JEAN-PATRICK CAPDEVIELLE


 

 

 

Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours eu Quand t’es dans le désert sur mon iPod, sans jamais vraiment chercher à savoir qui se cachait derrière ce hit. Un peu par hasard, il y a quelques mois, j’ai découvert Jean-Patrick Capdevielle sur le plateau de TV5 Monde. Il répondait aux questions de Patrick Simonin, et racontait la formidable aventure d’un nouvel album financé par ses fans. Séduit à l’écoute des maquettes des premières chansons, je me suis procuré peu à peu l’intégralité de sa discographie. Une personnalité particulièrement hors format, une création singulière ; Capdevielle devait figurer sur ce site. Fidèle à son tempérament minutieux, celui qui confesse son besoin de « garder le contrôle » a relu l’interview, et l’a révisée – par souci de précision, quitte à l’adoucir ? – à deux reprises, jusqu’à entière satisfaction. Quelques jours plus tôt, la conversation avait démarré, avant même d’être installés au bar de l’Hôtel Amour, sur l’appui nécessaire des radios, alors que son nouvel album, Bienvenue au Paradis, est en précommande sur son site internet


Jean-Patrick Capdevielle : En Suisse, un titre du nouvel album est passé en radio une seule fois, et j’ai eu une vingtaine d’achats de Bienvenue au Paradis dans la foulée ; c’est plutôt encourageant…

En 2007, pour votre précédent album, les médias, déjà, vous avaient ouvert leurs portes…

Oui, mais sans vraiment vouloir entendre parler de mon disque. Ils voulaient juste que je chante Quand t’es dans le désert. Aujourd’hui, ça ne sera plus possible.

Cette fois, les chansons sont, à mon sens, plus efficaces que celles de l’album Hérétique 13. Elles auront sans doute plus de facilité à passer en radio, ou à être chantées en télé. Pas sûr que vous preniez ça comme un compliment…

Vous savez, je n’ai rien contre le fait de faire des chansons efficaces (rires). J’ai un agent qui va entrer en contact avec les médias. J’ai la chance d’avoir des personnes qui m’aiment bien à des échelons stratégiques dans certaines radios m’a-t-on dit… Il parait que le président d’une des plus importantes radios nationales écoute souvent mes chansons dans sa voiture (sourires). Mais les radios font toujours des tests pour rassurer leurs annonceurs ; et même si ces tests se révèlent très positifs pour moi quand ils passent mes anciens titres, on peut se demander si c’est simplement un effet de nostalgie, ou si ça fonctionnerait aussi sur des nouveautés ? J’ai l’impression, même si ça n’a jamais été ma préoccupation durant la création de cet album, que les nouvelles chansons sont, effectivement, très… consommables (rires). Le précédent album était plus dur dans l’approche. Ce disque (NDLR : Hérétique 13, paru en 2007), c’était un vieux fantasme non assouvi. J’avais toujours voulu faire un album de rock anglais pur jus, avec un son assez… aigre. Je l’ai fait ; terminé ! Cette fois, on est dans un rock… disons plus « américain », pour utiliser un qualificatif un peu stupide.

Plus mélodique, donc.

Certainement, oui. Ça tient peut-être à la façon dont les chansons se sont construites. J’ai tout fait de front, et c’est la première fois que je procède ainsi. L’outil le permet. Mon petit ordinateur est dix fois plus puissant que le gros studio que j’avais avant, et qui est aujourd’hui complètement démodé. Cet ordinateur met à ma disposition des outils de simulation pour à peu près tous les instruments. C’est pourquoi, pour la première fois de ma vie, j’ai fait fonctionner en même temps la création des mélodies, des rythmiques, des arrangements, et des paroles. Tout est venu ensemble. Vous avez entendu les maquettes ?

 


Avant de revenir sur la création de Bienvenue au Paradis, je voulais démarrer par une question qui décidera peut-être du sort de l’heure que l’on va passer ensemble. Si je vous dis que j’aime beaucoup Michel Sardou, Michel Delpech, ou encore Daniel Guichard, acceptez-vous, quand même, de faire cette interview ?

(étonné) Je ne vois pas pourquoi ça me gênerait ?! J’ai un souvenir très précis datant du début de ma carrière, alors que je vivais en Espagne. Sheila avait fait une émission où elle s’était fait démolir par une spectatrice présente dans le public. Quand Sheila, sans doute vexée, lui avait demandé ce qu’elle écoutait, la jeune fille avait répondu : « Jean-Patrick Capdevielle ». « Evidemment ! » avait rétorqué Sheila. Moi, cette histoire m’a plutôt gêné : si Sheila est devenue ce qu’elle est devenue, c’est parce qu’elle était la meilleure parmi toutes celles qui rêvaient d’être Sheila, et personne n’a jamais été contraint de l’écouter. Quant à Michel Delpech, vous tombez mal ! J’adore son timbre. Je me suis d’ailleurs pas mal engueulé avec des gars issus du milieu du rock quand je disais ça, tout en précisant que je n’étais pas très client de ses chansons. Ce que vous me dites, c’est plutôt rassurant, en fait… Mais il n’y aucune volonté de variétisation (sic) dans ce nouvel album ; il baigne dans un esprit très électrique. Je n’emploie pas, volontairement, le mot rock… On l’utilise tellement, partout, et pas à bon escient… Sur les couvertures des magazines féminins, par exemple… Il y a toujours un titre du style : « Habillez vous rock ! ». C’est devenu un label complètement stupide. Tout ça pour dire que si ce qui a été produit là, et qui est très électrique, ne dérange pas quelqu’un qui aime Sardou, tant mieux (rires) !

Avec cette petite provocation, je voulais faire écho à l’une de vos déclarations où vous disiez  « détester, le plus souvent, tout ce qui est populaire ».

Disons que j’ai un instinct très sûr pour rejeter, parmi les chansons de mes albums, celles qui sont les plus « faciles ». Au début de ma carrière, avant de partir à Londres enregistrer mon premier album, je me suis aperçu que l’une des chansons que j’avais composées avait une mélodie très proche de Je l’aime à mourir de Cabrel. Ça m’a beaucoup dérangé, et comme je n’avais que neuf chansons, j’ai donc décidé de la remplacer. J’ai composé ce qui deviendra Quand t’es dans le désert à toute allure… Il y a trois ou quatre accords, ça m’a pris cinq minutes. Pour ce qui est des paroles, je les ai écrites dans l’avion. Arrivé en studio, je ne voulais pas l’enregistrer, mais les musiciens l’ont aimée et m’ont convaincu de le faire. Ensuite, je ne voulais pas qu’elle soit sur le disque, encore moins en single, et je ne voulais pas la défendre en télé. Elle s’est imposée malgré moi. Pendant deux ou trois albums, ça s’est passé ainsi : on choisissait le single pour moi et j’avais des hits. Un jour, j’ai enfin décidé d’imposer mes choix… et je n’ai plus fait de hit.

Les chanteurs populaires dont on parlait à l’instant, vous les avez côtoyés lorsque vous travailliez à Salut les copains (NDLR : avant d’être chanteur, Jean-Patrick Capdevielle a notamment été journaliste et photographe).

Un peu (sourire)… C’est étrange, le chanteur français que je préfère est aussi le premier que j’ai interviewé : c’est Christophe. J’aime beaucoup le bonhomme, ce qu’il fait, sa voix. Quand je travaillais chez Filipacchi, la rédaction du journal avait un peu peur de moi. A l’époque, j’étais un hippie, j’avais les cheveux longs, et on n’était pas nombreux dans ce cas. Bon, c’était aussi un peu pour ça qu’ils m’avaient engagé… Le jour du rendez-vous avec Christophe, le rédac chef m’avait fait accompagner par sa sœur, qui travaillait également au journal, craignant ce que je pourrais dire lors de l’interview (rires). Ça ne s’est pas très bien passé, d’ailleurs. On était dans un country club, Christophe était assis à l’autre bout de la terrasse, parlant avec d’autres personnes, et nous faisant attendre. A mon sens, après nous avoir fait patienter un long moment, la moindre des choses aurait été de venir vers nous… Sauf que lui attendait que je me déplace. Je ne voulais pas y aller (rires) ! Et la sœur de mon rédac chef qui me disait : « Vas-y, il t’attend ! » (rires). Pendant l’interview, je ne me souviens absolument pas de ce que l’on s’est dit. Plus tard, on s’est croisés sur des émissions, ou lors de dîners organisés par des copains. Je suis sûr qu’il ne se souvient pas de cette première rencontre. Je ne lui en ai jamais reparlé.

On parle des chanteurs de variété. La variété qui est, selon vous, « une excuse à la banalité ». L’un de vos confrères a dit un jour que la variété signifiait simplement « jouer et chanter des choses variées ». Si on s’en tient à cette définition, à mes yeux, vous êtes un chanteur de variété. Entre Celle qui t’aimait (1987) et Qu’est-ce qui va rester (1982), il y a un monde. Et je ne parle même pas de l’opéra néo-romantique que vous avez écrit et composé il y a quinze ans…

Vous savez, je ne suis pas reconnu par le milieu rock, non plus. Il n’y a que Manset qui pense que je suis le seul chanteur de rock qu’il n’y ait jamais eu en France (rires) ! Je n’ai rien fait, non plus, pour être accepté par l’un ou l’autre camp. Je ne revendique pas l’étiquette du chanteur de rock. Je fais de la musique électrique, voilà tout. J’aime des choses très diverses, des Foo Figthers à Arcade Fire, en passant par Imagine Dragons, dont j’ai repris quelques phrases mélodiques dans une des chansons de Bienvenue au Paradis. Mais c’est vrai que j’aurais un peu de mal à vous citer des influences françaises…

Certains de ceux qui ont été vos collaborateurs ont été des références de la chanson française. Je pense, par exemple, à Gérard Bikialo qui réalisé pour vous l’album Mauvaises fréquentations en 1984. Il est connu pour son travail aux côtés de Francis Cabrel, et de Michel Delpech, dont on a parlé tout à l’heure…

Je ne suis devenu totalement conscient de ce que je fais que très récemment. Quand j’ai fait mon premier album, je n’avais pas le mode d’emploi. C’est pour ça que je l’ai produit moi-même, pensant qu’un producteur me boufferait. Ce premier album, je l’ai fait dans les conditions dans lesquelles j’aurais dû faire tous mes autres albums. Je suis parti dans un pays où on fait la musique que j’aime… naturellement. Ensuite, à partir du troisième ou quatrième album, j’ai suivi ma carrière d’un peu plus loin, pour diverses raisons. Pour dire la vérité, j’ai fait un peu n’importe quoi. Il y a eu des « n’importe quoi » heureux, comme la collaboration avec Bikialo. Mais il y a aussi eu des « n’importe quoi » plus difficiles. J’ai repris la main à partir de Vue sur cour (NDLR : en 1990).

En 1990, en compagnie de Pascal Arroyo, qui a notamment travaillé avec… Philippe Lavil, autre chanteur populaire s’il en est !

C’est ça, avec Pascal, qui est un très bon ami, et qui a travaillé avec plein de gens différents ou avec René Lebahr, qui a joué avec Renaud, Cabrel, Johnny, et qui a écrit un jour : « Je remercie Jean-Patrick. C’est le seul chanteur français qui m’a permis de faire du rock sur scène » (sourire) Après « Vue sur cour », l’album Vertigo m’a permis de comprendre un peu mieux ce qu’était la production d’un album. J’ai travaillé avec Barry Beckett, un très grand producteur qui faisait partie de l’équipe de Muscle Shoals, qui a « inventé » la soul music. Il avait fait des albums avec Dylan et avec Dire Straits. Il m’a fait travailler avec un excellent ingénieur, Justin Niebank qui est devenu l’un des plus gros producteurs de country des Etats-Unis. Ce travail m’a donné suffisamment d’assurance pour faire Hérétique 13 pas mal de temps plus tard. Avec ce disque, j’ai définitivement réglé mes comptes avec toutes les insatisfactions et les frustrations que j’avais accumulées. Maintenant, je suis reparti de zéro : j’ai enfin compris comment je devais produire mes disques, indépendamment du succès ou non. J’ai commencé à travailler sur Bienvenue au Paradis avec Jonathan, un de mes fils, qui est diplômé de Berklee School of Music et qui m’a beaucoup apporté, mais qui a très bien compris le jour où je lui ai dit : « Stop ! Finalement, ce qu’on est en train de faire dépend trop de recettes traditionnelles de la culture musicale américaine. Je vais faire mon truc, et tu viendras m’aider pour recadrer tout ça et écrire les cordes, à la fin ». Il a accepté de le faire. Tout ce travail donne aujourd’hui Bienvenue au Paradis. J’ai l’impression d’avoir fait un premier album pour la deuxième fois.

 

 

Parmi vos collaborateurs, quels souvenirs gardez-vous de ceux qui vous ont accompagné lors de vos débuts ? Les gens de CBS, Claude Wild…

Claude Wild ? Je n’ai rien à dire contre lui. J’étais même assez libre à ses côtés. Malheureusement, il n’a pas accepté les conditions dans lesquelles je voulais faire ma troisième tournée. Vous savez, je ne suis pas du genre à me laisser influencer par les uns et les autres, même si l’attaque est frontale. Quand je suis arrivé avec mon troisième album, Alain Levy, qui dirigeait CBS, m’a dit : « Vous allez vous faire éreinter avec cet album. On va vous parler de Springsteen à chaque interview… Si vous voulez, on le met de côté, et je vous en paie un autre tout de suite ! ».

La démarche vous plaisait ?

En tout cas, c’était courageux de sa part. Pourtant, j’ai refusé sa proposition. Quand je regarde tout ça, je me dis qu’entre mes trois premiers albums et les albums salvateurs du début des années quatre-vingt-dix, ma carrière a été un peu désordonnée. Plus que l’entourage professionnel dont vous parliez, c’est mon style de vie de l’époque qui est à mettre en cause, peut-être…

Comme quand vous quittez CBS, au milieu des années quatre-vingt, suite à l’intronisation d’Henri de Bodinat, qu’on suspectait alors de ne pas connaître grand-chose à la musique ?

J’ai déçu des tas de gens chez CBS à ce moment-là, je m’en suis aperçu plus tard. Je suis parti pour de mauvaises raisons : je pensais que je n’aurais plus le soutien que j’avais eu avec Alain Levy. Quand j’ai fait mes premiers albums, je ne vivais plus en France depuis longtemps. J’avais vécu aux Etats-Unis, en Angleterre, en Espagne, entouré de gens comme moi. Des hippies, quoi. Je rentrais à Paris la tête pleine de fantasmagories bien différentes de celles qui occupaient l’esprit des gens du milieu du disque. C’est sans doute ce que le public a senti, aussi. Ce que j’ai vécu m’a coupé en morceaux. Je quittais Ibiza où je tirais l’eau du puits, avec un seau et où je vivais dans une maison au sol en terre battue. J’exagère à peine si je vous dis que j’allais jusqu’à l’aéroport en stop. Et puis, j’arrivais à Paris où une limousine m’attendait, et me déposait dans la suite qui m’était réservée au Georges V. C’était étrange. Je ne pouvais pas faire cinq mètres dans la rue sans être arrêté. J’avais même interdit que mon disque sorte en Espagne, pour être certain d’y rester tranquille. Pourtant, un jour, j’ai été chez un disquaire indépendant d’Ibiza, tenu par un franco-espagnol. Quand je suis arrivé, il m’a dit : « Ton disque est classé dans le journal ! ». Il me tend l’équivalent de Rock & Folk qui recensait les cent meilleurs disques mondiaux de l’année. Modestement, je commence par le bas du classement. Je croise Lavilliers, Higelin. Je remonte jusqu’à la onzième place, toujours rien. Je lui lance : « Bah non ! J’y suis pas ! ». Il me répond : « T’as pas regardé la première double page ». Effectivement, j’étais huitième ! Devant les Who, et John Lennon ; c’était ridicule (rires) !

Avez-vous eu une carrière à l’étranger ?

Non, hormis dans les pays francophones : en Suisse, en Belgique, et au Canada.

On parle beaucoup de l’entourage de vos débuts. La chanson T’es pas fait pour ça (NDLR : 1982) leur était-elle destinée ?

C’était mon regard sur le monde dans lequel j’évoluais et la différence entre mes aspirations et ce qu’on me demandait de faire. Il n’y a aucun mépris dans ce que je vais dire, mais il m’est arrivé de passer dans des émissions de télé entre Sheila et Dalida, et ça me mettait mal à l’aise. Tous ces gens faisaient de la musique de divertissement, et j’étais persuadé de faire autre chose. Ce n’était pas le même univers. J’avais fui le monde dont ces artistes fournissaient une partie de la bande-son, et mon destin musical m’y ramenait au lieu de me permettre de m’en éloigner encore plus ; je l’ai très mal vécu.

Pourtant, vous étiez souvent mieux accueilli chez Michel Drucker que dans les colonnes de la presse spécialisée…

Ça dépendait des journaux. Best faisait quand même des articles de huit pages sur moi, par exemple. D’autres m’ont descendu, c’est vrai. C’est le cas de Manœuvre (NDLR : Philippe), jusqu’au jour où j’ai fait son émission de télé. En sortant, il m’a dit que c’était la meilleure qu’il avait faite (rires) ! Faut dire que je lui avais fait un petit coup de bluff. Il avait voulu me coincer en me montrant un concert des Rolling Stones, et en me demandant la date. Aux vêtements de Keith et de Mick, j’ai dit : « C’est 1973 ! ». Manœuvre m’a répondu : « Bien joué ! C’était fin 72 ! » (rires).

Forcément, ça crée une complicité…

L’émission était bonne, c’était la centième, il l’a rediffusée plusieurs fois. Ceux avec lesquels j’ai eu le plus de mal, ce sont les petits mondains, genre le fils De Caunes (NDLR : Antoine) ; ceux que l’on appelle les bobos depuis une vingtaine d’années. A Libé, ils ne se positionnaient pas trop sur mon cas, jusqu’au jour où un certain Rémy Kolpa Kopoul (NDLR : disparu en 2015) s’est décidé à me démolir. Ce qui les avait beaucoup agacés, à Libération, c’est qu’Alain Levy avait pris une page pour me promouvoir dans le premier numéro de leur journal ouvert à la pub. A leurs yeux, je suis devenu un produit de major. Dans un même numéro, ils affirmaient que je ne ferais jamais de concert et, quelques pages plus loin, ils annonçaient ma tournée… C’était débile ! Kolpa Kopoul titrait : « un danger nouveau menace le rock français : le Capdeviellisme » ajoutant que d’autres, comme Bashung, risquaient de s’engouffrer dans cette brèche. Le pauvre Bashung faisait de la musique depuis dix ans ! Il n’avait certainement pas besoin de moi ! Je ne me suis pas laissé faire, j’ai répondu. Notamment en chanson, avec Qu’est-ce qui va rester (quand le rock’n’ roll aura cessé d’exister) ?. Ils m’ont dit : « Pas toi ! ». Pourquoi s’en sont-ils pris à moi de cette façon ? Yves Bigot (NDLR : Président de TV5 Monde, ancien directeur des programmes de RTL et des variétés d’Antenne 2) m’a éclairé à ce sujet. Pour lui, c’est de la jalousie pure et simple : « Les journalistes se sont tous fantasmés dans ce rôle de Dylan/Springsteen à la française ; toi, tu l’as fait ».



Quel regard portez-vous sur vos premières chansons ?

Ça dépend. Quand je fais un jugement à l’emporte-pièce, j’ai tendance à dire : « Je veux pas écouter ça ! ». Pourtant, quand mes fans me parlent d’un titre, et que je le réécoute par curiosité, je me dis parfois : « Bon, finalement ça n’a pas que des défauts ».

Ces premières chansons sont celles que vous avez choisi d’interpréter lors d’un showcase, récemment…

Plutôt qu’un showcase, c’est une rencontre avec le public. D’abord, on diffuse l’album autour d’une exposition de photos prises durant l’enregistrement. Ensuite, on fait un petit set avec les anciennes chansons. Je n’ai pas eu le temps de préparer une version scénique des nouvelles, et je ne veux pas les faire approximativement. Des fans me disent souvent avoir appris à jouer de la guitare sur mes anciennes chansons, alors je les fais monter sur scène pour qu’on les joue ensemble. Si j’arrive à faire une tournée, je généraliserai ça en créant un moment consacré aux fans musiciens au milieu du concert.

Musicalement, ça tient la route ?

Ces chansons sont très simples, et je m’assure, de toute façon, d’une certaine tenue avec la présence de trois, à quatre musiciens qui m’accompagnent. Et je vais vous dire : même si c’est parfois un peu problématique musicalement, ce n’est pas très grave ; ce sont des retrouvailles avant tout…

Le plaisir de partager, c’est ce qui prédomine ?

Voilà. Lors de la première rencontre dont vous parlez, Marc Trévidic (NDLR : ex-juge antiterroriste, et actuel vice-président du tribunal de grande instance de Lille) est venu jouer de la guitare. Cette tournée, si ça se fait, nous réservera des surprises. Les gens verront leur boucher, leur agent du fisc, ou leur cousin monter sur scène (rires) ! Moi, je déteste le « star trip ». Les gens, quand ils me disent que mes textes sont géniaux, je suis toujours un peu gêné. Je suis persuadé que tout le monde a un talent, encore faut-il avoir la chance de pouvoir l’exploiter. À Ibiza, j’ai connu un type issu d’une vieille famille aristocratique française qui avait décidé de se lancer dans le bâtiment. Pas pour créer une entreprise, pour faire les choses lui-même, mettre les mains dans le ciment. Il a fait toute l’infrastructure de ma maison, de la plomberie à l’électricité, et tout ça tient depuis trente-cinq ans, dans une maison qui a plus de mille ans. J’ai une vraie admiration pour lui, et je trouve qu’il a au moins autant de talent que celui que je peux avoir à écrire des chansons. La seule différence, c’est que personne ne lui demandera jamais d’autographes…

Quand je vois les images de vos prestations télés dans les années quatre-vingt, je vois un homme totalement différent de celui qui est face à moi aujourd’hui…

Quand je chante, je suis porté par quelque chose, et ça n’a pas changé. C’est Docteur Jekyll et Mister Hyde, sauf dans les moments de partage dont on parlait tout à l’heure. Sinon, j’entre dans une chanson comme on entre en religion. C’est de l’autohypnose. Tout à coup, je deviens « Jean-Patrick Capdevielle, chanteur de rock ». C’est comme ça, je ne simule pas. Je ne sais pas vivre cette situation autrement.

En dehors, avez-vous toujours été accessible et lucide, comme vous l’êtes aujourd’hui ?

Quand vous avez quatre gardes du corps autour de vous, c’est plus difficile d’être accessible (sourires). Pourtant, il y a encore des fans qui se souviennent de choses étonnantes. Je pense notamment à Cathy Beudaert, la photographe qui a fait la pochette de Bienvenue au Paradis. C’était une fan, je ne la connaissais pas. Elle se souvient qu’à la fin d’un concert, alors qu’elle me demandait un souvenir, n’ayant rien pour elle, je lui avais donné le mégot de ma cigarette. Elle m’a dit l’avoir gardé plusieurs années (rires) !

L’envie de partager, vous l’avez toujours eue.

En fait, je déteste faire de la peine aux gens. Quand j’étais au lycée, j’avais commencé la boxe. Très vite, j’ai arrêté parce que je n’osais pas taper assez fort.

Vous ne vouliez pas faire mal ?

C’est ça. Un jour, j’ai pris le prétexte d’un genou fragile pour arrêter. La vraie raison, c’est que je n’osais pas, j’avais peur de faire mal.

C’est en contradiction avec le chanteur que j’observe depuis quelques semaines dans les archives de l’INA : un homme très dur, hargneux, presque violent.

C’est vrai qu’il y avait une certaine violence, quand je prenais le pied de micro, et que je le balançais vers la caméra. Je me suis fait virer de certaines émissions, d’ailleurs, en faisant ça. Je dégageais une certaine violence, en lien avec la musique que je faisais. Ça montait, comme ça. Peut-être que c’était des réactions au stress ? Vous savez, quand je suis monté sur la scène de l’Olympia pour la première fois, je n’avais pas fait dix concerts dans ma vie ! Je n’avais jamais chanté pour personne, pas même dans les réunions familiales. Quand j’ai fait mon premier concert, à Faches-Thumesnil, c’était la toute première fois que je montais sur une scène. Il y avait trois cent personnes, et ça me paraissait absolument incroyable. Mon pianiste de l’époque, Peter Oxendale, m’avait dit, pour me rassurer : « Don’t worry, you’re a star ! » J’ai fait semblant de le croire.

Quand vous êtes remonté sur scène il y a quelques semaines, ça faisait un moment que vous n’aviez pas chanté devant un public. On aurait pu penser que vous seriez un peu « rouillé ». Pas du tout ! La scène, c’est en vous ?

Quand j’étais gamin, j’imitais Elvis Presley, au grand dam de mes parents. Ensuite, quand j’ai découvert les Stones, je suis devenu… eux. Au début de l’âge adulte, j’ai rencontré Eric Clapton, et nous sommes devenus très copains. C’était mon élément, Londres, à cette époque. A tel point que, quand j’accompagnais Cream à un de leurs concerts (NDLR : groupe actif dans la deuxième partie des années soixante, composé d’Eric Clapton, Jack Bruce, et Ginger Baker), les organisateurs voulaient parfois me faire monter sur scène, pensant qu’il y avait quatre membres dans le groupe (rires). Cette vie, c’était une échappatoire. En fait, c’était la bande-son des films que mon père m’emmenait voir quand j’étais gamin. Un jour, j’ai écrit une chanson que je n’ai chantée qu’une fois sur scène, et qui commençait par : « Mon père m’emmenait voir tous les dimanches, l’Amérique en couleurs sur une toile blanche ». A vrai dire, il m’y emmenait aussi le mercredi… On habitait en face d’un cinéma qui, par la suite, est devenu le studio de mastering de CBS. C’est là, juste en face de l’appartement de mes parents, qu’a été masterisé mon premier album. Mon père m’a aussi emmené dans des salles mythiques, comme le Napoléon ou le Mac Mahon, qui ne projetaient que des films américains. Le rock est devenu la bande-son de ces images que j’ai toujours vues, et qui me consolaient de la vie un peu terne que je menais sur ce fameux boulevard Berthier, convaincu qu’un jour j’irais ailleurs.

 


Quand on est, on y reviendra, un « junkie de la création », comment supporte-t-on le fait d’être réduit, par beaucoup, à un seul titre ?

C’est amusant, car je viens de dire à mon agent que depuis mon dernier anniversaire (NDLR : Jean-Patrick Capdevielle a fêté ses soixante-dix ans le 19 décembre), j’accepte enfin que les gens aient une vue très différente de la mienne sur ce que je fais, ce que j’ai toujours refusé, depuis trente-cinq ans. A présent, ça ne me dérange plus d’être pour eux à la place où ils veulent bien que je sois.

Lorsque vous étiez en train de créer un nouvel album et qu’on vous demandait de chanter Quand t’es dans le désert, comment le viviez-vous ?

Mal, très mal !

Sans jamais trop le montrer, en télé…

Non, non, il faut faire le job. Sinon, il faut refuser l’invitation. Si j’accepte, je le fais. Pour en revenir à cette chanson, l’ayant redécouverte avec les années, c’est devenu plus facile. Je l’assume beaucoup mieux aujourd’hui qu’il y a dix ou quinze ans. Cependant, c’est vrai que le sort de mon dernier album m’a foutu un coup. Je continuais à écrire des chansons, sans objectif défini, sans doute parce que je ne peux pas faire autrement. C’est mon plus jeune fils, Numa, qui m’a dit : « Alors, il va sortir quand l’album, papa ? ». Jonathan, son grand frère, dont je vous parlais tout à l’heure, m’a lui aussi encouragé. Alors j’ai sondé les gens sur Facebook, et j’ai vu des réactions vraiment enthousiastes : les gens voulaient un nouvel album de Capdevielle.

A combien d’exemplaires Hérétique 13 s’est-il écoulé ?

Je ne veux même pas le savoir… Mais ça n’a pas atteint vingt mille, je pense.

Aujourd’hui, si vous vendez vingt mille exemplaires de Bienvenue au Paradis sur internet et de manière totalement indépendante, les maisons de disques vont se bousculer pour vous signer…

Si je vends vingt mille directement, je pourrai réinvestir l’argent, et monter ma tournée. Croyez-moi, je souhaite vraiment vendre ces vingt mille (rires) ! En vendant mon disque au prix où il serait vendu en magasin, j’aurais de quoi aller voir un tourneur pour lui dire : « Je ne vous demande rien d’autre que de trouver les dates ».  Si je pouvais, ça serait l’idéal ; j’ai déjà plein de choses en tête. Vous savez, les gens qui filment les concerts… Bon, en général, les majors ne les aiment pas trop, ceux-là… Eh bien moi, je leur réserverai les meilleures places. Ils auront le droit de garder un souvenir du concert, et de le diffuser, si ils veulent. Ils le font déjà, mais je tiens à ce qu’ils le fassent dans les meilleures conditions possibles.

Ce rêve est-il palpable, aujourd’hui ?

Pas encore. Il faudrait que je vende, si ce n’est vingt mille, au moins dix mille tout seul. Ça pourrait servir de relais.

Où en sont les préventes ?

On en est à deux mille.

Pour un album qui n’est pas sorti et n’a pas encore été diffusé en radio, c’est encourageant…

Oui, mais il faut bien se dire que c’est la période de Noël, et que ça va sans doute ralentir. Ce n’est pas mal mais ça n’ira pas beaucoup plus loin. On va voir ce qui se passera une fois que le making-of et la première vidéo seront on line…

Cet album, financé par vos fans, vous l’avez budgétisé de façon très transparente : du coût des studios, aux tarifs des musiciens. Sauf que vous n’apparaissez à aucun moment dans ces projections chiffrées…

Vous voulez savoir si j’ai pris de l’argent, c’est ça ? Eh bien non, rien du tout, ça m’en a même coûté, pour tout vous dire. Au total, j’ai réuni quarante-sept mille euros, et le coût final de l’album s’est élevé à un peu plus de cinquante mille.

Au fait de votre gloire, vous étiez déjà transparent à ce sujet. J’ai lu que vous n’hésitiez pas à dévoiler publiquement le pourcentage que vous touchiez sur vos disques.

Je me suis d’ailleurs un peu fâché avec le président de CBS à cause de ça. Le lendemain de la diffusion de mes déclarations à la télé, plusieurs artistes sont venus rouspéter dans son bureau (rires). J’avais un pourcentage beaucoup plus élevé que le leur : vingt-cinq pour cent. C’était énorme. Hormis Johnny Hallyday, personne ne touchait ça. Aujourd’hui, même en licence, on n’y arrive que rarement. Il y avait un revers à la médaille : quand Alain Levy a quitté CBS, moi, je leur devais encore sept albums.

Aujourd’hui, une chanson comme Quand t’es dans le désert continue-t-elle à vous rapporter beaucoup ?

Beaucoup, non.  C’est plutôt l’ensemble des chansons que j’ai écrites. Celles de l’album d’Emma Shapplin, entre autres (NDLR : Carmine Meo, paru en 1997, qu’il a écrit, composé, produit, édité, et qui a été un succès mondial).

 

 

Quand le succès a commencé à s’étioler, avez-vous cherché à comprendre pourquoi le grand public vous avait quitté ?

Non, j’étais trop content de cette situation pour chercher à la comprendre. J’étais content parce que, petit à petit, on me fichait la paix dans la rue. Et puis, la courbe s’est inversée. J’ai fini par être inquiet, lorsqu’on a commencé à ne plus m’arrêter du tout (rires). Aujourd’hui, je suis dans une stabilité totale à ce niveau : je suis très content quand on m’arrête pour me dire qu’on aime bien ce que je fais, mais quand on ne me dit rien, je le vis bien aussi (sourires).

Quand quelqu’un vous arrête avec un souvenir très vague, sans forcément avoir votre nom en mémoire…

(réagissant très vite) Là, je dis que je suis Daniel Balavoine (rires) ! J’ai une maison à côté de Sancerre, et il m’est arrivé d’aller acheter du vin chez un vigneron du coin. Au moment où je l’ai payé, il a pris ma carte, vu mon nom, et a pensé un truc tellement fort qu’il l’a dit tout haut : « Capdevielle ? Il n’est pas mort celui-là ?! ». Quand il s’est rendu compte que je l’avais entendu, il s’est excusé (rires). En quittant la cave, je l’entendais discuter avec des copains à qui il venait de raconter l’histoire. « T’es con ! » lui a lancé l’un des gars dans un grand éclat de rire.

J’évoquais tout à l’heure la variété des styles que vous avez explorés. C’est l’un des éléments qui, selon vous, a pu désorienter votre public au cœur des années quatre-vingt ?

Bien sûr. Les gens sont très attachés à un timbre de voix, à un type de chansons, d’arrangements, ou de paroles. Quand on veut évoluer, c’est mieux de le faire par petites touches. Moi, ça n’a jamais été dans ma nature. Plusieurs fois, j’ai fait table rase, quitte à désorienter le public. Ces choix concernaient même les pochettes. Sur la photo de l’album Mauvaises fréquentations, on me découvre grimé, entouré des sosies de Lady Diana et du Pape. C’était très déconcertant, j’imagine.

Autre élément déconcertant : la fréquence à laquelle vous sortiez vos albums, qui a pu donner le tournis aux acheteurs…

Jean-Jacques Goldman m’a demandé un jour pourquoi je sortais autant d’albums. J’avais des trucs à dire et aucune stratégie commerciale, voilà pourquoi… J’ai même rencontré des gens qui venaient d’acheter le troisième album, et s’étonnaient de ne pas y trouver Quand t’es dans le désert (NDLR : issu du premier). Huit mois entre chaque album, c’était beaucoup trop court. Je me répète mais, vraiment, toute la gestion de ma « carrière » était basée sur le n’importe quoi. D’ailleurs, je ne crois pas qu’on puisse parler de « gestion » de quoi que ce soit. Au fond, je ne le regrette pas. Je vis une vie passionnante et c’est le plus important à mes yeux. Je n’aurais pas aimé devenir un boutiquier de la musique. Ce que je regrette, en revanche, c’est de ne pas avoir eu plus de lucidité stylistiquement, de ne pas avoir été assez musicien, et de ne pas avoir compris que pour arriver à tel résultat musical, il faut travailler de telle façon, et avec tels collaborateurs.

Vous êtes-vous senti habité par un esprit de revanche, parfois ?

Je ne crois pas… J’aimerais à nouveau chanter pendant deux heures et demie, dans des salles d’une certaine taille… Ma musique n’est pas intimiste. Et puis je serais ravi que mon plus jeune fils soit encore plus fier de moi qu’il l’est, et qu’il me dise : « Eh, papa ! J’ai des copains qui sont allés te voir à l’Arena et ils ont trouvé ça top ! » (rires).

Dans cette quête, vous arrive-t-il de traverser des moments de découragement ?

Il y a très longtemps, un ami m’a offert un magnet où est inscrite une phrase de Winston Churchill : « Never, never, never give up ».  Ce magnet est collé sur un tiroir de mon studio, je le regarde souvent. Ce qui compte c’est l’enthousiasme et le plaisir de faire les choses. Ensuite, il se passe ce qui se passe.

Vous avez vécu des drames personnels… D’autres événements ont-ils parfois altéré votre envie de créer des chansons, et vous ont amené à vous mettre au repos ?

Je ne me mets jamais au repos créativement. Mais, parfois, il y a des repos forcés… Comme en ce moment : je dois terminer la fabrication de l’album et me lancer dans sa promotion. Depuis six mois, j’ai pris un atelier pour me remettre à peindre. Je sais ce que je vais peindre, mais je n’ai même pas le temps d’aller dans cet atelier… J’ai aussi envie de réaliser un film et, depuis plusieurs années, on me demande d’écrire un roman sur ma vie, puisque je refuse de faire une bio… Je pense déjà à écrire le prochain album. J’ai trop de projets, et pas assez d’années devant moi.

Bienvenue au Paradis a été un projet de cinq ans. Comment vous êtes-vous senti juste après avoir bouclé l’album ?

Il y eu une sorte de dépression post-partum. En gros, je me demandais : « Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? ». C’est un peu normal, quand vous consacrez huit à dix heures par jour pendant cinq ans à un projet, à une chose que vous espérez réaliser, et que ça finit par se concrétiser, que c’est là ! Quand, début janvier, j’aurai les premiers exemplaires entre les mains, il faudra vraiment tourner la page. A vrai dire, je pense qu’elle l’est déjà en partie. (il réfléchit longuement) Où en étais-je ? Oui, le cinéma. Il y a quelque chose de très contraignant dans le cinéma, c’est qu’on se lève très tôt. Moi, je me lève régulièrement à sept heures moins le quart, c’est assez tôt, mais ça me va. Six heures ou cinq heures, ça ne va plus du tout. Je n’aime pas trop avoir à mettre un réveil.

Vous sentez-vous coupable lorsqu’une journée a été totalement non-productive ?

Ah oui, bien sûr… C’est totalement insupportable. Et ça l’est tout autant pour ma famille.

Ça se traduit comment ?

Par des tentatives d’échappatoire pour créer, au détriment des moments qu’ils ont envie de passer avec moi. En découlent des moments pas faciles à vivre, pour eux comme pour moi…

Quand on arrive à l’âge que vous venez de fêter…

(rebondissant très vite) Je ne l’ai pas fêté ! J’avais des amis ce soir-là chez moi, je leur ai dit : « Désolé de vous embêter avec cet anniversaire, j’ai pourtant fait tout ce que j’ai pu pour que ce jour n’arrive jamais ! » (rires).

A soixante-dix ans, il n’y a pas un basculement des priorités ?

Quand j’étais gamin, je voyais les hommes de soixante-dix ans comme des vieillards. C’était des vieillards. Je vais vous dire, depuis que j’ai atteint cet âge, depuis que c’est fait, je me sens rempli d’une énergie et d’une volonté de faire des choses qui ont décuplé. La seule conscience qui peut me rester, c’est que je sais n’avoir pas beaucoup plus que dix ans d’activité devant moi, si tout se passe bien. Donc il faut faire des choses…

Je n’ai pas l’impression d’avoir un homme de soixante-dix ans face à moi.

(il rit) Regardez mieux…

Les substances que vous avez consommées n’ont causé aucun dégât ?

Si, sans doute, mais je n’ai pas un tempérament addictif, j’ai toujours pu m’arrêter du jour au lendemain, quel que soit le truc que je prenais.

Dans une interview qui avait été tournée ici, il y a quelques années, vous énumériez avec une grande honnêteté les « insuffisances qui vous contraignent ». A quoi êtes-vous contraint ?

(il réfléchit longuement) Je suis contraint de ne pas faire les choses seul, jusqu’au bout. Vous avez vu ce que j’ai fait avec les maquettes de l’album. Eh bien, c’est le maximum de ce que je peux faire seul. Ensuite, j’ai un manque : je ne peux pas jouer les parties de guitare, de basse, ou de clavier. Je ne peux pas, non plus, faire mes mix ou mon mastering tout seul. Voilà mes limitations (sic), mes insuffisances. Gérard Manset, toujours lui, fait son mastering tout seul… Bon, je ne sais pas si c’est un bon choix, mais voilà, il le fait ! (rires) Quand je crée, j’ai une vision, j’ai tout analysé. Bien sûr, au départ, je ne mets pas de filtre. Les choses sortent d’une sorte de chaos intérieur. Ça commence toujours par le chaos. Ça ne peut pas marcher autrement. Les chansons à programme, je ne peux pas. Si on me demandait de faire une chanson sur le Bataclan, par exemple, ce serait épouvantable. Ensuite, je suis un peu comme un décorateur ; je mets de l’ordre dans mon chaos. C’est pour ça que le travail d’arrangement me plaît autant que le travail de création du départ. Quand je faisais de la photo chez Daniel Filipacchi, je faisais beaucoup de natures mortes. Même quand je faisais des photos d’artistes, j’aimais bien les placer, les diriger. J’ai un côté très directif. C’est la contrepartie de mes insuffisances ; un besoin de garder le contrôle…

Derrière ça, on devine également votre minutie. Quand on travaille autant sur le moindre instrument, le moindre son, comment arrive-t-on à garder la tête fraîche, et reconnaître si la direction musicale est la bonne ?

En allant se promener pendant une heure, ou en écoutant d’autres trucs qu’on aime bien. C’est Justin Niebank qui m’a donné cette idée-là. Lorsqu’il mixait Vertigo, il avait toujours cinq, ou six autres albums qui tournaient. Quand il travaillait le son d’un titre, il mettait l’un de ces disques pour voir comment les choses se situaient ; si elles étaient bien dans l’univers dans lequel il voulait les situer. Il faut croire au premier élan, à ce vers quoi on veut aller au départ et ne pas oublier ce premier objectif. Un album, quand vous êtes en train de le faire, c’est quelque chose qui vous entoure complètement, aussi bien spirituellement qu’au niveau auditif. Vous êtes dedans, totalement immergé. Ensuite, sur une radio, ça devient une toute petite chose. Pour moi, une chanson réussie est une chanson qui vous procure les mêmes sensations lorsqu’elle devient une toute petite chose sur la radio. Avec Patrice Kung (NDLR : l’ingénieur du son qui a mixé l’album), on a écouté Bienvenue au Paradis dans des conditions épouvantables, de façon totalement délibérée, pour voir s’il nous procurerait les mêmes sensations. Et ce fut le cas. Pour finir, quand Joe LaPorta a fait le mastering, les mix de Patrice sont devenus énormes. Sur cet album, j’ai eu énormément de chance car toutes mes collaborations ont été formidables. Quand j’ai envoyé mes maquettes aux musiciens à Londres, ils les ont vraiment bossées. On a beaucoup travaillé sur la confiance. Jamie Lane, excellent batteur et propriétaire du studio créé à l’époque par les Pink Floyd (NDLR : Britannia Row), m’a recommandé l’ingénieur du son, qui m’a lui-même recommandé des musiciens. Ils se sont engagés, et ont joué comme si on se connaissait depuis longtemps. De retour à Paris, j’ai travaillé avec Benjamin Raffaelli et Sébastien Cortella, avec qui on partage les mêmes goûts musicaux, qui ont une très grande expérience musicale, et un goût très sûr.

 


Sébastien Cortella me disait avoir été particulièrement sensible à votre indépendance. Quand il était enfant, dans les années quatre-vingt, c’est déjà ainsi qu’il vous voyait…

C’est sympa…

Ce qui l’a marqué, aussi, c’est l’idée très précise que vous aviez des chansons en entrant en studio.

C’est vrai, j’avais des idées très précises, même si j’ai essayé de ne pas être trop contraignant avec eux. Il y avait des exercices imposés, mais ils avaient le droit de faire mieux que ce que je leur demandais, à condition que ça reste dans l’esprit. Comme ce sont des garçons intelligents, ils ont compris ça. Quand ils ont tenté des choses, ça a enrichi les chansons magnifiquement.

Le fait d’avoir été financé par ses fans, est-ce plus confortable, ou est-ce qu’à l’inverse, on peut avoir peur de décevoir ?

Je n’ai pas connu cette peur. Cette aventure sur KissKissBankBank (NDLR : la plateforme de crowdfunding sur laquelle a été financé l’album) m’a changé, et a changé ma vision sur les êtres humains. Quand les gens se déplaçaient pour venir mettre cinq cent euros en liquide dans ma boîte aux lettres, comme ça a été le cas, en me disant merci… C’était incroyable. J’ai compris que les gens attendaient une cause pour se mobiliser, pour faire un truc. C’était pour ça qu’ils me disaient merci. Ils me remerciaient de leur permettre de participer à une aventure. Je n’ai pas pensé un seul instant à la peur de les décevoir. Je voulais surtout ne pas me décevoir et je crois que c’était ce qu’ils me demandaient. Les gens qui me suivent me demandent d’être honnête, indépendant, et de ne pas tricher. On pourra dire ce qu’on voudra de ce disque, mais certainement pas que c’est un album de tricherie.

On évoque votre parcours depuis plus d’une heure, et j’aimerais continuer en me servant de vos propos concernant vos parents. Vous décrivez votre mère comme « une star chez qui tout n’était resté que potentialité » et un père « de grand talent n’ayant pas eu la carrière qu’il aurait mérité ». Laquelle de ces deux trajectoires est la plus proche de la vôtre ?

Celle de mon père. Je me sens beaucoup plus proche lui. J’ai développé, dans le souvenir, une vraie admiration pour mon père. Il a été élevé par deux femmes parce que son propre père, mon grand-père, s’est suicidé lorsqu’il avait sept ans. Plus tard, il a épousé la fille d’un ostréiculteur de Gujan-Mestras, une grande gueule, un paysan de la mer, dont le cousin avait disputé les championnats de France de boxe, et combattu contre Carpentier (NDLR : Georges). Mon père, bourgeois plutôt timide et très bien élevé, s’est alors retrouvé face à ce beau-père totalement envahissant. Il a réussi à survivre, il a fait une carrière brillante dans l’aéronautique, qu’il a terminée en donnant des cours à Polytechnique. Pour lui, c’était quelque chose d’extraordinaire. Il avait été beaucoup sollicité pour partir en Australie ou aux Etats-Unis, mais il n’a jamais osé. Ma mère était un personnage aussi envahissant que son père. Pour mon anniversaire, elle m’offrait des portraits d’elle en disant que ça me porterait bonheur (rires) !

Quelle est votre quête intime, aujourd’hui ?

(il réfléchit longuement) J’aimerais bien mourir sans regret, serein au moment où ça arrivera… le plus tard possible (rires). Je suis très influencé par le Dzogchen, une doctrine très particulière du Bouddhisme. Le Dzogchen, en résumé, tel que je le comprends, c’est être conscient à chaque instant de la perfection de ce que l’on vit, de sa luminosité, quelle que soit la situation que l’on vit. Ce n’est pas facile, mais ça vaut la peine d’essayer.



Pour écouter et pré-commander « Bienvenue au Paradis » : www.jpcapdevielle.com.
Merci aux trois excellents photographes : Scarlet Page (home page), Catherine Baudaert (photos 2, 3, 5) et Lo Bricard (photos 1, 4).
J’en profite pour remercier tout particulièrement Catherine Beudaert, Stéphanie Longet, et Sébastien Cortella pour leur aide précieuse…
Merci à Johann Lenne pour sa scrupulosité Capdevielliène…
Et à Jean-Patrick Capdevielle pour sa disponibilité et sa sincérité…

JEAN-PATRICK CAPDEVIELLE

10 commentaires sur “JEAN-PATRICK CAPDEVIELLE

  • 28 décembre 2015 à 2015-12-28T19:09:42+00:000000004231201512
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    M’entretenir avec vous a été un plaisir,Bastien, ,mais je me rends compte que nous avons oublié de mentionner l’un comme l’autre le troisième excellent photographe de cette aventure: Lo Bricard, dont j’adore le travail… Désolé, Lo; we love you

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    • 28 décembre 2015 à 2015-12-28T20:28:23+00:000000002331201512
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      Plaisir plus que partagé, et oubli réparé.

      Répondre
  • 29 décembre 2015 à 2015-12-29T07:55:50+00:000000005031201512
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    > En fait, je déteste faire de la peine aux gens.

    Vraiment ???

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  • 29 décembre 2015 à 2015-12-29T20:02:08+00:000000000831201512
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    Jpc…. Vous avez influence toute ma vie… Je pensais tout connaitre de vous, je me suis trompe!! Merci pour ces moments de sincerite.. J’espere pouvoir chanter sur scene a vos cotes.. Je ne suis pas musicien mais j’ai fais dernier rappel des milliers de fois et pourrais le faire a l’olympia!!!! Merci mille fois pour ce nouveau tresor!!!!

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  • 30 mars 2016 à 2016-03-30T12:06:53+00:000000005331201603
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    Très belle interview,
    Jpc est de retour, et cela doit se savoir, le dernier album est un pépite, un régal.
    En avant toute ! sur les ondes et dans les bacs ….

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  • 3 mai 2016 à 2016-05-03T01:05:33+00:000000003331201605
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    Comme précisé un peut plus haut , effectivement j’ai commencer la guitare sur du « Capdevielle » …..et c’est tout le répertoire qui y est passé … Et je les chanté dans les rues ( jaune) … Merci pour tout jean Patrick

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  • 6 mai 2016 à 2016-05-06T08:35:54+00:000000005431201605
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    Bonjour
    A vous tous
    C’est du très grand JPC
    il faut des concerts maintenant
    Pour te voir tout casser
    Prenez soins de vous a bientot

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  • 5 janvier 2017 à 2017-01-05T19:49:35+00:000000003531201701
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    Personnage sensible , authentique ,qui reste lui même .Ravie qu’il soit de retour.

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