PASCAL LOUVRIER


 

 

 

J’ai longtemps espéré ma rencontre avec Michel Delpech. Parfois, j’ai même cru que cet espoir deviendrait réalité. D’abord, fin 2012, par l’intermédiaire de son épouse, Geneviève : « Bastien. Merci pour votre message. Je m’empresse d’en parler à Michel ». Plus rapide, la maladie avait été diagnostiquée peu de temps après. L’été 2014, l’artiste était en rémission. Quelques échanges avec son attachée de presse : « Michel ne va pas très bien en ce moment, revenez vers moi en septembre ». Et puis, le cancer l’a rattrapé. Quand j’ai compris que je ne pourrais plus lui parler, j’ai eu envie d’en parler. Avec qui ? Très vite, le nom de Pascal Louvrier, son biographe, m’est venu. J’ai aimé Delpech grâce à ses chansons, mais c’est avec ce livre (« Mise à nu » – Éditions du Rocher) que j’ai découvert Michel. Une bio pas classique, merveilleusement écrite et intelligemment structurée, où la rencontre entre deux hommes trouve sa place, en filigrane. Dix ans plus tard, l’ouvrage renaît avec un autre titre (« C’était chouette » – L’Archipel) et des éléments nouveaux. L’occasion pour l’auteur de nous raconter son Delpech, avec émotion, sincérité, et précision.


Pendant l’heure que vous acceptez de m’accorder, nous parlerons de vous et de Michel Delpech, à travers la biographie que vous rééditez, dix ans après sa première parution. Pourquoi avoir choisi de procéder à cette mise à jour ?

Les circonstances, malheureusement. Ce n’est pas seulement une réédition, puisque j’ai également écrit tout ce qui s’était passé pendant les dix ans qui ont suivi, et j’ai réactualisé, aussi, un certain nombre d’éléments. Voilà pourquoi je considère que c’est un nouveau livre. Un nouveau livre avec la perspective, hélas, qui est celle de sa mort. Il faut que les gens disparaissent pour exister. C’est un sujet que nous avions évoqué avec Michel, d’ailleurs. Malheureusement, c’est un peu ce qui se passe. Aujourd’hui, il y a un vrai regain d’intérêt pour le chanteur, bien sûr, mais aussi pour l’homme qu’il était, et qu’on ne connaît pas si bien que ça. C’est aussi pour le faire connaître que j’ai souhaité cette réédition, ou plus exactement ce nouveau livre. Et puis, pendant ces dix ans, rien de novateur n’avait été écrit sur Michel.

Au milieu des années 2000, quand vous commencez à plancher sur le sujet, Delpech est entre deux âges. Il n’est plus, depuis longtemps, l’idole aux pantalons pattes d’éléphants et aux chemises satinées… Et il n’est pas, non plus, redevenu numéro un au top albums (NDLR : il le sera début 2007, avec l’album de duos « Michel Delpech &… »). Je ressens beaucoup de sincérité, et aucune forme d’opportunisme, dans votre démarche initiale. Aujourd’hui, c’est forcément différent…

Je voudrais juste signaler que ce livre ressort, aussi, parce que Michel l’avait beaucoup aimé. Nous avions travaillé ensemble, il l’avait relu, et avait fait quelques très rares corrections, sur des détails. Il m’avait fait confiance, donné une liberté totale. C’est, aussi, dans cette optique que j’ai souhaité que ce livre reparaisse. Et puis, il y des éléments nouveaux, qui sont, je crois, importants. Il n’y a pas d’opportunisme de ma part. Je récuse ce terme.

En tout cas, la démarche était forcément différente. Je tiens à redire que Delpech, quand vous décidez de vous intéresser à lui, est très loin de ce qu’il est redevenu quelques temps plus tard. L’intérêt du grand public et des médias était limité.

Cette démarche était très personnelle. Pendant les dix ans qui ont précédé ma rencontre avec Michel, je n’ai rien écrit. J’ai voyagé, j’ai été vivre ailleurs, mais je n’ai strictement rien écrit. L’envie n’était plus là. L’été 2004, alors que j’étais dans ma voiture, une chanson de Michel est passée à la radio : c’était « Le chasseur ». Là, je me suis dit : « Quand même, Delpech, c’est vraiment bien ! ». Dans cette chanson, il y a un texte, une poésie, quelque chose de très fort. Mon trajet m’emmenait chez une amie, prof de philo, à qui j’ai lancé, en arrivant : « Tu vas te moquer de moi, mais je viens d’entendre une chanson de Michel Delpech, et j’ai trouvé ça vraiment très bien ! ». Je pensais qu’elle aurait un peu de mépris, mais pas du tout. Elle aussi trouvait que c’était très profond. Alors, j’ai écouté, et réécouté très attentivement ses grands succès. J’ai trouvé que les chansons étaient très fortes, et je me suis renseigné sur ce qui avait déjà été écrit sur lui. C’est bien simple, il n’y avait rien. J’estimais que c’était une injustice, et qu’il fallait la réparer. On sortait de l’été, et j’ai eu la chance de rencontrer son manager de l’époque, Bruno Blanckaert, qui est aujourd’hui le directeur du Grand Rex. Il m’a reçu, et m’a dit : « Ecoutez, on a déjà plusieurs propositions de biographies, mais je vais quand même en parler à Michel ». Pendant trois mois, il ne s’est rien passé. Et puis un jour, j’ai reçu un appel, sur mon téléphone fixe… parce qu’à l’époque, je n’avais pas de portable. C’était Michel Delpech. Il voulait me rencontrer. Quelques jours plus tard, il m’a reçu chez lui, à Croissy-sur-Seine. J’ai découvert quelqu’un de charmant, humble, très à l’écoute. Il me dit, sans doute un peu surpris : « Ah ! Vous avez fait une biographie de Philippe Sollers ?! Mais alors, pourquoi vous intéressez-vous à moi ? ». Il y a eu un silence. Puis il a sorti un morceau de papier sur lequel il a écrit quelque chose. Il me l’a tendu, et m’a dit : « Tenez, voici mes deux numéros de téléphone. Je marche ! ». Et c’est parti comme ça…

A cette période, il venait de sortir l’album « Comme vous » (NDLR : initié, composé, et réalisé par Laurent Foulon, dont l’interview est à lire sur ce site).

Exact. C’est un album que j’ai adoré : il n’y a pas une chanson à jeter ! Les textes, comme la musique, sont excellents. En particulier, j’adore la chanson qui donne son titre à l’album. En substance, il raconte, en s’adressant aux nouvelles générations, que lui aussi, il a fumé, il a pris de la poudre blanche, etc. Il se met à nu, tout simplement. Et puis, il y a « Jaloux » : un tube ! D’ailleurs, Michel m’avait dit, à propos de cette chanson : « Si je l’avais sortie dans les années soixante-dix, ça aurait fait un succès, immédiatement ! ». En février 2005, j’avais été le voir au Bataclan. Avant ça, je ne l’avais jamais vu sur scène. Jamais. Au-delà de sa voix, intacte, et de sa présence, j’ai découvert un vrai chanteur. Un artiste. Pas un type, avec un col pelle à tarte, et qui chante parfois en playback, comme on le voit sur YouTube. Puis je l’ai rencontré. J’ai alors découvert quelqu’un de très touchant, de très humain…

 

 

Avant de revenir sur votre rencontre avec Michel Delpech, j’aimerais évoquer l’actualité plus récente, et plus douloureuse donc. Il y a deux mois, j’ai le sentiment que l’hommage posthume qui lui a été rendu avait la dimension de ceux qui pourraient l’être à Michel Sardou, ou à Alain Souchon : des chanteurs de sa génération qui ont continué à remplir les Zénith, et à vendre, par centaines de milliers, chacun de leurs albums depuis trente ans, ce qui n’était pas le cas de Delpech… Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Il est dans le cœur des gens. Pour ceux qui ont cinquante ou soixante ans, Delpech, c’est leur jeunesse. Ça a fait un choc, c’est certain. Delpech est resté dans leur panthéon personnel, même si le succès n’était plus aussi éclatant. Et puis, il y avait une vraie empathie qui s’était installée, parce que c’était un chic type.

Depuis janvier, son épouse a souvent déclaré que Michel serait très touché de cet l’hommage massif. Malgré tout, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il aurait sans doute le regret de constater que ses albums méconnus, depuis « Cadeau de Noël », n’ont pas été mis en avant…

Il faut les faire redécouvrir, mais ça, c’est le travail des journalistes et de la maison de disques. C’est aussi un peu le mien, lorsqu’on me donne la parole. Parmi ces albums, il y a des petits bijoux. On y retrouve le Delpech chroniqueur de nos vies, un peu à la Claude Sautet, qui capte ces instants dont on ne se rend pas forcément compte, puisqu’on est en train de les vivre. C’est le travail de l’écrivain, et Michel est, à mes yeux, un écrivain à part entière.

Le 8 janvier 2016, vous assistez à ses obsèques, en restant à l’écart de la foule, des proches et des personnalités venus lui rendre un dernier hommage. L’observation et la discrétion, ce sont des traits de personnalité que vous partagez avec Michel Delpech ?

Tout à fait. Je ne suis pas du premier cercle, alors je n’avais pas à être au premier rang. J’avais décidé de commencer la réécriture du livre, ce jour-là, face à sa tombe. Je me suis imprégné de l’atmosphère, du temps qu’il faisait, et de tout un tas de souvenirs qui sont revenus, comme ça, de façon naturelle. La mémoire involontaire s’est mise en mouvement.

Dans « Senna », une chanson méconnue, elle aussi, parue en 2000, Michel Delpech évoque les « funérailles de ceux qui ne mourront jamais ». Ce jour-là, avez-vous eu le sentiment d’assister à la cérémonie d’un homme éternel ?

C’est évident, il restera. Il sera redécouvert, et de jeunes artistes reprendront ses chansons, puiseront dans son répertoire.

Les chansons de Michel Delpech partent, pour la plupart, d’observations, de photographies. Ce procédé d’écriture vous a-t-il séduit autant que surpris ?

Delpech, c’est le bon instantané qui rend compte de l’époque, c’est le mot juste, c’est la phrase qu’il faut. Arriver à ce résultat, ce n’est pas facile. En tant qu’écrivain, j’en sais quelque chose (sourires). Parfois, ça s’impose tout de suite, et, d’autres fois, vous cherchez, vous cherchez… Delpech, c’est un auteur exigeant. Dans « Cadeau de Noël », il y a une chanson qui s’appelle « Je ris en ce miroir ». La semaine dernière, Francis Basset (NDLR : co-auteur de cet album) me disait qu’il avait eu du mal à lui faire chanter cette phrase, celle qui donne son titre à la chanson. Il ne voulait pas chanter ça. Il a fallu le convaincre, pour qu’il accepte de le faire. Michel doutait beaucoup, et c’est aussi ce qui le rendait touchant. Il ne cachait rien de ses doutes, ni de sa vie, d’ailleurs. 

Plus tard, vous avez également été le biographe de Fanny Ardant et de Béatrice Dalle. Quelles relations entreteniez-vous avec chacun de vos sujets ?

Avec Michel, c’était différent. J’ai toujours eu un grand plaisir à le voir, et ça a continué, des années après la sortie du livre (NDLR : en septembre 2006). On déjeunait ensemble, tous les deux, dans une atmosphère très tranquille. C’était agréable. Michel était très séducteur, sans en avoir l’air, et très attachant. C’est avec lui que j’ai mes meilleurs souvenirs de biographe.

Une amitié peut-elle se développer malgré le déséquilibre qui existe dans cette relation auteur/sujet ?

Il y a une distance qui reste, oui. Qui doit rester, d’ailleurs ! Trop d’empathie avec son sujet, ce n’est pas bon : ça tue le livre. Si c’est pour dire du bien à toutes les pages, bon… Il faut quand même garder un esprit critique. Dans la bio de Michel, j’écris sur un certain nombre d’éléments, et de traits de caractère qui ne sont pas toujours en sa faveur. Il avait des défauts, et il les assumait. La différence, c’est que j’ai vraiment gardé contact avec lui, ce que je n’ai pas toujours fait avec d’autres sujets.

Je vais m’arrêter un instant sur vous. Vous avez utilisé le mot distance. Cette distance, elle existe encore plus, j’imagine, avec les hommes politiques dont vous êtes le ghost writter…

Obligatoirement. De plus, ce sont des commandes. Michel Delpech, j’ai été le voir : c’était ma volonté de le rencontrer, et de faire un livre sur lui. Quand il s’agit d’hommes politiques, voire d’autres personnalités qui n’appartiennent pas à la politique, c’est une commande. L’éditeur vous demande si vous voulez travailler pour telle personne. Généralement, à moins que la personne en question soit détestable, vous acceptez.

 


 

Pendant vingt ans, vous avez écrit sur les autres, ou pour les autres. Avez-vous eu, parfois, le sentiment de vous oublier ?

Non, parce que je n’étais pas prêt. Quand je pensais l’être, mon roman a été refusé par les maisons d’éditions. Gagnant ma vie par ailleurs, je n’ai pas insisté. Puis je suis revenu avec un autre roman, et la réponse fut la même : « C’est bien, mais c’est ne pas encore ça ! ». (il soupire) Bon, j’avais passé l’âge d’être le petit garçon qui prend des coups de règle. Et puis, j’ai quand même persévéré, gardant en tête cette phrase de Philippe Sollers, sur lequel j’avais écrit un livre : «  Un jour, ça s’imposera ». Il avait raison : un jour, ça s’est imposé. Le moment était venu que je publie un roman qui soit accepté et défendu par une maison d’édition.

Ecrire sur Philippe Sollers, ça ajoute un certain poids sur les épaules ?

Pas du tout. Ça a été une grande récréation, un moment très agréable. On a fait des virées dans Paris, on a été à Venise. Moi, je prenais des notes. J’ai voulu faire un livre assez court et nerveux. Sincèrement, je ne me suis jamais posé cette question…

J’imaginais que vous le regardiez comme un maître…

Je ne sais pas si on peut utiliser ce mot. En tout cas, c’est un écrivain qui compte énormément à mes yeux. Il est dans mon panthéon personnel, c’est certain. Je considère qu’il est parmi les plus grands écrivains français vivants…

Et malgré ça, vous n’aviez pas la crainte de le décevoir ?

(il soupire) Peut-être… (il se reprend) En fait, non, je n’avais pas cette crainte-là.

Vous êtes quelqu’un d’insouciant ?

Certainement, oui. J’avais une certaine forme d’insouciance, c’est vrai. Je vous assure, très franchement, je ne me suis jamais posé ces questions-là. Je l’ai fait, ça a fonctionné. Vous savez, parfois on commence un projet, et ça ne fonctionne pas. Là, il faut arrêter. Quand ça fonctionne, même s’il y a des jours sans, il ne faut pas se poser de questions : il faut foncer.

Aujourd’hui, se lancer dans un projet de biographie, de roman, ou de livre politique que vous écrivez pour un autre, c’est un plaisir différent ?

Le roman, c’est une récréation. Là, je viens d’en terminer un, et je n’ai jamais pris autant de plaisir à écrire.

Quand vous avez écrit vos deux premiers romans, qui ont été refusés, le plaisir était-il déjà présent ?

Il était présent, mais pas aussi fort.

Qu’est-ce qui le rend plus fort, à présent ?

L’histoire, et les personnages que j’ai créés, et qui me passionnent. Je me prends au jeu du grand démiurge qui créé, qui tue, qui malmène, qui fait se rencontrer les uns et les autres. Le plaisir est le moteur.

Comment arrivez-vous à revenir à la biographie, où le chemin est plus balisé ?

La biographie, c’est fini. J’en ai fait le tour.

Même si le schéma que vous avez connu avec Delpech se reproduit ? Vous êtes dans la voiture, une chanson passe à la radio…

Là, je changerais d’avis, probablement (rires).

Avant ce trajet, que représentait Michel Delpech pour vous : un peu de votre enfance ?

Oui.

Entendre cette chanson, à la radio, vous a ramené trente ans en arrière ?

Pas vraiment. Ce que je me suis dit, très vite, c’est que j’étais passé à côté d’un artiste avec un vrai univers. Pas d’un artiste de variété qui aurait fait deux ou trois tubes. Je ne m’étais pas rendu compte de la dimension de Michel Delpech.

A l’époque, combien de titres de Delpech auriez-vous pu citer, spontanément ?

(il énumère) « Pour un flirt », « Quand j’étais chanteur », « Le chasseur », et puis, une que j’aime un peu moins : « On dirait que ça te gêne » (NDLR : « Le Loir-et-Cher »). J’ai toujours moins aimé cette chanson, sans trop savoir pourquoi. Bon. (il réfléchit) En fait, si, je sais : c’est parce que je pense que la voix de Michel Delpech est celle d’un crooner. Il a un timbre de voix qui vous accroche dans la suavité, la douceur, et la mélancolie. C’est là, à mon sens, qu’il est le meilleur.

Que saviez-vous de sa vie personnelle ?

Rien du tout. C’est après, que j’ai su tout ça. J’ai voulu savoir pourquoi, comme me l’avait dit un jour Jean-Michel Rivat, « il avait raté la dernière marche ». J’ai découvert qu’il avait été marié une première fois, que son ex-femme s’était suicidée, qu’il avait eu deux enfants, qu’il avait rencontré Geneviève avec qui il avait eu Emmanuel, son troisième enfant… Voilà, j’ai fait une enquête sur sa carrière, sa vie, ses années sombres. J’ai cherché à comprendre pourquoi le silence avait été aussi long. Un silence qui n’était pas total, d’ailleurs. Il a toujours continué à sortir des disques, à faire des tours de chant…

Mais sans jamais raccrocher le wagon du grand succès.

Jamais. Sauf que, quand ma biographie est sortie, son album de duos arrivait également dans les bacs. Je me souviens qu’un jour, il avait reçu un texto, et m’avait dit : « Ah ! Ça y est ! Je vais être disque d’or ! ». Il s’était arrêté un instant, m’avait regardé, et lancé : « Ouais… Bon. Tout ça, ça passera… ».

 


Il y a un vrai paradoxe à ce propos. Certains témoins racontent que, pour Delpech, redevenir numéro un était devenu une quête, depuis 1977. Là, vous me dites qu’il était heureux du succès, mais très mesuré, très lucide. Ça ne semblait pas avoir une importance exagérée, finalement.

Il y a toujours deux faces, chez lui. Redevenir numéro un, ce serait idiot de dire qu’il ne le souhaitait pas. Un artiste, il veut être aimé, écouté, lu. En même temps, il avait pris tellement de coups. Il avait de la bouteille, et suffisamment de lucidité pour savoir que ça durerait quelques semaines, et que ça retomberait. Il n’était plus dupe. Des années auparavant, il l’avait été, et ça lui avait coûté très cher. Peut-être aussi qu’il se protégeait, pour ne plus tomber dans le piège.

Ce n’était pas un peu décevant, de rencontrer le succès avec un album de duos de vieux succès, réalisé sur commande, alors que, deux ans plus tôt, il s’était mis à nu avec « Comme vous », sans toucher le grand public ? Je suis totalement extérieur à l’histoire, et pourtant, je trouve la sensation un peu désagréable…

Elle est surtout frustrante, cette sensation. C’est comme les écrivains qui font un bouquin, et qui ont un succès phénoménal. Ensuite, même si les suivants sont plus travaillés, plus maîtrisés, et simplement meilleurs, c’est toujours le même bouquin qui reste dans l’esprit du public. En France, on manque de curiosité. On a une paresse naturelle qui ne pousse pas à aller plus loin que ce qu’on l’on connaît déjà. Fanny Ardant, c’est toujours « La femme d’à côté », alors que depuis, elle a fait des films magnifiques.

Quels souvenirs gardez-vous de tous les moments partagés avec Michel Delpech ?

Beaucoup de profondeur, vraiment. Je dois bien le dire, ça me surprenait. Je vais être un peu désobligeant, mais j’ai toujours vu le chanteur de variété comme un type pas très cultivé, qu’on met sur scène, et qui chante trois, quatre chansons. Avec lui, ce n’était pas ça du tout. Il y avait, chez lui, une quête spirituelle importante, et un questionnement existentiel qui était parfois douloureux. Je ne me suis jamais ennuyé en sa compagnie. Les conversations étaient très enrichissantes et même les silences avaient quelque chose de fort.

A propos des silences, vous écrivez dans le livre que, parfois : « son sourire se figeait, son regard s’absentait. On parlait, et puis il se taisait, comme ça, sans qu’on sache pourquoi ». Dix ans plus tard, êtes-vous parvenu à interpréter, à comprendre le fondement de ses attitudes ?

Non. C’est l’énigme de chacun. Michel, c’était un peu Gatsby le Magnifique. Chez lui, il y avait une fêlure, à la Fitzgerald. Il y avait un manque, une hypersensibilité exacerbée, et aussi des frustrations. Ce cocktail l’angoissait, certainement. Je pense qu’il avait besoin de chasser tout ça, toute cette mélancolie, en se renfermant sur lui même. Quelques instants plus tard, il repartait, et il souriait. Il y a un mystère qui restera, chez Michel. Je pense que le mal-être, en lui, était profond. Un mal-être qui pouvait être positif, quand il le dépassait, et qui lui servait pour rebondir.

Face à vous, aviez-vous le sentiment d’avoir un homme heureux ?

Fondamentalement, non. Il y a avait toujours un voile qui faisait que le bonheur ne pouvait pas être complet, quoi qu’il arrive. C’est pour ça qu’il est beaucoup plus touchant que le type qui virevolte, et chez qui tout va bien. Il lui manquait quelque chose, et je pense que c’est lié à son hyper-lucidité sur la vie, sur les gens. Un jour, il m’a dit : « Je goûte d’avoir soixante ans, j’atteins la plénitude ». Trente secondes plus tard, il avait ajouté : « Maintenant, je vais apprendre à mourir ». Il m’avait sorti ça un jour, alors qu’on marchait, à Chatou. Je lui avais répondu : « Michel, je ne peux pas écrire ça ! ». Preuve que la part sombre était toujours présente, malgré tout.

Cette part sombre était-elle particulièrement vivace après le procès intenté par Roland Vincent, suite à la sortie de « Comme vous » (NDLR : voir l’interview de Laurent Foulon) ?

Il a été meurtri, oui. Je l’avoue, dans le livre, j’ai un peu minimisé cet épisode. J’ai vu Michel mal, très mal, après avoir reçu ce coup de poignard dans le dos. Je pense qu’il aurait voulu que ça s’arrange à l’amiable. Peut-être qu’il n’avait pas pris toutes les précautions nécessaires pour éviter ça, mais le procès, ça lui a fait un mal fou. Qu’on en soit arrivé là, c’est terrible. Ca ressemble à un règlement de compte. Du reste, lorsque j’avais interrogé Roland Vincent, il avait refusé d’évoquer le sujet. Michel, je le répète, était blessé et meurtri de ce procès intenté par un ami de quarante ans, celui avec qui tout avait débuté. J’ai lu, récemment, une interview (NDLR : accordée au magazine « Platine ») dans laquelle Roland Vincent déclare que Michel Delpech se droguait avant certains enregistrements. Bon, ce n’est pas un scoop. Je l’ai écrit, Michel l’a dit, et il l’a même chanté dans la chanson « Comme vous », dont nous parlions tout à l’heure. Sortir ça, aujourd’hui, quelques semaines après sa mort, c’est franchement inélégant.

Plus inélégant encore, à mon sens, c’est le mot « machiavélique » qui est utilisé pour qualifier Michel Delpech, lors de cette interview…

Machiavélique ? S’il l’avait été, il aurait fait une toute autre carrière. Au contraire, c’est sa franchise, qui l’a sans doute desservi. En 73, quand il chante « Les aveux », et qu’il dit que le prince charmant est fatigué, c’est une preuve d’honnêteté, de franchise. Il reconnaît que l’image qu’on lui prête, et cette vie, une vie de débauché, ne lui correspond pas. Il commence à se rendre compte qu’il souhaite autre chose, il prend une certaine distance. Deux ans plus tard, il réussit une mise en abyme exceptionnelle avec « Quand j’étais chanteur ». C’est une chanson culte. Ces chansons témoignent de son côté brut de fonderie, et de son absence de machiavélisme. A un moment donné, il en a eu marre, voilà. Son erreur, c’est peut-être d’avoir arrêté sur un caprice, persuadé que, quand il déciderait de revenir, il redeviendrait numéro un. Là, il a peut-être commis une erreur. Ça ne traduit pas le machiavélisme, mais plutôt une certaine naïveté, une candeur, et une certaine honnêteté. Encore une fois, le machiavélisme, je ne l’ai jamais ressenti, et aucun des nombreux témoignages que j’ai recueillis n’a été dans ce sens.

Au fil des pages de votre on livre, on découvre, effectivement, un homme honnête, lucide, profondément humain, mais aussi capable d’un coup de colère quand on projette, devant lui, les images de sa dépression (NDLR : Pascal Louvrier revient, dans le livre, sur la projection privée du documentaire « Le malentendu », signé Dominique Besnehard, au cours de laquelle Michel Delpech avait quitté la salle après la diffusion de certaines images retraçant cette période). Dépression qu’il a pourtant étalée dans les médias et en librairie. C’est le paradoxe Delpech…

J’ai révélé cette anecdote dont j’ai été témoin, parce qu’elle montre bien que Michel Delpech n’était pas seulement un gentil garçon, mais qu’il était aussi capable de coups de colère…

Vous précisez que c’est la seule fois, durant toutes ces années, que vous avez été témoin d’un accès de colère de Michel Delpech…

C’est vrai, mais celui-ci était spectaculaire. Mon avis, c’est que ce coup de gueule était surtout dirigé contre lui-même : il s’en voulait d’avoir été si transparent au sujet de cette période de sa vie. Pendant des années, quand on parlait de lui, on ne parlait que de sa dépression. C’est un artiste et, logiquement, être résumé à ce trou noir l’énervait. Ce qui l’énervait particulièrement, c’était d’avoir été si complaisant, et d’avoir évoqué cette « longue maladie », comme il le dit, aussi, dans une très belle chanson (NDLR : « Longue Maladie », écrite avec Jean-Michel Rivat, et composée par Michel Pelay). Le jour de la projection de ce très beau documentaire, d’ailleurs, il était arrivé très tranquille. A un moment donné, trois ou quatre minutes sont consacrées à cette période. On voit, à l’écran, une photo issue de ces années, sur laquelle il a une sale gueule, quoi. Et là, il se lève : « Si le documentaire c’est ça, et qu’on en est encore à me parler de ma dépression, je me casse ! ». Il part, et claque la porte. Là, on est tous restés interloqués, après ce coup de gueule très violent. Dominique Besnehard, plutôt mal à l’aise, comme vous pouvez l’imaginer, a immédiatement fait interrompre la projection. Quinze minutes plus tard, alors que personne n’avait osé sortir pour le voir, Michel est revenu. Il s’est assis à sa place, sans rien dire. Et puis, il a lancé, doucement : « Bon, on peut reprendre ». Il était parti se calmer, tout seul. Je pense qu’il luttait avec ses démons. A la fin de la projection, personne n’osait lui dire quoi que ce soit. Je me suis permis de le faire : « C’était un sacré coup de gueule, celui-là ». Ce à quoi il a répondu, dans un sourire : « Oui, ça fait du bien, parfois ».

Vous parliez de sa complaisance, qu’il regrettait, mais qui, pourtant, ne l’a jamais vraiment quitté. Un an après la diffusion de ce documentaire, il publiait un livre (NDLR : « La jeunesse passe trop lentement », Plon) où il évoquait, à nouveau et en détails, sa dépression…

J’ai été un peu surpris, je l’avoue. Je ne sais pas pourquoi il a repris ce thème.

Cette contradiction entre la pudeur et l’exhibitionnisme, on la retrouve également tout au long de sa maladie, largement racontée, médiatisée…

Je ne suis pas sûr qu’il ait voulu en parler. Dans les deux dernières années, je n’avais plus de contact avec Michel, et je ne suis pas allé le voir à l’hôpital. Je voulais garder une image intacte de lui, et je pense que je n’y avais pas ma place. Je ne peux donc pas parler précisément de ces années durant lesquelles il a combattu la maladie. Je pense, malgré tout, que Michel Drucker (NDLR : qui signe la préface de la biographie) a voulu donner des nouvelles pour que Michel Delpech soit rassuré, pour lui prouver qu’on ne l’oublierait pas. Suite à ça, Michel a reçu énormément de témoignages de sympathie, et je pense que ça l’a aidé à quitter ce monde. Avant ça, quand Michel avait évoqué son cancer, il était persuadé qu’il l’avait vaincu. Après la rechute, il savait qu’il était condamné.

Pourtant, en mars 2015, il publiait un nouveau livre (NDLR : « Vivre ! », Plon) dans lequel il parlait de sa foi en une issue heureuse : il était conscient qu’il ne pourrait plus chanter, mais demeurait certain de pouvoir guérir…

Vous l’avez justement dit, il avait la foi. Il disait souvent : « Souris, puisque c’est grave ». Ce livre, avec ce titre provocateur, c’est un baroud d’honneur. Il savait être provocateur, prendre à contre-pied.

A quand remontent vos derniers contacts ?

La dernière fois que nous avons déjeuné ensemble, c’était en 2011. Plus récemment, durant sa maladie, nous avons échangé par SMS. Je n’ai plus le message en tête, mais je me souviens de sa signature, à la fin : « Michel Delpech, le chanteur ». Ça m’a fait sourire, sur le coup. Avec le recul, je pense que ça part d’un besoin de se rassurer. Ça sous-entendait : « Je suis chanteur, et j’espère que je le resterai ». Voilà pourquoi, au-delà de la polémique que j’ai trouvée un peu ridicule, le rôle de Michel Drucker a été important.

 

 

Vous vouliez garder l’image de Michel Delpech intacte, mais vous dites l’avoir vu, lors de l’un de ses derniers passages à la télévision. Ce n’était déjà plus le même, évidemment.

C’est certain. Déjà, la voix était détruite, et ça, ça faisait mal. Pour un chanteur, il ne peut rien arriver de pire. Cependant, je l’avais trouvé plutôt bien, ce jour-là. Quelques temps plus tard, j’ai déjeuné avec un de ses amis intimes, qui m’a annoncé que Michel était condamné. J’étais complètement étonné, l’ayant trouvé en relative bonne forme lors de cette émission. L’ami en question m’a révélé qu’il avait été bourré de piqûres, qu’il tenait à peine debout, et qu’il avait fallu l’aider pour atteindre le plateau. Prendre conscience que c’était terminé, ça m’a fait beaucoup de mal.

A la lecture de ses derniers mots publics, j’ai eu le sentiment qu’à la fin de sa vie, les rapports qu’il entretenait avec son entourage avaient changé, tendant vers moins de pudeur, de retenue. Avez-vous pu profiter de ce changement pour vous dire tout ce que vous pensiez, ce que vous ressentiez l’un pour l’autre ?

Je crois que la pudeur n’est jamais tombée entre nous. Il y a toujours eu cette légère retenue.

Vous lui avez dit tout ce que vous aviez envie de lui dire ?

J’espère que c’est plutôt lui qui m’a dit tout ce qu’il avait envie de me dire. Le biographe, c’était moi (sourires).

 

PASCAL LOUVRIER

3 commentaires sur “PASCAL LOUVRIER

  • 14 avril 2016 à 2016-04-14T14:10:10+00:000000001030201604
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    Merci Bastien pour ce superbe interview et témoignage sur Michel DELPECH qui nous a quitté trop tôt

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  • 14 avril 2016 à 2016-04-14T22:06:33+00:000000003330201604
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    Merci de ce témoignage ! J’ai presque honte de dire que pour moi, Michel Delpech était un bel inconnu ! Mais depuis son départ pour l’autre monde je suis devenue passionnée ! par sa personnalité (que j’ai découverte à travers tous les livres que j’ai pu me procurer et dévorer !) par ses chansons (j’ai acheté d’un seul coup toute sa discographie !). J’avoue avoir vraiment un coup de coeur pour ses derniers albums. Je n’écoute, pratiquement plus que lui. Ses textes sont tellement touchants de sensibilité. Et que dire des vidéos d’émissions auxquelles il a participé avec une honnêteté, une élégance et quelquefois, une tristesse qui me touche vraiment. Je n’ai qu’un seul regret et qui restera à jamais comme une blessure dans mon coeur, c’est de ne pas l’avoir connu avant et de ne pas avoir pu le voir chanter sur scène ! merci de continuer à parler de lui, je pense que je ne me lasserai jamais d’entendre parler de lui. Merci

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  • 15 avril 2016 à 2016-04-15T06:08:13+00:000000001330201604
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    Merci Bastien,,merci pour ce magnifique témoignage,,Michel nous manque tant,il avait un talent fou, un talent hélas pas toujours reconnu, beaucoup de ses chansons sont sublimes hélas ce ne sont pas toujours les plus connues, merci encore monsieur DELPECH

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