VALÉRY ZEITOUN


 

 

 

Plus jeune, j’ai souvent aperçu le médiatique Valéry Zeitoun. Dans un télé-crochet, d’abord : il était juré, et sa franchise détonnait. J’entrais au collège alors même que ses saillies (« Me raconte pas ta life, man ! ») débarquaient dans les chamailleries de notre cour de récréation. Il y a trois ans, je l’ai croisé pour la première fois. Paré d’un costume tapageur et de lunettes de soleil qu’il ne quittera pas de la soirée, l’homme m’impressionne, me déplaît – par certains aspects – autant qu’il me fascine. Pourtant, la lecture des articles qui lui sont consacrés semblent révéler une personnalité différente : plus sensible, moins ostentatoire. Rendez-vous est pris dans le bureau de sa société de productions. Aux murs, les disques – d’or, de platine, et de diamant – s’accumulent, autant que les post-it. Zeitoun, souvent décrit comme un maître de l’esbroufe, bosse dur, et ça se voit. Pendant une heure, le récent quinquagénaire, producteur du spectacle musical Un été 44, à l’affiche du Comédia à partir du 4 novembre prochain,  fait le bilan, et retrace sa carrière au cours d’un entretien sans concessions. « Vous dites ce que vous pensez, vous ! » me dira-t-il en me raccompagnant. L’école Zeitoun, sans doute.


Un jour, vous avez déclaré que le luxe suprême que vous parveniez à vous offrir, c’était de ne faire que ce dont vous aviez envie… Revenir sur votre carrière et vous raconter, comme je vais vous le demander aujourd’hui, c’est une envie ?

Pas vraiment, non.

Alors, pourquoi avoir accepté ?

D’abord, j’en accepte très peu, des interviews. Quand je le fais, c’est par souci de transmission. Je me dis que si ce que je raconte sur mon métier intéresse un ou deux gamins pas trop idiots, et leur donne envie de suivre ce chemin, c’est bien. Si c’était le cas, je serais content.

C’est votre cible ?

En France, on a très peu de littérature sur les métiers de la musique. Pourquoi ? Parce que les français considèrent que si on fait un livre, c’est pour parler de soi. Outre-Manche, par exemple, il y a des producteurs qui écrivent sur des films qu’ils ont financés, accompagnés. Ce sont les témoins d’une époque.

Vous les lisez ?

J’en lis régulièrement, sur l’histoire des grands groupes de rock, des grands films, ou des grands producteurs. Moi, j’aime beaucoup les producteurs, peut-être parce que j’essaie d’en être un (sourires).

Vous y apprenez des choses : une nouvelle façon de penser la production ?

Il y a de nouvelles approches, le métier évolue. Et, si le métier évolue, c’est simplement parce que la société évolue. Ce métier, c’est le reflet de la société, et c’est ainsi depuis la nuit des temps. S’il n’y a pas la société, il n’y a pas les artistes. Avec un film, un livre, ou une chanson, ils témoignent de ce que l’on vit.

Votre philosophie, cette volonté de ne faire que ce dont vous avez envie, ça rend forcément sélectif, en particulier dans vos choix de carrière…

En arriver là, c’est un coup de chance. C’est pas ça, le truc… Aujourd’hui, j’ai le bonheur d’avoir des adolescents. Quand je discute avec des gamins de cet âge-là, certains d’entre eux me disent que la réussite, c’est l’argent. On est dans une société où l’argent fait figure de valeur étalon. Malheureusement, on a fait de l’argent la chose la plus importante. Au départ, pour moi, l’essentiel est d’être heureux. Je connais des jardiniers qui sont heureux, comme je connais des milliardaires qui sont très malheureux. Le secret du bonheur, ce n’est pas l’argent, mais de ne faire que des choses qui sont passionnantes. C’est ça, le truc…

Il y a trois ans, quand je vous ai croisé pour la seule fois jusqu’à aujourd’hui, vous portiez un costard comme je n’en ai plus revu, et des lunettes de soleil. Je précise qu’on était dans une salle de spectacles (sourires). Il y avait un côté très ostentatoire chez vous, qui traduisait plus la réussite financière que le bonheur…

Tout ça appartient à une vie passée. Je n’ai plus de costumes, et je ne sors plus (sourires). Ce dont vous me parlez, c’est un symbole. Je pense que le producteur doit faire rêver l’artiste, qui lui doit faire rêver le public. Voilà. Faire rêver, ça ne passe pas simplement par un costume. Ça correspondait à une période où j’avais besoin de prouver à moi-même, autant qu’aux autres, ce que je valais. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Pour être un bon producteur, c’est pas l’argent qu’il faut : c’est une direction, des idées.

Votre mode de vie a changé en même temps que votre statut professionnel (NDLR : Valéry Zeitoun a quitté la direction du label AZ à la fin de l’année 2011) ?

C’est avant tout une question de temps qui passe. Aujourd’hui, j’ai eu cinquante ans. Mes priorités ne sont plus les mêmes. J’ai encore beaucoup de choses à me prouver, mais je ne pense plus avoir de choses à prouver à mon métier.

Comment passe-t-on de « fêtard invétéré » à ce que vous êtes aujourd’hui ? Il y a dix ans, je lisais votre blog, et j’étais halluciné de découvrir votre rythme de vie. La bringue, tous les jours, jusqu’à cinq heures du matin…

Mais j’étais au bureau à dix heures (rires) ! Encore une fois, c’est la partie visible de l’iceberg. C’était une période où beaucoup d’artistes sortaient, où les médias sortaient. Il y avait une vraie vie nocturne durant laquelle les gens prenaient du plaisir à continuer le boulot, sous une forme plus détendue que dans les bureaux. L’artistique, ça ne se fait pas dans des bureaux. Faut aller à des concerts, rencontrer des artistes, des musiciens. Un jour, vous croisez un mec qui vous dit : « Tiens, j’étais dans tel studio, et dans la cabine d’à côté, j’ai entendu un môme qui était en train d’enregistrer un truc énorme ». C’est comme ça que j’ai découvert Grand Corps Malade, par exemple. Les artistes, ils vont pas venir jusqu’à chez vous. Les bons, faut aller les chercher ! La période dont vous parlez correspond à des années où la vie nocturne parisienne était très intéressante. Ce n’est plus le cas. Voilà. Aujourd’hui, on fait le métier différemment. Mais, encore une fois, ce ne sont pas mes costumes qui m’ont permis de signer les artistes que j’ai signés ou qui m’ont donné la vie que j’ai eue. Il se trouve que c’était mon style et que ça me faisait marrer de le faire comme ça, point. Et je me dis que j’ai sans doute bien fait, puisque vous étiez ado, et vous lisiez mon blog. Ce sont peut-être des personnages comme ça, sans forcément parler de moi, qui vous ont donné envie de faire les interviews que vous faites aujourd’hui…

En tout cas, ça m’interpellait…

Bon, c’est déjà gagné (sourires).

Il y a dix ans presque jour pour jour, vous atteigniez ce qui est, à mes yeux, le symbole de cette vie éclatante. Certains y verront l’image ultime de la réussite, d’autres, le bling-bling poussé à son paroxysme. C’était votre quarantième anniversaire… Vous aviez rendez-vous dans un cirque parisien… Et là, surprise : 350 amis sont présents, un film sur votre vie est diffusé sur un écran géant, et votre femme, « belle à en crever » (NDLR : les mots de Valéry Zeitoun sur son blog), vous offre le cabriolet de collection de vos rêves…

Autre temps, autres mœurs. Avec le recul de mes cinq dizaines, je pense qu’il y a des cycles de vie. Quand on est jeune, on a envie de bouffer le monde, de se faire remarquer, et de gueuler plus fort que les autres. Ça, ça correspond à une période de ma vie. Aujourd’hui, j’entre dans un cycle qui est plus calme dans la forme, et peut-être aussi plus altruiste. Je me suis beaucoup occupé des artistes, et, par extension, de moi-même. Aujourd’hui, j’aspire à autre chose. Et puis, la période n’est plus à tout ça. Si nous avions été dans la situation économique actuelle il y a dix ans, je n’aurais pas été bling-bling. J’aurais trouvé ça indécent. Aujourd’hui, on est dans une période où il faut choisir son camp. On peut choisir de s’en foutre de ce qui se passe autour, de continuer à polluer, et à gagner énormément d’argent sans avoir mauvaise conscience, en croisant des mecs qui crèvent de faim dans la rue, ou sans être sensible aux migrants de Calais. Mais on peut aussi choisir l’autre camp, celui des gens un peu plus sensibles, qui sont en train de se rendre compte que le monde pourrait mal tourner. Moi, j’ai quatre enfants, et je me demande ce que je peux apporter pour que le monde soit un peu meilleur pour eux.

C’est un combat, même si vous dites que vous n’avez rien à leur prouver, de montrer aux gens du métier que vous avez changé ?

J’ai pas fait ça pour eux. Dans ce métier, j’ai mes potes, et il y a les autres dont je n’ai rien à foutre. On n’est pas dans la cour d’école. Ce qui compte, c’est ce qu’on fait, pas ce qu’on est. Si on est un producteur reconnu, c’est parce qu’on a fait des choses reconnaissables. Le premier concert que j’ai organisé dans ma vie, c’était Les Vieilles Canailles. C’était mon rêve de le faire et je l’ai fait, avec le concours de gens bienveillants qui m’ont aidé à y parvenir. C’est en ça, parce que je l’ai fait, que je me réclame d’être producteur de spectacles, et pas parce que j’ai décidé un beau jour de le devenir…

Il y a un instant, vous avez évoqué ce que vous pourriez faire pour le monde de vos enfants. Laisser votre empreinte, c’est quelque chose qui revient souvent chez vous. J’ai lu des interviews où vous disiez avoir cette volonté, mais vis-à-vis de votre métier…

Tout ça va de pair. Quand on fait un métier artistique, on le fait vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C’est un métier hors norme, extraordinaire. Je comprends que quand on est chauffeur de bus, on raisonne différemment. Un producteur, il est à toujours à l’affût de plein de choses. L’air du temps, par exemple. A ce propos, je suis d’ailleurs étonné que, dans la crise économique que nous vivons, il n’y ait pas, ou si peu, d’artistes contestataires comme il pouvait y en avoir dans les années soixante-dix, de Ferré à Lavilliers. Bernard Lavilliers, il sortait des hauts-fourneaux de Saint-Etienne, et il a emmené avec lui toute une génération de jeunes, d’ouvriers. C’est là-dessus qu’il a démarré sa carrière. Aujourd’hui, on a l’impression que les artistes ne rêvent que de faire The Voice, de sortir un album, et de se dire : « Super ! On est connus ! ». C’est pas une fin en soi !

Cyril Mokaiesh entre dans cette catégorie de jeunes artistes contestataires, mais il n’a pas accès au grand public…

Vous savez, quand un artiste est fort, il est plus fort que les médias. Si un artiste doit réussir, il y arrivera, même si les médias ne veulent pas de lui au départ. Ça, je l’ai vécu mille et une fois. Avec Amy Winehouse, par exemple, dont les radios ne voulaient pas. J’ai été les voir avec un titre qui s’appelait Rehab, qui évoquait la toxicomanie. D’habitude, ils n’en ont rien à foutre, puisqu’ils ne comprennent pas les paroles, mais là, les mecs étaient affolés : « Bah non ! On peut pas la passer, la chanson ! Tu comprends, avec ce qu’elle raconte… ». Finalement, après avoir travaillé pendant des semaines et des semaines, on a convaincu tout le monde, elle a fini par vendre un million et demi d’albums, et elle devenue la star qu’elle a été. Tout ça pour dire que les bons artistes seront toujours plus forts que les médias. Le média, il peut vous dire non au début, et vous supplier un an après…

Si Cyril Mokaeish vous demandait une analyse sur sa carrière, lui diriez-vous les choses avec une telle franchise ?

Cyril, je l’avais signé, il était chez AZ…

Il n’a pas connu le grand succès public. Donc, vous avez fait une erreur…

Non, j’ai pas fait une erreur. Cyril, il peut exploser, mais il lui manque le titre qui fait que, tout d’un coup, au-delà de l’artiste et de son univers, il y a ce qu’on appelle le tube, qui met tout le monde d’accord. Mozart avait des tubes, Led Zep a des tubes… Un tube, ça sent pas mauvais ! C’est ce qui fait les grandes carrières, au même titre que les titres d’albums, qui scellent un public de fans. Vous savez, le fan qui dit : « Ouais, sur tel album de Led Zep, il y a une chanson cachée… ». Ce sont tous ces codes, ces passages obligés, qui font les carrières. Malheureusement, on est en train de casser tous ces codes-là, puisqu’aujourd’hui, ce sont Apple, Spotify, et tous les distributeurs numériques qui font la loi. La réalité, c’est qu’une carrière est faite sur une œuvre. Ces dernières années, on a trop parlé du support au détriment du contenu. Le contenu, il est primordial. Quant on est fan, on connaît les tubes, bien sûr, mais on connaît aussi toutes les chansons de tous les albums. Moi, j’ai des albums de chevet, dont je suis fan, et que j’écoute en permanence.

En tant que patron d’AZ, avez-vous toujours fait le nécessaire pour promouvoir ces albums qui font l’œuvre d’un artiste ? Mon album de chevet, c’est Comme vous de Michel Delpech. Je n’ai pas le sentiment qu’il ait été autant accompagné qu’il l’aurait mérité, à la différence de l’album qui a suivi, pour lequel vous aviez eu l’idée de ressortir les vieux tubes, que Delpech a réinterprétés en duos…

Je comprends ce que vous me dites. Mais, vous savez, quand vous êtes dans une multinationale, ce ne sont pas les mêmes règles que quand vous êtes indépendant. Bon, il se trouve que moi j’ai récupéré Michel à cette période-là, et que le Comme vous était déjà sorti. La priorité, c’était de rencontrer l’artiste, d’avoir des idées. Pourquoi, à votre avis, j’ai voulu faire l’album de duos ? Parce que, justement, j’avais l’obsession de l’œuvre de Delpech. Faut se remettre dans le contexte de l’époque : tous ses titres étaient un peu oubliés. Ça passait de temps en temps sur Nostalgie, point barre. L’idée, c’était de se dire : là, on tient un artiste majeur des années soixante-dix. Vous savez, quand il a sorti Les divorcés, mes parents ont divorcé. A l’époque, on était deux enfants de divorcés dans la classe, c’est pas comme aujourd’hui…

La chanson a eu un écho très fort, donc…

Voilà. A l’âge de huit ans, c’est l’une des premières chansons françaises qui m’a touché profondément, émotionnellement. C’est assez jeune pour être touché par le propos d’une chanson, à un âge où on aime les tubes, où on aime s’amuser. Là, ça m’avait donné à réfléchir, puisque ça correspondait à ma situation familiale.

Pour la petite histoire, la chanson ne figure pas sur cet album de duos…

Je sais, mais vous savez, parfois, il y a des actes manqués (sourires). La belle histoire, c’est que vingt-cinq ans après avoir entendu cette chanson, je deviens le patron de la maison de disques de Michel Delpech. Je lui dis : « Cette œuvre est incroyable, il faut la faire revivre ». A ce moment-là, je m’aperçois que Delpech est d’autant plus incroyable que beaucoup d’artistes se revendiquent de ses chansons. A commencer par Bénabar qui, à l’époque, est numéro un partout. Les chansons de Bénabar, c’est comme Chez Laurette. Et puis, je me rends compte du lien qui existe avec d’autres chanteurs de sa génération. Souchon, par exemple, qui a chanté Quand j’serai K.O. Comment ne pas lui proposer de faire Quand j’étais chanteur avec Michel ?

Vous avez effectué ce rapprochement avec Cabrel, aussi (NDLR : Cabrel a fait La dame de Haute-Savoie tandis que Michel chantait Le Loir-et-Cher).

Voilà. Et puis, Delpech, c’est pas uniquement un « hit-maker ». C’est un mec qui a marqué sa génération. C’est aussi l’un des premiers à avoir cassé le star-system. Ça, j’aime moins. Moi, j’aime les chanteurs qui brillent, de Sinatra à Johnny. Ça rejoint le côté bling-bling donc vous parliez tout à l’heure, le « way of life » comme disent les américains. Michel, c’est l’ancêtre de la nouvelle scène française, l’ancêtre de Goldman. La génération de chanteurs… pas fringués comme des chanteurs, quoi (sourires) !

Durant toute la première partie de sa carrière, Delpech, dans ses tenues comme dans son mode de vie, a été flamboyant, quand même. C’est ensuite, après 1977, qu’il a changé. Pour moi, ça l’a rendu plus authentique, plus sincère…

C’est tout à fait votre droit de penser comme vous pensez. Mais, Sinatra, c’est pas parce qu’il a un super costard et qu’il se déplace en limousine qu’il n’est pas sincère (rires).

Pour revenir sur votre métier, j’aimerais citer Pierre-Alain Simon, lui-même producteur, qui vous a dit, un jour : « Tu sais, mon p’tit gars, ce qui est difficile dans ce métier c’est pas d’y entrer… c’est d’y rester ». Cette phrase, elle a eu un écho encore un peu plus fort, au moment où vous avez quitté AZ (NDLR : label d’Universal) ?

Pas du tout. Ce n’est pas parce que je quitte Universal que je disparais ! J’ai la prétention de dire que Valéry Zeitoun est une marque qui n’a besoin de personne pour vivre, pas-même d’Universal. La preuve : cette marque est plus que jamais en vie. Je ne suis jamais entré dans le moule d’une major, même si j’ai aimé la major, et Universal en particulier. Mais la major n’a jamais écrasé Valéry Zeitoun.

Ce départ de chez AZ est rocambolesque, et même si on dit que votre sort était déjà scellé, partir sur une bagarre, vous ressemble davantage que d’être contraint de le faire, après un rendez-vous, dans l’intimité d’un bureau…

D’abord, il est faux que je sois parti sur une bagarre.

C’est pourtant ce qui a été écrit depuis…

Vous savez, la presse n’écrit pas que des choses justes. Elle se trompe, parfois. Tout ça est très romancé. D’ailleurs, vous en êtes conscient, j’en suis sûr : un journaliste, c’est quelqu’un qui écrit dans les journaux, mais qui rêverait d’écrire des bouquins. Je vous le répète, je ne suis pas parti là-dessus. Maintenant que le temps a passé, je peux le dire : j’en avais vraiment assez du système des majors. J’étais malheureux. Comme vous l’avez souligné au tout début de l’entretien, mon ambition, c’est de ne faire que ce qui me plaît. Là, ça ne me plaisait plus d’être patron de label chez Universal.

Vous êtes-vous sabordé ?

Quelque part, oui. (il réfléchit) En fait, je ne dirais pas que c’était un sabordage. C’est juste que je n’avais plus envie de faire mon métier avec ces règles-là.

Plus tôt dans l’interview, vous avez utilisé le terme « altruisme ». En quittant Universal, sans doute avez-vous entraîné la chute de quelques artistes que vous aviez signé…

Aucun. Ils sont restés, et ont vécu leur vie en fonction des succès et des insuccès. Mon départ n’a rien changé. Personne n’est irremplaçable. Remplacé, vous l’êtes d’une manière ou d’une autre, voilà.

Durant les deux ans qui ont précédé cette mise à l’écart, vous n’êtes pas parvenu à réaliser de réels succès… Aviez-vous le sentiment d’avoir perdu la main ?

Avoir la main, ne pas avoir la main, ça ne veut rien dire. Ce qui fait de vous quelqu’un, ce sont vos résultats. Nous étions arrivés dans une période, qui existe encore plus aujourd’hui, où il fallait signer des artistes pour qu’ils rentrent sur une radio. On oubliait la seule raison valable, la seule question à se poser, qui est : pourquoi j’ai envie de signer cet artiste ?

L’image que j’ai, celle du buteur qui ne sait plus pousser le ballon au fond de filets, est-elle fausse ?

Je vous le confirme. Et puis, je vais vous répondre une chose : qui a buté, butera.

Il y a quelques années, vous écriviez que le doute était « le meilleur moyen de se planter ». Vous ne doutez jamais ?

Si, bien sûr. Je doute sur mes choix artistiques, pas sur ma capacité à faire mon métier du mieux possible. Je me demande si j’ai raison, si le spectacle que je produis va plaire. Le doute, je l’ai en permanence.

Aujourd’hui, vous semblez être très détaché de la fin de l’aventure Universal. Pourtant, l’un de vos ex-collaborateurs me disait, en préparant cette interview : « Valéry, c’est un affectif, il ressent les choses plus intensément que beaucoup. Lors de cette rupture, ça a forcément été le cas ».

Peut-être… Sûrement… (il prend une longue respiration) J’ai tendance à dire que les producteurs sont des artistes ratés. C’est à dire qu’on ressent les mêmes choses qu’eux, sans arriver à l’exprimer comme ils savent le faire. C’est vrai, on m’a très souvent fait passer pour quelqu’un de cassant, quelqu’un qui n’avait pas de philosophie de vie. J’ai pas envie de me justifier là-dessus. Vous savez, je suis quelqu’un d’assez fermé. Ceux qui arrivent à entrer dans mon cercle y restent, généralement, pour toujours. Mes amitiés, y compris dans ce métier, sont souvent indéfectibles.

Le fait de ressentir les choses plus intensément que beaucoup, ça doit engendrer pas mal de souffrances, dans un métier que je m’imagine très violent, où l’affect est souvent mis de côté…

Je ne crois pas. Pardon, mais cette vision, c’est une petite image d’Epinal. La politique, la médecine, la justice, ou le sport sont autant de milieux qui sont plus violents que le show-business. C’est juste un milieu où, quand vous réussissez, on vous monte en épingle, et quand ce n’est plus le cas, on vous chie sur la gueule. Voilà, c’est pas très important, ça.

Ce que je veux dire, c’est que si je me dispute avec un collègue, personne ne le saura. Quand, en boîte de nuit, une bagarre éclate entre vous et le patron du label d’en face, tout le monde en parle, et tout le monde romance l’affaire…

Ça, ça n’a aucun impact sur moi. Vous avez lu beaucoup de choses sur moi, et vous avez sans doute remarqué que je n’ai jamais réagi là-dessus, ni raconté quoi que ce soit. Pour moi, c’est un épiphénomène, des racontars pour gogos. Ce n’est pas ce qui restera de toutes ces années passées chez Universal. Ça peut fasciner, je comprends. Mais il y a tellement de choses plus importantes, plus profondes… Tout à l’heure, vous me parliez de cet album de duos avec Delpech. Ça, c’est un moment de ma vie qui est juste incroyable. Cet album, il rentre deuxième du top albums, et il reste à cette place pendant plusieurs semaines, parce qu’à chaque fois, il y a quelqu’un devant : un grand artiste international, un nouveau phénomène issu de la Star Ac, ou je ne sais qui d’autre. Cinq ou six semaines après, on est premier. Je le fais venir dans mon bureau, et je lui annonce. Là, on se prend dans les bras et il pleure. Il me dit : « J’ai pas été premier depuis 1975 ! ». Voilà un moment qui s’est passé dans l’intimité de mon bureau, et que j’ai gardé pour moi. Tous les moments intimes avec les grands artistes, je les ai gardés pour moi. C’est ça qui est important à mes yeux. C’est pas l’histoire de cette vague bagarre…

Vous évoquiez les liens, souvent indestructibles, avec ceux qui entrent dans votre vie. Votre rencontre avec Pascal Nègre remonte à 1989. Il vous a fait confiance, et vous avez ensuite gravi les échelons en parallèle, durant vingt ans… Pourtant, il y a eu une rupture.

Il y a eu, effectivement, un petit coup de froid au moment de mon départ. Nous n’étions pas d’accord sur la manière d’acter ce départ. Lui, il a considéré que je ne devais plus être producteur au sein d’Universal, et m’a proposé un autre job dans la compagnie…

Un placard ?

Peut-être. En tout cas, c’était un job qui ne m’intéressait pas. Il y a des placards qui auraient pu m’intéresser. Je pense que ce qui compte, ce n’est pas le job, c’est ce qu’on en fait. Président de la République, c’est un job. Certains ont été extraordinaires, d’autres sont mauvais. Le job, c’est une fonction avec une carte de visite. Ensuite, c’est le gars qui endosse le costume qui en fait un placard ou pas. Avec Pascal, il y a eu un coup de froid, mais ça n’a jamais atténué l’estime que j’ai pour lui. Professionnellement, il est, à mes yeux, la personne la plus douée de sa génération, et le plus grand patron de major que la France n’ait jamais connue. Quand il a pris la tête d’Universal, en 1994, la compagnie représentait 28% du marché. Quand il la quitte, en 2016, elle en est à 43%. Bon. Pascal, c’est quelqu’un d’hors norme qui, dans ce monde des majors, ne sera pas remplacé.

Avec Olivier Nusse, que vous oubliez volontairement, et que vous ne citez pas, étiez-vous comme deux frères ennemis animés par le désir d’être le fils préféré ?

Tout ça est derrière moi, et n’a aucun intérêt pour moi. Bon, d’abord, je n’ai jamais considéré Pascal Nègre comme mon père, même spirituel. Pascal Nègre, c’est l’homme qui m’a donné ma chance dans un métier que je rêvais de faire. J’estime que je lui ai rendu. Si Pascal a fait d’Universal ce qu’elle a été, c’est parce qu’il avait, et j’ai pas honte de le dire, des gens de qualité à ses côtés. Jean-Philippe Allard, Santi (NDLR : Santiago Casariedo), Olivier Caillart, et beaucoup d’autres, moins connus, à des postes moins stratégiques. On formait une vraie équipe ; on pourrait presque dire le gang Universal. Pascal n’a pas réussi seul. Après, que de l’extérieur, vous pensiez qu’il y avait la volonté d’être le fils préféré, je vous réponds que c’est du fantasme. J’ai l’intelligence de savoir que je ne suis pas fait pour être Président d’Universal. Pour l’être, il faut des qualités que peu de gens ont.

En avez-vous toujours eu conscience ?

Toujours, toujours. D’abord, 80% du job, c’est tout ce qui me fait chier dans mon métier, hein. Les comptes, les réunions, les questionnements sur ce que sera le support de demain. Bon. Moi, je suis un mec de terrain. Ce qui m’intéresse, c’est signer des artistes, produire des spectacles.

Parmi les griefs qui vous étaient adressés, il y a le manque d’investissement auprès des artistes dont la carrière était déjà établie…

Vous êtes vachement sur le passé (sourires). Honnêtement, je ne sais pas. Ça ne m’est jamais revenu jusqu’aux oreilles, en tout cas…

Pourtant, l’un de vos ex-collaborateurs semblait confirmer cette piste, en m’expliquant que « c’est toujours plus valorisant pour l’ego de découvrir un artiste, ça ajoute une énergie supplémentaire. Le désir ultime dans ce métier : c’est de rencontrer un inconnu, et d’en faire un artiste qui a du succès ».

Je suis d’accord, et pas d’accord. Ce qui est dit, évidemment, c’est juste. Mais, d’un autre côté, repositionner la carrière d’un artiste, c’est aussi fabuleux. Je l’ai fait avec Delpech, je l’ai fait avec Sardou. Bon, il se trouve qu’avec Sardou, on s’est éloignés l’un de l’autre… Mais ça, c’est pas grave. Le repositionnement de carrière d’artistes tels que ceux-là, c’est fabuleux, aussi.

Mais ça n’empêche pas de dormir la nuit, comme c’était le cas lorsque vous avez découvert Chimène Badi ou Grand Corps Malade. Signer De Palmas, dont la carrière était déjà établie, pas sûr que ça ait perturbé votre sommeil…

Non, ça ne m’a pas empêché de dormir, mais je ne veux pas concevoir les choses comme ça. De Palmas, il a voulu changer de label, parce qu’à l’époque, il ne s’entendait plus avec le patron de la maison dans laquelle il était, je crois. Notre métier est basé sur de l’humain, donc on ne peut pas être aussi réducteur. Avec un artiste, humainement, ça le fait ou ça le fait pas. L’artistique, vous savez, c’est comme la vie amoureuse, à la différence près que dans notre métier, on peut être infidèle en signant plusieurs artistes. Bon. Sinon, c’est exactement comme l’amour.

Comme l’amour, parfois, ça finit mal. Ce fut le cas avec Sardou, vous en avez dit un mot, qui, vous a quitté pour rejoindre Mercury (NDLR : alors dirigé par… Olivier Nusse), ne se sentant plus assez soutenu et aiguillé à vos côtés…

C’était en quelle année, ça ?

2009.

Ouais, voilà. En 2005 (NDLR : 2004, en fait), quand il signe chez AZ, il adore. Ça, c’est un truc qui est inhérent à Sardou. Michel, il est comme ça. Au début, il vous adore, et après, bon. Pendant longtemps, il a été chez Camus, et quand Johnny a quitté Camus, il est parti lui aussi pour rejoindre Coullier. C’est la planète Sardou, quoi.

Pour en revenir à vous, peut-être auriez-vous pu éviter ce départ…

Peut-être, j’en sais rien. Vous savez, ce que je retiens de Sardou, c’est que, quand il arrive chez AZ, il venait de vendre 300 000 chez Tréma (NDLR : avec l’album Français). Avec nous, il a fait 1 200 000 (NDLR : Du plaisir), il devient parrain de la Star Ac, il retrouve une place de deuxième personnalité préférée des français. Voilà. On a cartonné des disques, on s’est marrés, et on a vécu de grands moments que personne ne me prendra, parce qu’ils sont dans un coin de ma tête. Quand j’y repense, j’ai un petit sourire, parce qu’on a vraiment vécu cinq années terribles avec Michel. On s’est marrés. Après, il dit ce qu’il veut. Et puis, je vais même vous dire, c’est normal qu’il se soit justifié. Il a quitté un producteur qui avait pignon sur rue, il fallait bien l’expliquer. So what ?

S’il a dépassé le million avec Du plaisir, il est revenu aux chiffres de son dernier album chez Tréma avec Hors Format. Une déception, tant l’album est réussi artistiquement. Pour promouvoir ce disque, vous avez mis en avant Beethoven et Allons danser, dont le texte a même été publié en dernière page du Parisien. J’ai toujours pensé que vous vous étiez trompé dans le choix des singles…

Allons danser, on était en pleine période électorale. Le texte était fort, c’était l’actualité, alors on a été dessus. Avec le recul, on peut dire ceci ou cela, mais, dans le contexte de l’époque, c’était notre choix, à Michel, Pascal Nègre, et moi. Vous savez, je n’ai jamais pris mes décisions seul dans mon coin.

Sur l’exploitation du disque dont je parle, vous n’avez aucun regret. Pourtant, quand on passe d’1 200 000 albums à 300 000 en deux ans, ça pose questions…

Je ne sais pas d’où vous tenez ce chiffre. Je pense que c’était plutôt 500 000, voire 600 000. Sardou, chez AZ, il n’a jamais été à 300 000.

Aujourd’hui, quand vous l’entendez dire qu’il n’a plus d’idée, plus d’envie, n’avez-vous pas, justement, l’envie de lui passer un coup de fil ?

(ferme) Non. Un jour, Lino Ventura a raconté une scène de son amitié avec Jacques Brel. Ils se sont connus sur le tournage de L’aventure, c’est l’aventure, et se sont très bien entendus, au grand étonnement de Claude Lelouch, qui connaissait les différences entre les deux hommes, notamment concernant leurs modes de vie respectifs. Un jour, ils étaient dans la voiture, et Brel a lancé à Ventura : « Tu sais Lino, je crois que je vais arrêter de chanter ». L’autre était stupéfait : « Pourquoi ? T’es dingue ! ». «  Bah parce que je n’ai plus rien à dire : j’ai tout dit ! ». C’est pour cette raison qu’il a arrêté pendant dix ans, entre les deux derniers albums de sa carrière. Le dernier, Les marquises, est testamentaire, d’ailleurs. Seuls les artistes savent s’ils ont encore des choses à dire ou pas. En tout cas, je trouve que c’est la marque des grands que de savoir s’arrêter. Et le moment de s’arrêter, il n’y a qu’eux qui le connaissent. Voilà. C’est comme en boxe, où il faut éviter de faire le combat de trop. Pour en revenir à la phrase de Pierre-Alain Simon, que vous citiez tout à l’heure (NDLR : « Ce qui est difficile dans ce métier c’est pas d’y entrer… c’est d’y rester »), je rajouterais que c’est surtout dur d’en sortir de la bonne manière. C’est la problématique de beaucoup d’artistes. Prenez Madonna, par exemple. Aujourd’hui, la question qu’elle se pose, c’est : « Ça fait quarante ans que je danse et que je suis sexy, sauf que maintenant j’ai cinquante-cinq piges. Alors, quelle va être ma sortie ? ». Des actrices comme Brigitte Bardot ont été capables de faire ça. D’autres s’accrochent et s’accrochent, jusqu’à la fin. C’est comment on sort, qui est important. Enfin, c’est la question qu’on se pose à nos âges, pas au vôtre (sourires).

Cette problématique, l’évoquiez-vous avec certains de vos artistes ?

Non, parce que je n’ai pas eu d’artistes dans cette situation…

Si Madonna travaillait à vos côtés aujourd’hui, que lui diriez-vous ?

Je ne sais pas… Le problème, c’est ça, j’en sais rien…

Si, malgré l’usure du temps qui écorne son statut de sex-symbol, elle voulait continuer ?

(il réfléchit) La question ne se pose pas comme ça. L’important, c’est la capacité des artistes à se renouveler, trouver un second souffle. J’adore Rod Stewart, qui a fait une grande carrière rock, et qui, il y a quelques années, a entamé une carrière de crooner, avec succès. C’est un peu ce que fait Eddy (NDLR : Mitchell), aujourd’hui. Bon, pour en revenir à Madonna, je pense que, vu le niveau de la nana, personne ne va lui dicter ce qu’elle doit faire. C’est elle qui le sentira…

Je me suis beaucoup attardé sur votre image, j’aimerais à présent évoquer le « vrai » Valéry Zeitoun. Dans un portrait qui vous était consacré, Nicolas Bedos expliquait que derrière toutes ces couches de bling-bling, se cachait beaucoup de sensibilité. Bruno Maman, premier artiste que avez signé chez AZ, abonde dans ce sens et décrit, en parlant de vous : « un écorché vif s’accrochant aux mots des chansons, comme on s’accroche à la vie ».

Oui, c’est vrai, c’est vrai que la chanson française est, à mes yeux, unique. C’est de la poésie. Les anglo-saxons n’ont pas l’équivalent de nos grands auteurs français, connus ou inconnus. Qu’on parle de Claude Nougaro ou de Claude Lemesle, ce sont deux grands. Une chanson française, je l’écoute pour les paroles, d’abord. Si je dois écouter une chanson avant tout pour la musique, là, j’écoute de l’anglo-saxon (rires).

Existait-il une dualité entre votre nature profonde, celle que vos amis décrivent, et votre mode de vie ?

Non… Je ne vois pas pourquoi il y aurait une dualité…

Je parlais du « vrai » Zeitoun. Cette vie a-t-elle pu vous éloigner des « vrais » gens ? De votre père, par exemple. Votre passion pour la musique, pour le jazz, elle vient de lui…

On est restés très proches. Dix minutes avant que n’arriviez, j’étais au téléphone avec lui…

J’ai lu que vous auriez aimé travailler avec lui.

C’est vrai. J’ai une vraie tendresse pour les entreprises familiales. Je trouve ça très touchant qu’une famille se mette au service d’une création. La passation entre les générations, quand il y a de la compétence, c’est beau. Quand je vois : « maison fondée en 1841 », j’ai plutôt tendance à rentrer dans le bouclard, parce que je me dis qu’un sillon a été creusé, et qu’un savoir-faire a été transmis. La transmission, notamment à mes enfants, c’est essentiel pour moi, aujourd’hui.

« Zeitoun et fils productions », c’est une idée ?

Pourquoi pas ? Il y a en a un qui commence à se dire qu’il aimerait être producteur, mais ça reste vague. Après, j’ai une fille qui veut être comédienne, qui prend des cours de théâtre, qui passe pas mal de castings, et qui vit sa vie artistique pleinement. Et puis, ensuite, mon garçon ne sait pas encore trop. Quant au dernier, il est beaucoup trop jeune pour y avoir pensé (sourires).

Votre père vous a transmis la passion du jazz, et celle du rat-pack, aussi ?

Ouais, c’est lui. Le jazz et le rat-pack, c’est pas très loin. Il faut se souvenir que Sinatra avait démarré dans un orchestre, celui de Tommy Dorsey. A l’époque, les stars, c’étaient les orchestres.

Tout à l’heure, vous me disiez que les producteurs étaient, pour la plupart, des artistes ratés. Ça m’a fait penser à un portrait qui vous était consacré, il y a quelques années, dans lequel le journaliste écrivait que vous vous rêviez en membre échappé du rat-pack. Pour parler plus large, auriez-vous aimé celui dont on attend le nouveau disque, et pour lequel on paye sa place de spectacle ?

Certainement, oui. Je peux le dire, j’aurais adoré. Si on me demande quel est mon rêve, je réponds que ce serait de vivre un mois dans la peau de Dean Martin.

Vous ne doutez pas de vos compétences de producteur, mais vous n’avez jamais cru en vos possibles qualités d’artiste ?

Je n’ai pas assez d’imagination, et je ne suis pas assez rêveur pour être artiste. Il faut avoir d’autres qualités qui ne sont pas les miennes. Mais, comme je pense qu’on a plusieurs vies et qu’il n’est pas possible que tout s’arrête d’un coup, peut-être l’ai-je déjà été… ou peut-être que je le serais (rires) !

Votre passion pour le rat-pack s’est traduit par la série de concerts événements de cette dernière décennie : Les Vieilles Canailles. Cette idée, Claude Wild (NDLR : l’éternel producteur d’Eddy Mitchell), l’avait eue il y a quelques années, déjà. On parle d’une dispute entre Sardou et Hallyday qui, à l’époque, aurait mis fin au projet…

Ça ne s’était pas fait parce que… (il hésite) Ce n’était pas le même casting. Bon. Encore une fois, je vous laisse maître de vos propos (rires). Voilà, cette idée, on l’a eue il y a quinze ans, Eddy et moi. Eddy, c’est le premier à qui j’en ai reparlé, plus récemment, en lui disant : « Ça serait génial de faire ça avec Johnny… et Jacques ! ». Eddy m’a donné les coordonnés de Jacques, que j’ai appelé. Ensuite, j’ai déjeuné avec Sébastien Farran, le manager de Johnny. Finalement, on s’est tous vus, avec l’entourage professionnel de chacun. D’abord, on a déblayé tout ce qui était business, et puis, ensuite, l’opération s’est montée.

Le casting que vous êtes parvenu à monter était-il aussi attrayant que celui que vous envisagiez quinze ans plus tôt ?

Je ne vais pas vous répondre comme ça. Ce que je crois, très sincèrement, ce qu’on n’aurait pas pu mieux faire. Ces trois artistes, ils sont potes depuis leur adolescence. C’est pour ça que ça a marché, et c’est cette amitié qui leur a donné envie de le faire. Ce ne sont pas les managers ou moi qui avons décidé, c’est eux. Ils sont copains, ils s’adorent, et ils voulaient se marrer ensemble. Si j’avais voulu monter ça avec trois artistes qui se détestent, c’était mort. Et puis, Jacques a amené un autre public et une autre presse que Johnny, ou Eddy. D’ailleurs, certains sont venus et m’ont dit : « Waouh ! J’avais jamais vu Johnny en concert, c’est fantastique ! ». D’autres : « Eddy, il est extraordinaire : c’est l’insubmersible ! ». Voilà, c’était génial. On avait trois stars, trois déconneurs, trois mecs qui font rêver, et surtout trois amis.

C’était à la hauteur du rat-pack de votre enfance ?

Pour moi, on était largement à la hauteur du rat-pack américain, oui.

Pour produire ce spectacle, vous vous êtes associé, non pas avec Claude Wild, mais avec Pascal Bernardin. Vous n’aviez pas les reins assez solides, financièrement, pour y aller seul ?

C’est pas ça, c’est parce qu’on ne voulait pas que le producteur exécutif ait un lien avec l’un des trois artistes, afin que chacun soit traité de la même manière.

On a beaucoup parlé d’argent à l’occasion de ces concerts : le prix des billets, la rémunération des artistes, etc. Pour le producteur, c’était aussi une belle opération financière ?

Je ne parle jamais d’argent. Je pense que nos métiers doivent faire rêver, alors, laissons fantasmer (rires). L’argent, c’est l’arrière boutique. Ce n’est pas intéressant, et c’est pour ça que j’ai toujours refusé les émissions comme « Capital ». Ce qui m’importe, c’est que ce spectacle ait fait rêver les gens. Vous avez parlé du prix des places : il y a eu une polémique, c’est vrai. Simplement, les places dont on parlait sont aussi celles qui ont été vendues le plus rapidement. Celles qui ont été vendues le moins vite, c’étaient les places les moins chères. Moi, avant ça, j’ai regardé les prix qui se pratiquaient. Céline Dion, seule, à Bercy, c’était deux-cent quarante euros. Bon, j’ai dit : « Pour dix euros supplémentaires, vous aurez deux artistes de plus ! ».

Sauf que Céline Dion, c’est un exemple scandaleux en terme de politique de prix…

Mais non, mais non, mais non. Là encore, vous vous fourvoyez. Il y a des gens qui ont deux-cent cinquante euros à mettre dans des places de spectacles, ce n’est pas un problème.

Je prends mon exemple : j’ai vu le spectacle une fois, et j’ai adoré. J’aurais aimé y retourner, mais ce n’était pas possible financièrement…

Vous auriez dû prendre des places à quatre-vingt balles (rires).

Vous avez pris l’exemple de Céline Dion. Permettez-moi de parler d’Eddy Mitchell, qui, jusqu’à sa dernière tournée, n’a jamais dépassé les soixante-dix euros, et ce pour les places les plus chères.

Je sais, et d’ailleurs, j’ai eu une grande discussion avec Claude Wild à ce sujet. Il n’était pas d’accord avec les prix pratiqués. Sauf que, les concerts s’amortissent sur les tournées. Là, il n’y avait que six concerts, à Paris. Alors, pour que l’opération puisse se faire, il fallait vendre des places à un prix moyen qui était de cent-quarante euros, je crois.

Ce que j’ai noté, tout au long de cette interview, c’est votre capacité d’émerveillement intacte. Vous ne semblez jamais rassasié…

Je vais vous raconter une histoire. Je vais annoncer, dans quelques jours, mon prochain spectacle (NDLR : l’interview a été réalisée au mois de mars). C’est un spectacle musical qui s’appellera Un été 44, et qui va raconter, en vingt-quatre chansons, l’histoire de cette période, du débarquement à la libération de Paris. Toutes ces chansons ont été écrites par des grandes plumes, connues ou inconnues. J’ai un titre d’Aznavour et Lemesle, un titre écrit et composé par Yves Duteil et Alain Chamfort, et le final, signé Jean-Jacques Goldman. Il y a aussi Maxime Le Forestier, Erick Benzi, Jean Fauque… Ce spectacle, il a déjà ça : une collégiale d’artistes qui ont signé des chansons fantastiques. Pour cela, il a fallu trouver des investisseurs, créer un tour de table. Hier, on a fait une première réunion, de cinq heures, avec tous ces gens-là. Quand je suis sorti dans la rue, j’ai dit à l’un de mes proches, qui travaille avec moi : « Tu vois, j’arrive pas à être blasé ! Je suis comme un gamin ». Rien que de vous en parler, j’ai la chair de poule. J’ai l’impression que c’est la première fois que je produis quelque chose. Je suis comme un môme, à la fois fébrile et heureux. En ce moment, je mange, je dors, et je bois Eté 44 ! Ma vie tourne autour de ça, et de cette histoire dont je me passionne. Je passe du business à l’artistique dans une même journée, et c’est fantastique. C’est quelque chose de vraiment extraordinaire, un vrai moteur. Je ne sais pas si c’est le projet de ma vie, je ne peux pas le dire. Pour le savoir, il faudrait qu’on refasse cette même interview sur mon lit de mort… mais vais-je mourir dans mon lit ?

Merci à Bruno Maman, Michael Gentile et Jean-Philippe Allard pour leur disponibilité…


 

VALÉRY ZEITOUN

3 commentaires sur “VALÉRY ZEITOUN

  • 5 juillet 2016 à 2016-07-05T11:01:09+00:000000000931201607
    Permalink

    Très intéressant cet interview !!! Je me suis régalée !!
    Une petite question sur Olivier NUSSE . Fait-il partie de la famille NUSSE qui dirige les papeteries de CLAIREFONTAINE ??
    Merci encore, Bastien, j’adore tes articles ! ils sont toujours passionnant et très complet !!!
    à bientôt

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    • 8 juillet 2016 à 2016-07-08T16:18:43+00:000000004331201607
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      Comme a chacune de tes interview tu nous offre la decouverte en profondeur d une celebrite ;rien a faire je suis fan de tes interview MERCIIIIIIIII ET BRAVOOOOO nASTIEN TU ES LE MEILLEUR

      Répondre
  • 8 juillet 2016 à 2016-07-08T16:22:32+00:000000003231201607
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    Comme a chacune de tes interview tu nous offre la decouverte en profondeur d une celebrite ;rien a faire je suis fan de tes interview MERCIIIIIIIII ET BRAVOOOOO BASTIEN TU ES LE MEILLEUR

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