais comme je te le disais, j’avais déjà vécu ce type de situation en amateur, dans des moments où tu es obligé de montrer qui tu es. En amateur, c’est même parfois plus dur, parce que des méchants, y’en a un paquet ! À l’entraînement, faut être vigilant. En pro, c’est plus compliqué pour le mec qui veut faire un attentat : autour, tout le monde voit bien qu’il l’a fait exprès. En tout cas, ce sont des expériences qui m’ont servi, et qui ont conforté mon mode de réaction dans ces moments-là : « Ah ! OK ! Bah, tu vas voir ! Je vais te montrer, à ma façon ».

On a souvent mis en lumière votre intelligence, au point d’avoir totalement occulté votre endurance mentale…

On peut se dire : « Tiens, lui, c’est un mec qui réfléchit… », mais dans le foot, on ne peut pas sans cesse échapper à la confrontation. À Nantes, on apprenait à l’éviter, ou, plus exactement, à être intelligent dans le duel : le mec qui est plus rapide que moi, je ne vais pas chercher à le prendre de vitesse. En revanche, quand le ballon est entre-deux, il faut avoir envie, et aussi être malin dans l’impact. Par exemple, en se servant de la puissance de l’adversaire, ce qui est préférable quand on l’est moins que son vis-à-vis. Mais, au final, ça se passe là (il montre la tête). Quand on voit la finale de la Ligue des Champions hier (NDLR : l’interview a été réalisée au lendemain de la victoire du Real Madrid – 4/1 – face à la Juventus), les mecs, sur cet aspect, ce sont des phénomènes !

Pour en revenir à l’une des phrases favorites des joueurs (NDLR : « On ne m’a jamais rien donné ») : elle traduit une forme de hargne, d’agressivité, une volonté de revanche. Ce sont des sentiments qui ne vous ont jamais animé ?

Le problème de cette phrase, en fait, c’est qu’elle sous-entend que ça a été beaucoup plus difficile pour soi que pour tous les autres. C’est : « Moi, on ne m’a jamais rien donné ». Je pense qu’il faut expliquer aux jeunes, dans le sport ou ailleurs, que rien n’est possible sans effort ; que ça tombera pas du ciel, quoi ! J’ai des filles qui ont la chance d’être nées dans un cadre encore plus facile que le mien – j’ai eu une enfance très heureuse, mais sans grande facilité sur le plan financier –, alors je leur dis : « Ne viens pas pleurer parce que tu crois que c’est plus facile pour untel, ou parce que tu penses qu’un autre est favorisé : c’est toi qui dois aller chercher ce dont tu as envie ». Penser comme ça, en plus, ça permet de progresser ; face à un échec, tu ne rejettes pas la faute sur les autres, tu es face à toi-même.

Concernant la hargne et l’agressivité : sur un terrain, c’était peu perceptible chez vous… sauf, peut-être, quand vous marquiez. J’ai en mémoire un but avec Lens face au Paris-Saint Germain, un autre avec Lyon contre l’Inter…

C’est surprenant, d’ailleurs, quand je revois les images (sourire). L’agressivité, malgré tout, a toujours été présente. Même en amateur, je me souviens que je mettais des coups. Enfin, quand il y avait un impact entre deux… il y avait un impact entre deux, quoi.

Et vous faisiez mal ?

Il paraît, ouais (sourire). Faut dire que j’ai des os secs. Encore aujourd’hui, quand je fais un soccer (NDLR : foot indoor à cinq), les mecs me disent : « Putain, t’es chiant ! » (rires). Ce qui est paradoxal, c’est que quand j’étais à Muret, j’avais un vrai problème contre les blacks, parce qu’ils faisaient mal. Dès que j’en jouais un, c’était difficile, vraiment. Je me rappelle de Bob Sénoussi, qui jouait à Pau, et qui a fait une carrière professionnelle : face à lui, j’avais fait un match catastrophique ! Il me faisait peur, quoi. Ensuite, je me suis retrouvé à Nantes aux côtés de beaucoup de joueurs africains. Faire face à leur impact tous les jours à l’entraînement m’a permis de m’endurcir : le corps et le mental se sont habitués. Jouer avec Seydou Keita ou Michael Essien, ça signifie aussi s’entraîner avec eux. Là, les impacts étaient forts, mais j’y allais… bon, évidemment, je ne mettais pas mon pied quand il n’y avait aucune chance que je récupère le ballon (rires).

Durant votre carrière professionnelle, quel profil de joueur vous posait le plus de problèmes ?

Je n’aimais pas trop les petits joueurs, plutôt toniques. Finalement, je préférais les grands, costauds, qui mettaient parfois davantage de coups. Un joueur qui m’avait posé problème – parce que lui, il ne jouait pas le ballon -, c’était Modeste M’Bami.

Il vous blesse, d’ailleurs…

À Sedan, lorsque je jouais à Lyon. Là, c’est difficile, parce que tu ne peux pas anticiper un gars qui ne joue pas le ballon. Toi, tu es concentré sur le ballon, tu vois que ton adversaire direct ne l’aura pas, alors tu prends ton appui, et c’est là qu’il vient t’impacter. C’était presque « à la mode » dans ces années-là, de mettre la semelle au-dessus du ballon, sans le jouer. Mais, pour en revenir à ta question initiale sur mon attitude après les buts, je pense c’était lié à la tension, à l’enjeu. En plus, comme j’intellectualisais beaucoup, j’avais ces éléments en moi. Alors, le moment du but, je le vivais comme une forme d’aboutissement, même s’il était ponctuel. Pour le reste, bien sûr que je peux m’énerver sur un terrain, mais sans jamais donner raison au joueur qui va m’insulter. Mon truc, c’est gagner, et serrer la main du mec à la fin. On en revient toujours au mental, un élément sur lequel beaucoup de gens sont très faibles. La faiblesse mentale, tu la constates quand tu vois les mecs qui critiquent sans arrêt. Je pense que si tu critiques, c’est que t’es pas sûr de toi. Les mecs costauds mentalement, ils sont rarement dans la critique. Sur cet aspect, je pense qu’il y a plusieurs divisions, et même si j’estime avoir été à un très bon niveau, je n’ai jamais été à celui des gars que tu as vus sur le terrain hier. Faire abstraction de l’environnement, élever son niveau quand l’enjeu est immense ; c’est lié, je crois, à ce que tu as vécu plus jeune, à l’éducation que tu as reçue. Tu sais, quand je suis passé de Nantes à Lyon, et que je suis revenu jouer à la Beaujoire sous mes nouvelles couleurs, je suis passé totalement à côté. Mon ancien public me sifflait, c’était dur, je trouvais ça injuste. On en avait parlé, d’ailleurs. D’un côté, je me disais : « Bon, faut les comprendre, ils ne connaissent pas toute l’histoire ». Et de l’autre, je le vivais difficilement, parce que je savais que je n’avais rien fait de mal, quoi. Là, j’ai fait preuve de faiblesse. Je pense qu’on peut éduquer les jeunes joueurs de façon à ce qu’ils soient moins impactés par l’environnement, tout en conservant un caractère humain. Bien sûr que dans une finale, tu peux trembler. J’en ai fait quelques une, mais jamais en Ligue des Champions ; et ça, ce n’est pas le hasard.

Pourtant, Denoueix déclarait qu’il vous aurait bien vu évoluer dans le milieu du Barça…

Suaudeau, c’est Suaudeau qui aurait dit ça. Peut-être que footballistiquement, ça aurait été possible sur une période précise, mais pas sur la durée. Pour ça, il aurait fallu vivre ce qu’eux, les Xavi et les Iniesta, ont vécu plus jeunes. C’est là que psychologiquement – j’y reviens toujours – tu deviens costaud. Regarde Iniesta, tous les buts importants qu’il a marqués. Moi, je n’ai jamais mis de buts importants. J’aurais pu quand j’égalise avec Lens (NDLR : en 2008, lors de la finale de Coupe de la Ligue face au Paris-Saint Germain, perdue 2/1), mais au bout du compte, on perd. Il n’y a pas de hasard. La facilité, bien sûr, serait de penser : « Ah, si on m’avait mis au Barça, j’aurais gagné la Champions League ! ». Même chose quand j’ai joué chez les Bleus, mais que c’est Micoud qui est choisi pour disputer la Coupe du Monde 2002. Là encore, je n’étais pas loin, mais je n’ai pas la faiblesse de penser qu’on aurait dû me sélectionner. Micoud était un excellent joueur, et il l’a mérité. Encore et toujours, il n’y a pas de hasard.

Puisqu’on évoque beaucoup les attitudes sur le terrain : vous me disiez, il y a cinq ans, qu’on pouvait facilement deviner la personnalité d’un individu en observant son jeu. Vous concernant, cette théorie s’appliquait-elle totalement ?

Je pense, oui.

Sur quels aspects ?

Déjà, le goût de l’effort, une expression qu’utilisait souvent Roger Lemerre. Cette phrase, elle veut dire beaucoup de choses : ce n’est pas seulement faire les efforts qui sont demandés, c’est surtout prendre du plaisir à les faire. Après, il y a l’altruisme : dans la façon de jouer, on peut aussi voir si la personne a cette qualité. Il y a des joueurs qui s’appliquent énormément à dribbler mais qui, dans la passe, se débarrassent du ballon. La façon dont un joueur fait une passe, ça dit beaucoup de choses de sa personnalité. Ensuite, chez moi, tu pouvais voir le respect de l’adversaire et de l’arbitre, ainsi qu’une certaine forme d’éthique. Après, comme on en parlait tout à l’heure, ma gestion de l’adversité était peut-être un peu moins perceptible. Disons qu’on s’en rappelle moins aujourd’hui : quand les gens viennent me parler, ils se remémorent davantage l’aspect esthétique de mon jeu, ma technique. Pourtant, tu vois, si j’étais coach, je ferais des statistiques précises sur la gestion des duels, de l’adversité. Par le biais, notamment, d’un exercice très simple : on met dix fois le ballon entre toi et moi, et on regarde celui qui sort le plus souvent en sa possession. De nous deux, celui qui sortira sept ou huit fois avec le ballon, ça voudra dire qu’il a quelque chose de plus que l’autre.

On ressent une vraie cohérence entre votre attitude sur le terrain et votre personnalité dans la vie. C’était le cas de tous les joueurs avec lesquels vous avez évolué, ou existe-t-il quelques contre-exemples ?

Je n’ai pas vraiment d’exemple parmi mes ex-coéquipiers, mais je sais que les joueurs assez extrêmes sur le terrain, comme Cyril Rool ou Yannick Cahuzac, sont – a priori – des mecs charmants dans la vie de tous les jours. Chez nous, on avait quand même Philippe Violeau, oui ! Il mettait des coups, était un gros râleur, mais il retrouvait sa petite voix douce une fois hors du terrain. Un mec top, vraiment. Pour en revenir à ta question de départ, les éléments de la personnalité sont perceptibles partout. Si tu fais un petit soccer, tu vois aussi les mecs qui ne veulent pas gagner. Honnêtement, ce sont eux qui m’insupportent le plus. Le gars qui a perdu, mais qui s’en fout parce qu’il a réussi à mettre deux petits ponts (il soupire). Ceux-là, je ne les prends pas dans ma boîte, tu vois. Dans mon entreprise, j’ai envie d’avoir des gens qui veulent gagner ensemble, pas des mecs qui veulent faire leur petit truc perso.

Durant votre carrière, vous avez souffert de ne pas être en phase avec vos coéquipiers ? Si vous aviez, à votre droite, un mec qui ne voulait pas gagner, et à votre gauche, un autre qui ne voulait pas passer le ballon : c’était compliqué, d’autant plus que votre jeu dépendait beaucoup du collectif…

Heureusement, au haut-niveau, les joueurs qui ne veulent pas gagner sont rares. À l’entraînement, quand même, ça arrivait, et c’était assez énervant. Certains, ce n’est pas qu’ils ne voulaient pas gagner, c’est qu’ils ne s’en donnaient pas tous les moyens. Regarde ce qui se dit sur les plus grands joueurs : ils veulent tout gagner. Ibrahimovic, il veut tout gagner. Zidane, avec qui j’ai fait une formation de manager, pareil. Dacourt, lui, et moi, ça y allait ! Dans la promo, il y avait des handballeurs, des volleyeurs, des basketteurs, et parfois, quand on faisait un match, c’était très tendu. Après, effectivement, il y a la problématique de la perception du football, différente d’un joueur à l’autre. Moi, j’estimais qu’il fallait faire une passe spécifique, parce qu’elle donnait du temps au receveur, et qu’elle permettait d’effacer deux joueurs, alors que d’autres pensaient à porter le ballon rapidement. Ça, c’est le rôle du coach de composer avec des profils qui sont différents, mais qui vont s’adapter. Quand j’analyse mon parcours, bien sûr, je me suis éclaté à Nantes, en particulier la saison du titre (NDLR : 2000/2001), j’ai eu de bons passages à Lyon, et en Équipe de France, à chaque fois que j’y ai été appelé. Le truc commun à toutes ces bonnes périodes, c’était le jeu collectif que l’on développait. Avec Lyon, on n’avait pas toujours cette philosophie, mais c’était le cas en Champions League, parce qu’on se retrouvait face à des gars très forts individuellement. En Équipe de France, les entraînements se faisaient en deux touches de balle ; pour un joueur comme moi, c’était top ! Dans ces moments-là, je me suis vraiment épanoui. Un autre élément qui était important pour que je me sente bien, c’était le nombre de ballons touchés. J’avais besoin d’en toucher beaucoup, besoin de sentir que mes partenaires me le donnent. Quand on te fait une passe, en fait, on te donne une responsabilité. J’aime organiser les choses, et j’irais même plus loin que ça : j’ai besoin de sentir qu’autour de moi, on est content que j’organise. Dans une équipe, c’est problématique lorsque deux joueurs ont ce profil. Organiser à plusieurs, ce n’est pas évident. À Nantes, j’évoluais devant la défense avec, devant moi, des joueurs créatifs comme Da Rocha et Ziani, mais ça fonctionnait très bien. Pour moi, toucher beaucoup de ballons, c’était sécurisant, déjà. Je me disais : « Voilà, mes partenaires me font confiance ! ». Et puis, c’était important pour des questions de sensations, pour que je sois performant. Il faudrait revoir les stats, mais je pense que sur la plupart des matchs où j’ai dépassé les cent ballons touchés, j’ai été bon. On pourrait même, peut-être, baisser un peu le curseur, car à l’époque il y avait moins de petites passes, de transmissions courtes. Après, dans ma carrière, quand je n’étais pas titulaire indiscutable ou que j’étais régulièrement sorti en cours de match, ma relation avec mes partenaires ne pouvait pas être la même. À Lyon, avec des joueurs comme Dhorasoo ou Juninho, c’était logique de ne pas me passer tous les ballons (sourire). Ça m’a donné un impact différent, une confiance différente, et peut-être aurait-il fallu que je me construise autrement à ce moment-là. Je pense, malgré tout, que c’était difficile de changer, encore plus à l’âge que j’avais.

Quels autres facteurs ont pu être des freins à la performance, tout au long de de votre carrière ?

L’aspect psychologique aurait pu l’être bien davantage, venant de là où j’arrivais. Tu sais, les premières fois que j’ai joué en amateur, je tremblais, j’avais peur de rater. Même chose, quelques années plus tard, quand je suis entré dans le milieu pro. Jouer à la Beaujoire devant autant de monde, je m’en pensais incapable. Travailler avec Stéphane Renaud, le thérapeute, m’a permis d’assumer, de dire : « Là, j’ai peur, je ne me sens pas à l’aise ». L’admettre, c’est la première étape pour celui qui veut progresser. Ce n’est pas simple, car le sujet est tabou à ce niveau-là. Le joueur qui n’est pas bien, qui tremble, je le vois. Quand je commente, je ne l’exprime pas de cette façon, mais je note cette peur de mal faire.

Votre carrière, c’est douze années en professionnel : les six premières sont marquées par des triomphes individuels et collectifs, les six suivantes ont été plus difficiles. Comment l’expliquez-vous ?

Je rajouterais les deux années stagiaires à Nantes, dès 1995. En fait, je découperais les choses différemment. C’est d’abord trois années – deux en tant que stagiaire, une chez les pro – où je découvre ce monde ; c’est ensuite trois années où, avec Nantes, on gagne deux Coupe de France et un titre de Champion. Au sujet de ces années, certains me disent : « Toi, t’as explosé ! ». Je réponds : « Les gars, j’ai quand même fait six ans, et j’ai démarré en CFA ».

Pendant ces six années, la progression a été constante…

Là, je te rejoins complètement. Quand j’ai fait ma formation de manager, j’ai fait une petite analyse sur les clubs dans lesquels je suis passé, et sur l’importance d’avoir un projet dans chaque club. À Nantes, c’était le jeu qui nous réunissait. C’était le coach – parfois le directeur sportif, jamais le président – qui nous faisait un retour sur le contenu, et nous, joueurs, étions au diapason. On pouvait dire : « Tiens, ce soir on a gagné, mais le jeu n’était pas bon. Il faut rectifier le tir ». À Lyon, c’était l’état d’esprit qui primait : la gagne. Un mec comme Sonny (NDLR : Anderson), il ne tremblait pas ! Même quand il ratait deux occasions, le doute ne s’instaurait pas, et il te claquait la troisième. La force mentale, en partie insufflée par le président Aulas, c’est quelque chose qui planait dans l’atmosphère générale du club. Et puis, y’a Lens (il marque un temps d’arrêt). Le club sortait d’une période faste. D’abord, sur un cycle très anglais, avec le titre de 98. J’ai le souvenir d’un style de jeu assez direct. C’est bien Drobjnak, qui jouait devant ? Ensuite, il y a eu un cycle plus athlétique. Et moi, j’arrive (NDLR : en 2004) à un moment où il y a une volonté de changer de cycle, sans en avoir réellement défini les contours. L’entraîneur de l’époque, c’était Joël Muller ; un coach qui était beaucoup sur les duels. Joël, il ne m’en voudra pas, mais je me rappelle d’entraînements où on était tous dans le rond central, sans équipes définies ; le ballon était lancé en l’air, et on devait faire des têtes. Impossible pour moi, quoi ! Là, je ne savais pas trop où j’étais. Je me souviens que le début de championnat était bon, que les recrues – Hilton, Jérôme Leroy, Nicolas Gillet – donnaient satisfactions. Et puis, après deux ou trois mauvais résultats, j’entends : « Bon, on arrête de jouer ». J’étais ahuri. Tu peux dire que tu veux jouer différemment, en allongeant sur Dagui (NDLR : Bakari) et en disputant les deuxièmes ballons ; aucun problème. Tu changes, mais tu joues ! Pour moi, arrêter de jouer, ça signifie que le match est terminé, et que c’est l’heure de rentrer à la maison. Cette instabilité dans les intentions, c’est quelque chose que j’ai trop souvent connu à Lens. On a eu Francis Gillot, qui avait un état d’esprit plutôt offensif, et avec lequel on a eu de bons résultats. Ensuite, ça a été Guy Roux : là, impossible de savoir ce qu’il voulait tant son discours était incohérent. L’analyse que j’ai faite, c’est que j’ai eu la chance de gagner des titres dans des équipes où il y avait un fil conducteur. À Lens, il était, disons, émotionnel : lié à l’environnement, aux supporters, à Gervais (NDLR: Martel). À mon sens, c’est le jeu qui doit primer, et le choix des entraîneurs doit se faire en fonction. Quand tu enchaînes Gillot, Roux, Papin, Leclercq, c’est un peu comme faire les montagnes-russes.

Votre esprit très cartésien ne vous a pas préservé d’un choix – celui du RC Lens – qui s’est révélé assez moyen…

La facilité serait de dire : « Je me suis trompé, mais ce n’est pas de me faute ! Et puis, j’aurais fait mieux ailleurs ». Dans mon analyse, j’ai plutôt tendance à retenir ce que ça m’a apporté, avec, en filigrane, l’image du destin : « Voilà, c’est comme ça ». Tu le soulignais, je suis assez cartésien, mais c’est l’affect qui m’a fait venir à Lens. J’étais en contact avec Gervais : il était venu à la maison à Lyon, et je lui avais fait du foie gras et du magret (sourire). Au final, c’est l’affect qui a fait la différence, et tant mieux. Dans ma personnalité médiatique, c’est vrai que je ne le montre pas souvent, mais la part affective est prépondérante chez moi. Quand t’as quatre filles, t’es obligé (sourire) ! Et puis, Gervais, il est arrivé à un moment où le milieu de terrain lyonnais était devenu extrêmement compétitif. Lens, ce n’était pas rien, et j’étais persuadé de pouvoir m’y épanouir. Maintenant, avec le recul, je m’aperçois que quand on connaît des difficultés, on se retranche souvent sur ce que l’on sait faire. L’identité lensoise, c’était la générosité dans l’impact plus que le style de jeu, et c’était évidemment moins mon registre, même si je suis fier d’y avoir joué. Pour continuer là-dessus et te donner une idée, quand je vais à Marseille, je croise des mecs qui me disent : « Mais pourquoi t’as pas joué chez nous ? ». Honnêtement, je pense pouvoir dire que ce n’était pas une atmosphère qui m’aurait permis de m’épanouir, et ce n’est pas grave : bien d’autres joueurs, meilleurs que moi, y ont réalisé de belles choses. Aujourd’hui, je peux dire que mon passage à Lens m’a énormément appris, au même titre que mes années lyonnaises, qui n’ont pas toujours été simples non plus. Au départ, la culture de la gagne, pour moi, c’était dur. Ce n’est pas que je ne voulais pas gagner, mais je me focalisais sur le contenu, encore le contenu, toujours le contenu. Je disais : « Attends, là on peut faire un une-deux ! Pourquoi tu préfères y aller seul ? ». Le mec ne me répondait pas, mais il pensait sûrement : « Bah, parce que moi, je sais le faire, et ça marche ! ». Tu sais, j’étais beaucoup plus fermé au début de ma carrière. Je ne sais pas si tu comprends ce que je veux dire…

Vous étiez moins ouvert aux idées des autres ?

Oui, voilà. Je disais : « C’est comme ça qu’on réussit ! C’est comme ça qu’on joue mieux ! ». Pour ça, le passage à Lyon m’a fait beaucoup de bien. Voilà, c’est le moment des confidences, alors je vais te dire : j’ai eu une éducation, disons, à l’européenne. Le respect des horaires, par exemple, on me l’a inculqué. Les joueurs africains que j’ai côtoyés, au départ, tu sens bien qu’ils ne sont pas éduqués de cette façon. Moi, ça me mettait en colère : je me disais que les mecs ne respectaient pas le groupe, alors que, pas du tout. C’est juste que pour eux, dans l’éducation reçue, ce n’est pas quelque chose d’important. Avec le temps, j’ai compris, j’ai appris. J’avais envie de savoir : « Tiens, c’est quoi sa vie, son mode de fonctionnement ? ». Tu vois, ce qui me plaît dans ma boîte de négoce de vin (NDLR : Caves Carrière), c’est le management. Parfois, comme partout, il peut y avoir des tensions au sein des équipes. Quand ça arrive, je me pose, et je réfléchis au fonctionnement de chacun. Celui qui n’est pas tout à fait dans l’esprit, j’essaie de l’y amener, sans le braquer. Le problème de notre société, c’est le manque de tolérance, et moi, en début de carrière, j’étais beaucoup moins tolérant que je le suis devenu.

Pourquoi ne pas avoir étiré votre carrière, à l’image de ce que réussit un joueur comme Benjamin Nivet, dans un registre que l’on peut comparer au vôtre ?

J’ai quand même fini à trente-sept ans, un âge respectable (sourire). Il y a des circonstances qui font que tu vas continuer ou pas, et pas mal de questions à se poser. Est-ce que l’entraîneur t’accorde suffisamment de crédit ? Comment vis-tu avec le groupe, avec les jeunes qui le composent ? Il faut aussi prendre en compte l’environnement extérieur, et les jurisprudences. En France, la jurisprudence des joueurs de plus de quarante ans, elle n’existait pas. Aujourd’hui, on a vu avec des mecs comme Jérôme Leroy, Cédric Barbosa, ou Benjamin Nivet, que c’était possible, et que ce n’était surtout pas un problème pour une équipe. Aujourd’hui, les joueurs sont mieux préparés qu’ils ne l’étaient il y a vingt ans, et avec du sérieux, on peut étirer une carrière plus longtemps. Après, il y a l’aspect mécanique qui, avec le temps, me pesait un peu : la tendinite au tendon d’Achille que j’ai eue en 2001 ne m’a plus quitté jusqu’à la fin de ma carrière.

On évoquait tout à l’heure les freins à la performance : cette gêne récurrente en a donc fait partie, durant la deuxième moitié de votre parcours professionnel…

Disons que ça n’a pas été un accélérateur de performance (sourire). Le truc, avec la tendinite, c’est que tu pouvais jouer avec la douleur. Cette douleur, elle part quelques semaines, puis elle revient. Ça aussi, c’est usant.

L’usure, en fin de carrière, elle était aussi psychologique ?

Pas sur la compétition, mais sur les entraînements, leur récurrence. Quand il fait zéro degré et que le contenu de la séance ne te permet pas de t’épanouir, c’est difficile. Dans la vie de groupe, je pouvais également ressentir un certain décalage, mais pas forcément avec les plus jeunes. Parfois, certains joueurs essayaient d’en faire un petit moins que les autres : des attitudes très éloignées des équipes de très haut-niveau que j’ai eu le plaisir de fréquenter. D’un côté, ils pouvaient gratter deux longueurs sur un exercice physique, et de l’autre, ils s’étonnaient de ne pas évoluer dans une équipe de standing supérieur. Ces discours-là, ils sont usants. Et quand j’essayais d’exprimer ma vision des choses, les gars ne comprenaient pas.

Peut-on dire que c’est le manque d’insouciance qui ne vous a pas permis de conserver, dans la tête, une certaine fraîcheur ?

Nivet, ce n’est pas quelqu’un d’insouciant, et je ne pense pas que Buffon le soit davantage. Le premier ingrédient, déjà, c’est la passion. Je connais des mecs qui, en fin de carrière, n’ont plus du tout envie de jouer au foot, peut-être parce que leur façon de jouer ne leur permet plus de prendre suffisamment de plaisir.

En l’espace de cinq ans, vous êtes passé de meilleur joueur de première division à remplaçant (NDLR : moins de mille minutes disputées sur une saison). Le changement de statut, ça a été compliqué à gérer ?

Ouais, ça l’a été. On revient toujours à ce qui est mental. Le haut-niveau, c’est difficile : il faut savoir s’évaluer, également par rapport aux autres. Après Muller, à Lens, Francis Gillot a pris la suite. Il est arrivé à un moment où je n’étais pas bien, où je portais le poids de responsabilités, que je n’aurais peut-être pas dû prendre, d’ailleurs. Mais là, encore une fois, c’est de ma faute, et pas celle des autres. Avec Francis, ça n’a été que des cycles : je jouais, je ne jouais plus, je rejouais, je ne rejouais plus. En fin de carrière, ça m’a manqué de ne pas évoluer sous la direction d’un entraîneur avec qui j’aurais pu avoir un vrai feeling.

Vous me le disiez, vous avez eu le sentiment, tout au long de votre parcours, de progresser par paliers, par des séries de matchs qui vous permettaient de prendre conscience que vous aviez le niveau pour évoluer à l’échelon supérieur. À contrario, avez-vous connu ce phénomène quand vos performances ont décliné ?

C’est vrai que j’avais cette sensation de progresser par paliers. Pour prendre un exemple, réaliser un bon match en National m’avait permis de prendre conscience que j’étais capable d’évoluer à cet échelon. La baisse de niveau, elle est plus régulière. Quand tu rates un match, tu ne te dis pas instantanément que tu n’as plus ta place, ou que c’est fini. D’ailleurs, je ne pense pas avoir énormément décliné. C’est surtout que, sur la fin de ma carrière, je remarquais que mes adversaires couraient plus vite, qu’ils gagnaient en tonicité. En athlétisme, il y a quinze ou vingt ans, le mec qui faisait moins de dix secondes au 100 mètres, c’était un phénomène ; aujourd’hui, c’est presque devenu la norme. J’ai ressenti la même chose dans le foot. À un moment, ça allait trop vite, et il était temps d’arrêter ; de m’arrêter. Tu sais, aujourd’hui, j’adorerais rejouer en Ligue 1, sauf que ce n’est pas possible. Le corps, il a ses limites. Malgré tout, quand j’ai arrêté, j’avais toujours envie de jouer ; et je pense que si je n’avais pas été consultant, j’aurais pu continuer en CFA, CFA2, ou DH. Honnêtement, ça m’aurait plu.

Vous me l’avez confirmé, le changement de statut a été – au départ – difficile à gérer. Si vous étiez déclassé dans vos activités télévisuelles, ça le serait également ?

J’ai construit ma vie de façon à ne pas être dépendant du football, même si je préfère avoir le football dans ma vie (sourire). Le meilleur moment de ma semaine, c’est quand je vais faire un foot, pas quand je vais commenter un match. Si tu voyais ma femme, elle te le confirmerait (sourire). Quand y’a foot, y’a foot ! Depuis l’arrêt de ma carrière, je me suis souvent rappelé qu’il ne fallait pas que je sois dépendant des choses. La vie, elle passe vite. T’as vingt-cinq ans ? Tu verras, dans une dizaine d’années. Un homme, à quarante ans, il voit bien qu’il est arrivé tout en haut de la montagne, et qu’il amorce la descente. Alors, ce que je me dis, c’est qu’il ne faut pas s’emmerder. C’est une philosophie à long terme, mais aussi sur l’instant. Je me dis : « Tiens, il me reste un an à vivre : est-ce que j’ai envie d’être entraîneur ? ». La réponse est non. Pourtant, c’est quelque chose qui me plairait énormément, un métier dans lequel je pourrais m’éclater. Mais dans ma vie, à côté, est-ce que je m’éclaterais ? Ça, je ne crois pas.

La concurrence à la télé est-elle comparable à ce que vous avez connu en tant que joueur ?

Dans notre société, la concurrence est partout. J’ai créé un commerce dans le vin, et j’ai des concurrents, c’est inévitable. Bien sûr que c’est le cas, également, à la télévision. La différence, c’est qu’avec l’âge, j’appréhende ça différemment. Le fait de ne pas être dépendant de cette activité, comme j’en parlais à l’instant, me permet aussi de conserver ma personnalité, une certaine liberté de ton. Quand je dis les choses, ce n’est pas pour faire plaisir, mais pour défendre les valeurs qui sont les miennes, et une certaine idée du football. Tu sais, au départ, j’ai conscience de ne pas avoir tout à fait le profil du gars de télé…

J’avais déjà ce sentiment quand vous étiez joueur : l’impression que vous êtes dans un milieu, à votre place, tout en étant en décalage avec ceux qui vous entourent…

Le milieu du foot professionnel, je ne l’ai jamais considéré comme le mien, et pourtant je m’y suis épanoui. Partout, j’étais un peu la surprise. Quand j’arrive à Nantes, j’ai vingt-deux ans, et je me retrouve dans un groupe avec des mecs qui ont cinq ans de moins que moi. À cet âge-là, normalement, on ne passe plus pro, et encore moins à vingt-quatre, lorsque j’ai signé mon premier contrat. Quand j’arrive en Équipe de France, je me retrouve avec des gars qui se connaissent depuis qu’ils sont en Espoirs. Moi, quand ils y étaient, je jouais en Promotion d’Honneur. Le décalage, il était là. Il existait aussi sur le plan athlétique, parce que quand tu me vois, t’as tendance à te dire : « Ah ! Ça va être dur pour lui ! ». Dans tous les clubs où je suis passé, on faisait des tests physiques, et je détestais ça ! C’est moi qui sautait le moins haut, qui courait le moins vite. Heureusement, en endurance, j’envoyais un peu quand même. Mais tout ça, même à l’intérieur du groupe, ça créait un décalage. L’autre jour, je parlais avec Sydney Govou (NLDR : qui a été son coéquipier durant trois saisons à Lyon), et il me disait : « Tu te rends compte, Eric ! À l’entraînement, certains mecs avaient envie de te choper, parce que tu les énervais ! ».

Ça, vous ne le ressentiez pas ?

Je t’assure que non. Je l’ai ressenti en amateur, et ça a contribué à me forger un mental solide. Il fallait que je réponde et que je m’impose, sinon j’étais mort. Les exercices d’endurance m’ont aidé, aussi : quand tu es devant, ça calme les mecs. Je répondais avec mes qualités, en fait. Dans tous les groupes où je suis passé, ça a fonctionné de cette façon. Il faut montrer que tu es costaud, très vite, sinon tu n’es pas respecté, et c’est logique. Ça se joue aussi dans les duels, comme je te le disais. Quand il y a un impact, tu y vas ; intelligemment, mais tu y vas. À la télé, je n’ai pas vraiment le profil de ceux qui y sont : je ne peux pas faire le show, par exemple. Quand je vois certains animateurs, dans le foot ou ailleurs, je me dis : « Waouh ! Ils sont forts dans ce registre ». Moi, je ne me sens pas du tout acteur, alors il y a des choses que je ne sais pas faire. Heureusement qu’il existe différents profils, parce que si à la télé tu n’as que des mecs comme moi, tu peux vite t’emmerder (rires). Bon, tu vas peut-être apprendre deux ou trois trucs, mais tu peux aussi t’emmerder.

Il y a cinq ans, vous me disiez avoir le sentiment qu’ils étaient peu nombreux, parmi vos coéquipiers de l’époque, à avoir voté pour vous lors de l’élection du meilleur joueur de la saison, en 2001. L’an dernier, lorsque l’hebdomadaire France Football a organisé l’élection du meilleur consultant, vous pensez que vos collègues – ceux avec lesquels vous partagez les plateaux des émissions – l’ont fait ?

Ça, c’est une question que je ne me suis pas posée, tu vois. J’ai conscience qu’une partie du public m’apprécie, mais je sais aussi que personne ne fait l’unanimité. C’est le cas auprès du public, et ça doit également l’être vis-à-vis des autres consultants. Tu sais, la grosse différence, c’est qu’à l’époque on n’était que quatre joueurs à être nommés, alors que la liste des consultants est nettement plus élargie. Et puis, dans ces trucs-là, chacun vote pour lui-même (rires).

Deux ex-joueurs avec lesquels vous avez également partagé les plateaux de télé – Mickaël Landreau et Reynald Pedros – viennent de rejoindre des clubs. Parmi toutes les propositions que vous avez reçues, aucune ne vous a réellement fait réfléchir, voire hésiter ?

J’ai vraiment failli plonger et prendre les Espoirs, il y a trois ans. J’avais rencontré Noël Le Graet, j’avais déjà dans ma tête la personne avec laquelle je souhaitais travailler. J’en ai parlé autour de moi, et avec mon épouse, qui m’avait dit : « Si tu veux y aller, vas-y ». Le truc, c’est que si j’étais parti sur les Espoirs, c’était pour devenir coach ensuite. Certains me disaient : « Les Espoirs ? C’est parfait pour toi ! Ça te laisse du temps à côté ! ».

Mais pour vous, les Espoirs, ce n’était pas une finalité…

Je sais comment je fonctionne, et quand je fais quelque chose, je ne le fais pas à moitié. En tant que consultant, je ne vais jamais sur un match sans l’avoir préparé en amont. Ça me paraît naturel, logique.

Si vous aviez plongé, vous saviez que c’était « sans retour ».

Faut pas se croire meilleur que les autres, et pour en avoir discuté avec beaucoup d’entraîneurs, j’ai compris que quand tu y vas, t’as du mal à revenir. Quand tu vois un entraîneur qui, comme Zizou, a pris dix ans avant de plonger, c’est rassurant. Visuellement, même si on le voit dans des circonstances extrêmement positives, il est resté le même. Mais je sais que ce n’est pas si simple. Hier, tu vois, j’en parlais avec Micka (NDLR : Landreau), et il me disait : « Putain ! Depuis que j’ai été nommé, je me réveille la nuit, et je pense au truc ! ». Après, je me le dis et je me le répète, ce n’est pas une fin en soi de prendre une équipe, de faire un super parcours, et d’être reconnu pour ce travail. Bien sûr, si tu peux allier ça avec la vie de famille, avec les amis, c’est génial. Dans mon entreprise, je ne suis impacté que par le cercle fermé qui la compose, et c’est déjà beaucoup. Dans le foot, il y a tout l’environnement extérieur.

Vous êtes plus heureux aujourd’hui que quand vous étiez joueur ?

Je ne sais pas si je suis plus heureux, mais je suis plus conscient de certaines choses. Tu sais, je m’inspire beaucoup d’une étude qui recense les regrets des gens, une fois sur leur lit de mort. Pour une écrasante majorité, c’est lié à l’aspect personnel, pas au professionnel. Voilà pourquoi j’ai d’abord envie de me consacrer à ma famille, à mes amis. La vie professionnelle permet de s’épanouir, c’est certain ; mais il y a aussi des dangers, et je pense qu’il y en a d’autant plus quand on évolue dans des sphères qui sont médiatisées : le risque de ne faire les choses que pour le paraître, ou que pour l’argent. Tôt ou tard, si on fait ces choix-là, on les regrette, et je n’ai pas envie de ça. À la fin, je pense qu’on a tous des regrets, alors j’essaie d’en avoir un minimum. Et puis, pour revenir au tout début de notre conversation, j’aimerais citer mon épouse. Dans ma première réponse, j’étais resté sur le professionnel, mais je peux te dire qu’elle a énormément compté. Elle est vraiment présente depuis le début : on a passé le bac ensemble, on a ensuite été à la fac ensemble. Concernant la notion de bonheur, j’étais très heureux quand je jouais, mais j’étais aussi très dépendant l’environnement, de tout ce qui se passait autour de moi. En fait, j’ai besoin de maîtriser. Aujourd’hui, dans mes activités professionnelles, c’est davantage le cas. Alors, ça ne signifie pas forcément plus heureux, mais disons que j’ai le luxe de choisir. Les mecs, y compris les entraîneurs, me disent souvent : « Alors, quand est-ce que tu prends une équipe ? ». Je réponds : « Le truc, c’est que là, si je veux prendre une semaine de vacances avec mes enfants, je peux le faire, et mieux, je le fais ! ». Alors, ils me disent : « Ouais, finalement t’as raison, garde ça ! ».

Quel âge à votre dernière fille ?

Sept ans.

Peut-être que dans dix ans, quand elle sera presque adulte, vous réfléchirez différemment…

Peut-être dans cinq ans, déjà. Parce que dans dix ans, j’en aurai cinquante-quatre…

C’est jeune ! Quand Guy Roux est devenu votre entraîneur, il en avait soixante-huit…

Guy Roux ? Mais je ne l’ai jamais eu comme entraîneur (rires) !


Photo : Raoul Dobremel/Canal Plus

La première interview d’Eric est à retrouver ici

ERIC CARRIÈRE (2)
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