PIERRE MÉNÈS (2)


 

 

 

« T’as pas choisi la semaine la plus calme de l’année ! ». Pierre Ménès m’accueille tel qu’en lui-même,  convivial et direct, une veste de survêtement siglée RF – comme les initiales de son idole, Roger Federer – sur les épaules. Avec le recul, cette fin du mois d’octobre apparaît pourtant bien paisible. Pour cette deuxième interview commune, j’avais suggéré à Pierre un entretien plus intime, loin du foot. Envies d’écriture, rapport aux siens et à la célébrité : l’homme joue tous les ballons, accepte de se dévoiler. Avec émotion, sensibilité, et assurance. Une assurance qui ne le quitte jamais… sauf peut-être quand il glisse, en me raccompagnant : « Tu vois, je t’ai répondu, je me suis livré, mais je me demande bien qui ça peut intéresser ? ».


Si vous deviez choisir le sujet de l’interview, vous préféreriez que l’on parle de foot, ou de vous ?

(étonné) C’est toi qui fais l’interview. C’est vrai que j’en donne beaucoup plus sur le foot que sur moi. C’est logique, d’ailleurs.

Aujourd’hui, vous acceptez quand même que l’on parle de vous…

Ça dépend. Si je ne veux pas dire certains trucs, je ne les dirai pas…

Autre choix auquel je vous soumets : si ces deux opportunités professionnelles se présentaient à vous, vous préféreriez écrire pour un titre de presse qui vous laisse toute la latitude pour analyser, ou devenir chroniqueur d’un talk-show avec un temps de parole réduit. En imaginant que les propositions financières soient les mêmes…

(il réfléchit longuement) Ouais, non, tu ne peux pas imaginer ça. Jamais la presse écrite ne paiera comme la télé. Elle n’a pas les mêmes rentrées publicitaires, pas le même impact. De toute façon, j’ai toujours trouvé que j’étais plus doué pour l’audiovisuel que pour l’écrit. Et même avec un temps de parole réduit, ce qui est le cas au Canal Football Club, j’arrive à faire passer mes idées tout en faisant marrer les gens. Ça, ce sont deux choses qui me sont quand même très présentes à l’esprit.

Derrière cette petite mise en situation, ce que j’aimerais savoir, c’est : où trouvez-vous le plaisir aujourd’hui ?

Dans ce que je fais, et dans le fait d’appartenir à une chaîne comme Canal+. Je pense que c’est important de le dire ces derniers temps, vues les attaques insensées qu’elle subit, par ricochets, du fait de l’arrivée au pouvoir de Vincent Bolloré. Tous les gens qui travaillent pour cette chaîne, et qui, comme moi, font exactement le même boulot qu’avant, se retrouvent attaqués, suspectés, accusés, parfois même condamnés. Je trouve ça insupportable.

Vous parlez des salariés qui sont toujours là, mais il y a également ceux qui n’y sont plus, depuis l’intronisation de Vincent Bolloré. Ce changement de direction vous a-t-il fait prendre conscience que tout pouvait s’arrêter très vite ?

J’ai pas eu besoin de ça, car j’en ai toujours eu conscience partout, tout le temps. Une fois que tu entres dans l’audiovisuel, tu sais très bien que ton espérance de vie est limitée. Quand j’ai commencé là-dedans, je me suis dit : « Si je pouvais faire dix ans, ça serait formidable ». Et là, je suis dans ma onzième année…

Ça vous procure quoi, la télé ?

Disons que ça correspond à mon caractère cabot. (il marque une pause) C’est même pas le fait de savoir qu’il y a presque deux millions de personnes qui te regardent, mais c’est surtout le fait qu’il y ait trois cent personnes dans le public. C’est avec eux que j’essaie d’avoir une vraie relation, une relation privilégiée, beaucoup plus que les autres membres de l’équipe du CFC. Les gens du public, je leur parle, je les chambre, je les engueule. En arrivant, pendant les coupures pub, et en repartant quand on fait les photos. J’aime bien que le mec qui a passé une soirée extrêmement mal assis sur le plateau, rentre chez lui en se disant : « J’ai quand même passé une bonne soirée, et puis Pierrot il est sympa ! ». Tu vas peut-être trouver ça paradoxal, mais pour quelqu’un qui dit autant de mal, j’aime bien qu’on me trouve sympa. Pas parce que j’ai besoin d’amour, mais parce que je crois être quelqu’un de sympa.

A l’antenne, vous dites les choses par conviction, par souci de vérité. Pas pour paraître sympa.

Le truc, c’est qu’on entend que quand je dis quelque chose de pas sympa. C’est pour ça que j’ai été très touché par ce qu’a dit Ben Arfa, l’autre soir (NDLR : suite à un excellent match face à Rennes, diffusé début octobre sur Canal+, Hatem Ben Arfa avait tenu à remercier Pierre Ménès pour son soutien indéfectible). Je me suis dit : « Ah ! Enfin un qui remarque quand j’en dis du bien ! ».

Ceux qui regardent l’émission savent que tous vos propos ne sont pas négatifs à l’encontre des joueurs, des entraîneurs ou des clubs…

Je ne crois pas. Ceux qui regardent l’émission pour moi se demandent deux choses : « Il va clasher qui cette semaine ? » et « Est-ce qu’il va nous faire marrer ? ». Après ça, à la limite, que je dise du bien de quelqu’un… Bon, dire du bien des gens à la télé, faut dire que c’est extrêmement banal. La minorité qui dit du mal, ou tout simplement ce qu’elle pense, c’est sûr qu’on la remarque.

Si on attend de vous quelque chose qui revient, ça ressemble à un cirque…

Je dirais que c’est un cirque si je devais composer un personnage. Ce n’est absolument pas le cas.

Vous ne forcez jamais le trait, pour répondre aux attentes ?

Est-ce que forcer le trait signifie viser juste ? C’est ça, la vraie question. Parfois, quand je la mets dans le mille, les gens peuvent penser que j’ai forcé le trait. Non, je l’ai juste mise où il fait, quand il le fallait. Et puis, d’autres fois, tu as l’inspiration juste pour faire rigoler, et ça part en cacahuètes. Comme la fois où j’ai fini le Débrief en espagnol avec Michel (NDLR : l’entraîneur de l’Olympique de Marseille), alors que j’ai jamais fait d’espagnol de ma vie. Voilà, il est tard, si on peut pas déconner un peu… En fait, c’est un tout, c’est comme au restaurant quand tu vas dîner. Il y a plusieurs ingrédients, plusieurs plats. Moi, j’essaie de composer mon plat avec différents ingrédients, même si je ne décide pas de tous ces ingrédients. Quand t’as un bon match de merde, t’as un bon match de merde. Une fois que t’as balancé trois ou quatre vannes pour dire ça, t’as fini…

Vous me le disiez déjà il y a deux ans, je le comprends encore aujourd’hui : il y a un côté performance, dans vos interventions.

C’est vrai.

Vous me disiez que vous ressentiez de l’adrénaline, et que vous aviez du mal à trouver le sommeil après l’émission…

C’est un peu plus diffus que ça. Je sens que je suis fatigué, mais qu’en même temps j’ai pas sommeil.

Quand vous rentrez, vous refaites l’émission dans votre esprit ?

J’ai pas besoin de la refaire. Je sais si j’ai été bon ou pas, et si je me suis amusé ou pas. Quel que ce soit le cas de figure, je ne remets rien en question, car je sais qu’il y a une autre émission la semaine suivante. Tout est remis en jeu à chaque fois.

Vous êtes fan de tennis, plus particulièrement de Federer. Les joueurs de tennis pour lesquels chaque tournoi se termine par une défaite, à l’exception d’un d’entre eux, ont pour habitude de dire qu’à chaque échec succède une micro-dépression…

Mais nous, à la télé, on ne perd pas. Et puis, il faut avoir en tête que les gens n’ont pas forcément la même perception que moi. C’est très amusant de constater qu’une vanne que j’ai le sentiment d’avoir mal placée, et d’avoir marmonnée, fait parfois mourir de rire les gens, qui me l’écrivent sur Twitter. Parfois, c’est l’inverse. C’est surprenant, la mécanique du rire. Tu te rends compte que les gens ne réagissent pas comme tu l’attends, ni comme tu le voudrais. Après, mon travail n’est pas axé sur la mécanique du rire, mais ça en fait partie…

Monter sur une scène, vous y pensez ?

Depuis quelques semaines, on me propose avec insistance une pièce de théâtre. J’ai beau dire à l’auteur, sur tous les tons de la gamme, que je ne vois pas comment je peux caler cinq, six représentations par semaine dans mon emploi du temps, même avec la meilleure volonté et la plus grande des envies, j’ai l’impression qu’il n’entend pas cet argument. En plus, c’est un rôle assez conséquent, et assez physique. Mais bon, lui il n’entend pas, et me répond que c’est dans un an. Sauf que dans un an, mon emploi du temps sera le même. Après, il y a beaucoup de gens qui me tannent pour que je fasse un one-man-show, de Pierre Lescure à Djamel Bensalah, en passant par mon agent, qui est convaincu que ça serait un tabac. Mais bon, j’oublie pas non plus que j’ai eu des gros soucis de santé, et qu’il faut savoir se ménager. Parfois, il faut aussi être raisonnable…

En préparant cette interview, j’ai appris que votre entourage familial vous déconseillait de vous éparpiller…

Déjà, j’ai mon libre arbitre. Ma famille peut me conseiller tout ce qu’elle veut, c’est quand même moi qui décide. (ferme) M’éparpiller, j’aime ça ! Ecrire des scénarios, faire des petits rôles au cinéma, j’aime bien ça. C’est le privilège que m’offre ma notoriété. Après, il faut aussi faire ça en fonction de ses forces…

Les conseils dont je parle, ils sont bienveillants…

Ah oui, ça c’est sûr. Mais tant pis ! Mes envies sont plus fortes.

A exercer des activités qui n’auraient pas le même succès que le Canal Football Club, votre notoriété pourrait se diluer…

Ouais, mais auteur c’est ouvrir mon ordinateur et écrire. Au lieu d’écrire sur le foot, j’écris des dialogues…

Si vous montez sur scène, c’est différent.

Oui, mais j’ai pas dit que je voulais le faire, hein. Crois-moi, il y a beaucoup plus de gens qui m’incitent à le faire que l’inverse. Bon, le truc c’est que je suis quand même extrêmement mauvais public dans le comique. Ceux qui me font rire, ils sont pas nombreux. Donc d’ici à ce que j’arrive à pondre un truc de plus d’une heure, avec lequel j’aurais l’outrecuidance de vouloir me balancer devant un public, il va se passer du temps. Et puis là, j’ai tellement de projets, de trucs à écrire, que c’est vraiment pas d’actualité. Ça pourrait se faire dans plusieurs années, mais comme dans plusieurs années je serai trop vieux, le problème sera réglé (sourire).

On parlait des avis, des conseils. A votre niveau de notoriété, ils doivent êtes nombreux, proches et moins proches, à vous dire ce que vous pourriez ou devriez faire…

Attention, donner un conseil, et donner un avis, c’est différent. J’ai jamais joué au foot au haut niveau, et pourtant j’ai donné des centaines de conseils à des footballeurs de très haut niveau, que certains ont écouté d’ailleurs. Les conseils, c’est comme un buffet : tu te sers ou pas. C’est ton libre arbitre.

Parmi les conseils que vous recevez, il y a ceux de vos proches, que j’imagine très objectifs, mais il y aussi ceux qui vous diront que ce que vous faites est toujours formidable. Votre monde, c’est aussi celui des courtisans…

Tu sais, mon agent (NDLR : Camille Trumer), à chaque fois que lui ai proposé un texte ou un synopsis, il a toujours trouvé ça formidable. Un jour, je lui ai dit : « Mais attends Camille, tout ce que je te fais lire, tu trouves ça formidable. Au bout d’un moment, c’est suspect… ». Il m’a répondu : « Mais c’est parce que c’est le cas. Quand des auteurs me proposent des trucs et que c’est pas bien, je le dis ! Toi, je vais pas te dire que ça me plaît pas si ça me plaît ! ». Le fait est que j’ai écrit quatre trucs dans ma vie, et que les quatre sont actuellement en négociation pour prendre forme à l’écran. C’est qu’effectivement, ça doit pas être si nul que ça. Au fond, ça démontre un autre de mes traits de caractère. C’est quelque chose que je ne pensais pas savoir faire. Et, je vais te dire, le fait de penser que je ne vais pas savoir faire quelque chose, ça m’excite. Bon, je suis désolé, mais faire de la télé sur le foot, je sais que je sais faire. C’est mon fond de commerce, c’est mon socle. Quoi que je puisse faire dans l’avenir, ça restera l’essentiel de ma vie, et la base de ma réussite. Par contre, me dire : « Est-ce que je suis capable d’écrire, tout seul, une comédie, et de la mettre en scène ? », ça, c’est une vraie question. En ce moment, je dors mal. J’ai même mis l’ordinateur à côté de moi, parce que je me réveille avec des trucs en tête. Donc, j’écris.

Vous avez toujours travaillé vite. Là, c’est un travail au long cours…

C’était aussi une question que je me posais en me lançant dans l’écriture de la fiction. Une fois que j’ai fait le synopsis, que l’arche est bâtie, il faut s’attaquer aux dialogues. Là, je me suis dit que j’allais découvrir un autre rythme d’écriture… Pas du tout ! J’écris toujours aussi vite. En ce moment, je suis en négociation avec Canal pour un polar dans le foot. Il y a quelques mois, j’avais pris une semaine à La Baule, chose que je fais régulièrement. Ici, à Paris, c’est invivable. Il y a toujours un mec qui m’appelle pour me proposer quelque chose, et comme j’ai un mal fou à dire non, j’y vais. Par conséquent, j’ai pas le temps d’écrire. Quand je suis à La Baule, j’ai l’excuse imparable pour décliner les invitations. Pour en revenir à l’anecdote dont je voulais te parler, je suis à La Baule, j’ouvre mon ordi en sachant où je voulais aller… sauf que cinq minutes plus tard, j’avais pas tapé un mot. J’ai fermé mon ordinateur, je me suis cassé. Je l’ai rallumé le lendemain, et j’ai fait quatre pages en vingt minutes. Ce qui a été extraordinaire, c’est que durant ces quatre pages, j’ai buté un mec, alors que je ne l’avais pas du tout prévu en ouvrant l’ordinateur. Ça, c’est une découverte et un plaisir incroyable. Je ne veux pas citer Dieudonné, mais quand même, un jour il a dit qu’un auteur avait le droit de vie et de mort sur ses personnages. C’est vrai, c’est un pouvoir incroyable. T’es dieu !

Passés ces instants qui ressemblent à des fulgurances, le texte tient la route ?

(lui-même étonné) Bah ouais… Bah ouais… Là, j’ai quand même tendance à croire que mes vingt et un ans de presse écrite à L’Equipe me sont utiles. J’ai une vitesse à structurer mes propos, et c’est quelque chose d’assez naturel chez moi. A l’école, déjà, j’écrivais très vite. J’ai jamais fait de brouillon. Je l’ai jamais dit, parce que je me serais fait torpiller ! Au bac, j’ai pas fait de brouillon, ni en Français, ni en Philo.

 


Mettons de côté votre actualité d’auteur, pour revenir sur vos dix ans de télé. Vous arrive-t-il de repenser, avec votre famille, à ce qu’était votre vie, il y a dix ans ?

(il réfléchit longuement) Tu sais, moi j’aime pas les toubibs qui ne parlent que de médecine, ou les avocats qui ne parlent que de leurs audiences. Alors, quand je suis avec mes proches, j’essaie de pas ne parler que de ce que je fais. Alors, bien sûr, quand je fais un truc incroyable, je leur fais partager : J’ai rencontré Sarkozy, j’ai été jury à la photo de l’Elysée avec François Hollande, j’ai parlé avec Belmondo. Tu vois, ces trucs-là, je les vis encore un peu comme un gosse. En dehors de ça, j’essaie d’avoir une vie normale, et les discussions qui vont avec.

Vos enfants ne vous parlent jamais de ces années d’avant votre notoriété ?

Non, non. Tu sais, mes enfants ont vingt-sept et vingt-trois ans, ce qui veut dire qu’il y a dix ans, ils en avaient dix-sept et treize. Donc, voilà…

Justement, ils étaient ados, ce qui a sans doute rendu les événements encore plus particuliers, plus fondateurs…

Pour ma fille, je ne pense pas. (s’exprimant avec un débit plus lent, et des mots plus pensés) Ma fille, c’est tellement moi, tellement mon clone, en terme de caractère. Elle a mon recul sur les choses, mon humour, mon autodérision. Mon fils est différent. Il est beaucoup plus réservé, beaucoup plus en retrait. Il était plus jeune, alors peut-être que… Je pense… Je dis bien je pense, parce qu’on n’en a jamais vraiment parlé… Je pense qu’il vit ma notoriété, célébrité, appelle-ça comme tu veux, à la fois comme une fierté, et aussi comme un fardeau, une pression. Malheureusement, je pense que c’est l’apanage de tous les enfants de personnalités.

Vous me dites la vérité quand vous me racontez que vous n’en avez jamais parlé avec lui ?

Tu l’as eu en ligne, mon fils ? Je croyais que t’avais eu que ma fille ! Il me l’a pas dit ce petit enfoiré (rires) ! Tu vois, t’as l’âge de mon fils, tu comprends ça. Dans une relation père-fils, le non-dit c’est pas grave. Heureusement qu’il y a des choses que tes enfants n’ont pas besoin de te dire pour que tu les ressentes. Je me vois pas me mettre à table avec mon fils, et lui dire (prenant un ton exagérément solennel) : « Alors, mon petit chéri, parlons de la grande célébrité de papa : c’est pas trop dur ? ». C’est ridicule ! Tu vois ce que je veux dire ?

Dans la première interview que nous avions faite ensemble, vous m’aviez parlé d’un séjour à La Baule durant lequel une sortie avec votre fils avait été assez compliquée à gérer (NDLR : « Il y a huit jours, on est sorti un soir à La Baule avec mon fils. C’était une très mauvaise idée. Dès que les gens ont un petit coup dans la carafe, ils t’embrassent, ils te prennent dans leurs bras, ils te hurlent dessus, ils te pincent, ils te tirent les cheveux. C’est insupportable ! »).

Ah ouais, je m’en souviens, c’était l’enfer…

Après une soirée comme celle-là, on peut imaginer votre fils vous parler, sans que ce soit cérémonieux…

Ouais, enfin là, on parle d’un épiphénomène, à une heure où le taux d’alcoolémie était maximal. Bon, et puis j’ai cinquante-deux balais, les soirées en boîte, c’est moins mon truc. J’y vais encore un peu, de temps en temps, mais c’est pas non plus l’essence de ma vie. Pour en revenir à mon fils, je le sais, je le sens. Il est extrêmement pudique, mais il sait que s’il a envie de parler, je suis là. Toujours.

Vous évoquiez tout à l’heure la fierté que pouvait ressentir votre fils à votre égard. C’est quelque chose qui m’a frappé, en discutant avec eux. Ils ont utilisé des mots que des parents emploieraient pour leurs enfants : croyance, peur, et fierté, donc. Le plus souvent, ce sont les parents qui ressentent ça pour leurs enfants…

Parce que tu crois que j’ai pas peur pour mes enfants ? Dans la peur, il y a celle que ça s’arrête, celle que je me brûle les ailes sur un truc où il ne faudrait pas que j’aille, et puis celle que ma santé ne suive pas. Qu’ils soient rassurés, je suis conscient de tout. Depuis que je suis connu, je sais qu’un jour ça s’arrêtera. Alors, aujourd’hui, je sais aussi que je serai toujours connu. Même à soixante-dix balais, y’aura toujours un mec qui me reconnaîtra au fin fond du Lubéron. C’est pas essentiel, mais je ne peux pas non plus dire que je m’en fiche totalement. Ça fait toujours plaisir.

Votre fils pense que le jour où votre notoriété déclinera, vous en souffrirez…

Oui, sûrement. Ça sera un peu comme une petite mort mais, pour le coup, c’est quelque chose que je connais bien. Un sportif qui arrête sa carrière, c’est aussi une petite mort. Sauf que je suis beaucoup plus structuré dans ma tête qu’on peut le croire. J’ai un objectif fixé, c’est 2020. Là, j’aurai cinquante-sept ans, et je ferai vraiment le point. D’abord, parce que j’ai pas envie d’être un vieux con à la télé. Ça, ça m’insupporte ! D’ailleurs, j’en ai souffert de ces vieux cons à la télé ou à la radio, qui me voyaient d’un mauvais œil parce que j’avais plus de punch qu’eux. Tant que j’étais insignifiant, ils me trouvaient extrêmement sympa, et extrêmement drôle. A partir du moment où je prenais un peu de place, ils me trouvaient tout de suite beaucoup moins sympa, et beaucoup moins drôle. Je l’ai vécu, ça. Et c’est tellement encore présent dans mon esprit, que dès que je commencerai à ressentir ça, je sais que je ne ferai pas de vieux os. J’irai pas, à soixante ans passés, faire le match avec un minot de trente balais.

Beaucoup d’artistes l’ont dit, ont repoussé l’échéance, pour finalement ne jamais s’arrêter…

Je suis pas Molière, moi. Je veux pas mourir en scène. Les gens se trompent sur moi. Tu peux avoir une très forte personnalité, sans avoir un très fort ego. Les gens se trompent. Peut-être même que mes enfants se trompent à ce sujet. Ils pensent que j’ai un ego que je n’ai pas. Ça me rappelle Adil Rami, qui m’a appelé un jour pour me dire : « Tu te rends comptes, Pierrot ? J’étais jardinier à la ville de Fréjus, et aujourd’hui je joue pour l’Equipe de France ! Je vis un conte de fées ! ». Moi, je ressens la même chose. Depuis que j’ai dit oui à Jérôme Bureau pour 100% Foot en 2005, ma vie professionnelle est devenue un conte de fées. Avec des contraintes, bien sûr, mais surtout avec la célébrité, l’exposition, le confort, et les petits privilèges du quotidien. Des fois, pour des trucs complétements cons ! La dernière fois, je vais m’acheter une glace, et le mec me dit : « J’adore ce que je vous faites. La glace, c’est pour moi ! ». Je suis pas à deux balles près pour m’acheter une pauvre glace à la fraise, tu vois ? Mais c’est sympa. Et puis, il y a l’argent. Je sais bien qu’en France, à l’heure actuelle, gagner du pognon est un crime contre l’humanité, mais faut arrêter les conneries ! Je suis hyper-conscient de tout ça, et donc complétement terre-à-terre. C’est pour ça que je sais qu’un jour tout s’arrêtera, on me proposera moins, ou alors c’est moi qui aurai envie d’arrêter. Mon objectif, c’est de faire en sorte que les deux arrivent en même temps. J’en entends des mecs qui me disent : « Putain, Pierrot ! Unibet, FIFA… Ça y va la pub ! ». J’espère bien que ça y va ! Faut savoir que j’ai mon libre arbitre, et qu’il y a des tas de trucs auxquels je dis non, parce que ça ne me plaît pas. Par contre, quand on me propose des projets auxquels j’aime que mon image soit associée, je fonce. Bon, quand je vois toutes les gares et toutes les stations de Paris tapissées avec mon affiche Unibet, c’est bizarre. L’autre jour, j’allais commenter un match en Angleterre : j’arrive Gare du Nord, et je vois ma tronche partout ! J’ai jamais été aussi content d’avoir mis une casquette. Ça m’a fait méga-flipper ! Je me suis dit : « Putain ! C’est trop ! ». Pour en revenir aux remarques que je reçois, je m’aperçois que les gens n’ont pas la notion de l’argent. Ils pensent que pour ça, j’ai pris un million d’euros. Faut arrêter le délire. Attends, je vais te raconter un autre truc. La semaine dernière, j’ai été m’acheter ça (il me montre un petit bracelet fantaisie). J’aime pas les colliers. Les boucles d’oreilles, ça, je t’en parle même pas. Par contre, les bracelets et les montres, j’aime vraiment. J’ai fait une photo du bracelet, pour le plaisir. Immédiatement, t’as des mecs qui m’ont demandé : « T’as touché combien pour ce trucs-là ? ». Mince, je vais faire du shopping, je kiffe, j’ai pas le droit ?! Même chose quand je tweete la couverture de Onze Mondial. Le mec qui en est rédacteur en chef, il fait le blog avec moi depuis dix ans, c’est mon pote. Je vais pas m’interdire, ou de filer un coup de pouce à quelqu’un, ou de partager les choses que j’aime, juste parce que trois trous du cul pensent que je prends de l’oseille là-dessus ! Le plus drôle, c’est que parfois j’ai pris de l’oseille sur d’autres trucs, et là, personne ne l’a remarqué.

Que vous inspirent ces suspicions ?

Rien. J’en ai rien à foutre ! C’est le prix à payer. Quand tu sors du Canal Football Club, et que les gens sont des dizaines et des dizaines à t’attendre pour une photo, bah tu le fais ! Tu les fais, les photos ! Les gens sont venus pour voir l’émission, pour kiffer, et pour passer un moment avec nous. On est là pour ça ! C’est le service après-vente Darty, quoi. Si je gagne très bien ma vie, c’est aussi parce que les gens me demandent des photos. Non pas que je sois payé à chaque fois que je fais une photo dans la rue (sourires). Je ne supporterais pas que les gens disent : « Ménès, je lui ai demandé une photo, il m’a envoyé chier : quel gros con ! ».

Vos enfants vous décrivent comme quelqu’un d’extrêmement sensible, doté d’une grande humanité. Quand on évolue dans les sphères dans lesquelles vous évoluez, existe-t-il un risque de perdre un peu de cette humanité ?

Non, je ne crois pas. Pour ce qui est de ma sensibilité, c’est vrai. Je suis très sensible, beaucoup plus que ce que les gens peuvent penser. Les gens imaginent toujours que je suis quelqu’un de très dur, mais non. Un truc que j’aimerais tellement que le public comprenne, c’est que, moi-même, je comprends les footballeurs, je sais les écouter, et je sais leur parler. Si parfois je critique un joueur durement, et que celui-ci a un minimum de recul sur lui-même, il sait que j’ai raison. Tu sais, j’ai beaucoup plus d’amis que d’ennemis parmi les footballeurs. Et puis, tout ça, c’est que du foot. Tiens, par exemple, l’écrasante majorité des gens doit penser que je déteste Jean-Michel Aulas. Je ne le déteste pas, bien au contraire, j’ai même énormément d’admiration pour lui. Mais le fait d’avoir cette admiration ne veut pas dire que je cautionne tout ce qu’il fait : sa mauvaise foi, son despotisme, voire son machiavélisme parfois. Il est prêt à tout pour son club. Prêt à tout, aussi, parce qu’il lui a tout donné : son temps, sa vie, son argent, ses idées. Dans les prochaines années, je suis sûr qu’on va se friter encore dix fois. Mais, à l’arrivée, on se parle, on s’écrit, et on se voit de temps en temps. En clair, on s’apprécie. Bon, j’irais pas jouer aux boules avec lui à Saint-Tropez, parce que j’ai horreur de Saint-Tropez et des boules, mais ce n’est pas du tout mon ennemi.

Avez-vous changé au cours de ces dix ans ?

Non, je crois être resté le même. Bon, j’ai quand même perdu un peu de poids (sourire).

Cet été, dans une interview donnée au micro de la radio RTL, vous avez évoqué votre image à l’époque d’M6. Vous dites qu’avec ce physique, aujourd’hui, vous n’oseriez peut-être plus vous montrer à la télé. Il y avait une sorte d’inconscience autour de votre image ?

Cette interview a été diffusée plusieurs semaines après l’avoir enregistrée, et entre temps j’avais eu mon pépin de santé. Ce qui fait qu’il y a eu une espèce de collisions entre les deux informations.

Quand vous revoyez les images…

(il m’interrompt) C’est infect ! J’étais monstrueux. J’étais une insulte à moi-même. Franchement, je me fous la gerbe. Déjà qu’aujourd’hui je me trouve limite, alors avant…

A l’époque, ce sentiment que vous ressentez aujourd’hui, vous ne l’aviez pas ?

Bah non…

Et les gens autour de vous ? Personne ne vous a jamais dit…

… que j’étais trop gros pour passer à la télé ? Non. Ce qui m’a servi, mais qui en même temps ne m’a pas fait prendre conscience de ce physique épouvantable, c’est que je n’ai jamais été le gros de service. Mon poids, mon surpoids, voire mon obésité morbide pour employer un terme scientifique, n’a jamais été l’élément essentiel. Je veux dire que, par exemple, Laurence Boccolini, c’est pas la grosse de TF1. Elle est, avant tout, cette animatrice avec ce côté pince-sans-rire. Avec cinquante kilos de moins, elle resterait la même. Pour en revenir à moi, c’est sûr que j’aime mieux me voir aujourd’hui…

Je suis pourtant convaincu que votre physique a fait partie de votre réussite, et que vous n’auriez peut-être pas eu cette carrière télévisuelle avec un physique standard.

Je vais te dire un truc, je pense que ça m’a beaucoup plus servi du temps de L’Equipe, qu’à la télé. A L’Equipe, personne ne sait qui tu es. La première fois, t’arrives sur un match, et tu présentes. Sauf que la deuxième fois, déjà, les mecs disent : « Tiens, voilà le gros de L’Equipe ! ». Et la fois d’après, c’était : « Revoilà Pierrot ! ».

Je pense que le schéma que vous décrivez est le même avec les téléspectateurs qui vous ont découvert à la télé…

Bah non, regarde Cyprien (NDLR : Youtubeur vedette), il a le physique de Monsieur Tout-le-monde. Je suis pas d’accord avec toi. Ça, c’est la question de quelqu’un qui ne fait pas de télé, tu vois. C’est l’audience qui fait ta notoriété. Le meilleur exemple, c’est Laurent Ournac. Avant, il était gros et souriant, maintenant, il est devenu mince et sinistre. Il y a dix ans, les médecins me l’auraient conseillée, sauf qu’elle ne se faisait pas. Aujourd’hui, son opération, si je voulais la faire, on me la refuserait parce que, entre guillemets, je ne suis plus assez gros. Ça, je m’en félicite. De toute façon, je ne l’aurais pas faite. Tu bouffes, t’as des carences dans tous les sens, t’as la peau qui tombe en sucette : c’est un enfer. C’est pour ça que je lui tire mon chapeau, à Ournac…

Au-delà de l’aspect visuel, ce physique a-t-il été un atout, plus jeune, pour renforcer la personnalité qu’on connaît aujourd’hui ?  En clair : quand on a un physique différent, soit on se cache, soit on en fait plus que les autres pour se faire accepter. On est deux fois plus sympa, deux fois plus drôle…

Peut-être, je n’y ai jamais vraiment réfléchi. Mais je n’ai jamais pensé, non plus, que l’humour était contenu dans la graisse. Et puis, en général, dans la cour de récré, l’avantage, c’est que le plus gros est aussi celui qui tape le plus fort. Attention, petit, je n’étais pas hors norme comme j’ai pu le devenir il y a dix ans. D’ailleurs, je n’arrive pas à m’expliquer comment j’ai pu en arriver là. C’est curieux, c’est curieux…

Revenons un instant à votre famille, vos enfants. Votre notoriété a-t-elle été un atout pour eux, ou est-ce qu’à l’inverse, pensez-vous qu’ils ont été des victimes collatérales de ce succès ?

Tu leur as pas posé la question ? Ils en disent quoi ?

Maintenant qu’ils sont de grands enfants, j’ai eu le sentiment qu’ils retenaient le positif de cette situation…

Je pense que le moment qui a été le plus difficile pour eux, c’est quand j’ai été dirigeant du Stade de Reims. Et, pour le coup, ça n’avait rien à voir avec la notoriété. Ils me voyaient stressé, pas heureux. En même temps, je n’avais aucune raison d’être serein et heureux. Etre parano, c’est une chose, mais moi, là-bas, j’avais clairement des raisons de l’être. Mais bon, comme tu dis, ce sont de grands enfants maintenant. Et, c’est aussi parce que j’ai la chance de gagner ce que je gagne que je peux les aider comme je les aide. Mes enfants représentent la priorité absolue de ma vie. Qu’ils soient heureux, que je contribue à les lancer comme mes parents m’ont lancé, voilà.

Vos parents vous ont vu évoluer ?

Mon père est mort quand j’avais vingt-six ans. Alors mon pauvre vieux, s’il me regarde, c’est de là-haut. Ma mère, elle, elle découpe les journaux, elle en loupe pas une…

Elle est fière et elle a peur, elle aussi ?

Ma mère ? Elle a peur de tout, tout le temps, et pour tout le monde ! C’est encore autre chose. Tu sais, je vais te dire, j’ai eu une relation tellement exceptionnelle avec mon père. C’était mon meilleur pote, mon père. J’ai tellement de souvenirs avec lui. Mon père était nullissime au tennis, nullissime ! En plus, c’était le mec le moins compétiteur de l’histoire du sport, il en avait rien à faire. Et pourtant, cette heure de tennis du vendredi midi avec mon père, je ne l’aurais ratée pour rien au monde. Perdre son père à vingt-six ans, c’est dur, quoi. Mon prochain anniversaire, j’aurai cinquante-trois ans. L’âge qu’avait mon père quand il est mort. C’est un sentiment… Un sentiment totalement vertigineux.

Un fils pense toujours à l’âge auquel son père est parti…

Si tu veux, quand j’ai eu mon pépin de santé, je me suis dit : « Voilà, j’irai pas plus loin que mon papa ». Quelque part, je lui dois de bien vieillir. Tu vois ce que je veux dire ?

L’accident de cet été vous a fait prendre conscience de tout ça ?

Oui, et non. Cet été, j’ai fait une hémorragie, j’ai perdu plus de deux litres de sang. Je suis tombé dans les pommes en me levant du lit, et c’est ce qui a réveillé ma mère. Je n’ai pas eu peur, je ne me suis même rendu compte de rien. Par contre, ma mère, elle a les fils qui se sont touchés ! Ma mère, elle m’a sauvé la vie. Si j’avais été seul, chez moi, à La Baule, je me vidais de mon sang peinard. J’avais déjà fait une partie du boulot, d’ailleurs, en perdant deux litres et demi. Derrière, j’ai eu une semaine d’hospitalisation à Saint-Nazaire, où tout le monde a été si gentil avec moi. Et puis, une vilaine convalescence, puisque j’ai fait une réaction hépatique à tout ça. A l’arrivée, j’ai perdu douze kilos, en plus de ce que j’avais déjà perdu auparavant. Bon, maintenant, ça va. J’ai pas de traitement, j’ai rien. Le seul truc, c’est que quand tu perds autant de poids en si peu de temps, tu perds pas que du gras. Donc il faudrait que je me remuscle un peu, que je fasse un peu de sport, mais j’ai pas le temps. Je vois bien que tu regardes le vélo qui est au fond de la pièce (rires) ! Mais bon, j’ai vraiment pas le temps, je te jure…

Avec votre fils, reproduisez-vous la relation que vous aviez avec votre père, qui était aussi votre meilleur ami ?

Je ne crois pas. Mon fils est réservé, alors que je suis extraverti. Mon père, lui, était aussi réservé. C’est un peu le schéma inverse. Par contre, je pense que je suis l’un des meilleurs copains de ma fille, ouais. Mon fils, non : je suis son père.

Avec tout le respect que ça induit ?

Tout le respect, toutes les obligations, aussi. Parfois, quand je suis avec lui et que j’ai envie de faire le con, ça le gêne. Il aurait envie que j’ai plus de hauteur par rapport à certaines choses. Moi, je suis pas trop comme ça, tu vois.

 


Avec votre fille, la relation que vous entretenez peut-elle lui permettre de vous dire certaines choses, que d’autres n’oseraient pas vous faire remarquer ? Je pense à votre arrivée au sein du groupe Canal, quand votre entourage estime que vous avez perdu un peu de votre humilité, en raison d’une nouvelle cour qui se constituait autour de vous…

Premièrement, elle ne m’a jamais rien dit de tel. Deuxièmement, bon… c’est sûr que je suis passé de 100% Foot, où on était une petite dizaine, au Canal Football Club, où on est une armée. Alors, c’est sûr, les gens sont là pour prendre soin de toi, et si tu commences à dire : « Merci, c’est très gentil ! » à tout le monde, tu passes ta journée à répéter la même phrase. C’est comme quand tu passes du FC Sochaux au Barça : le vestiaire est plus luxueux. Mais sinon, j’ai pas souvenir que ma fille m’ait parlé de ça. Bon, peut-être qu’elle m’a envoyé un message subliminal que j’ai pas compris… Ce qu’elle a ressenti, c’est peut-être une forme d’accélération des choses à ce moment-là… C’est difficile à expliquer.

On évoquait tout à l’heure l’inquiétude de vos enfants. C’est un sentiment qu’ils peuvent ressentir, notamment à l’antenne, quand ils distinguent chez vous ce que le grand public ne voit pas. L’émotion, parfois.

On peut supposer qu’ils me connaissent mieux que beaucoup de monde, donc oui, ils voient sans doute certaines choses…

Une chose que j’ai remarquée, par contre, et qui n’a pas forcément été perçue par les téléspectateurs, qui vous ont majoritairement félicité suite à cet épisode, c’est le duel avec Jean-Michel Aulas (NDLR : en septembre 2013, un duplex avait été organisé pour permettre aux deux hommes de s’expliquer). Ce jour-là, contrairement à ce qui a pu être écrit ensuite, je ne vous ai pas senti très à l’aise, ni très content de participer à ce cirque…

Tu as tout à fait raison, j’étais pas très content de le faire. Pas très content, parce que je trouvais que c’était fait pour de mauvaises raisons. Je trouvais ça hallucinant ! Merde, je me mets à parler comme Luchini (rires) ! Hallucinant que quelqu’un reproche à un journaliste d’avoir fait une interview (NDLR : le litige portait sur une interview accordée par Bafétimbi Gomis à Pierre Ménès, diffusée lors de l’émission précédente).

Vous le savez, Aulas peut être très injuste…

J’avais très peur de ça. Peur de lui, en me disant qu’il était capable de dire n’importe quoi, capable de mentir. Le mensonge, c’est vraiment quelque chose qui peut me faire sortir de mes gonds. Quelqu’un qui ment sur moi, qui dit quelque chose qui n’est pas vrai, ça peut me faire devenir dingue !

Et vous auriez pu devenir dingue en plateau ?

Complètement. Je supporte pas l’injustice, ni le mensonge. J’étais vraiment dans une position inconfortable. Je me disais qu’en le mettant trop en difficulté, je m’exposais à ce qu’il me balance n’importe quoi, juste pour s’en sortir. C’est pas son argument foireux sur mon passage à Reims qui allait m’atteindre. J’avais envie de lui dire : « Attends ! J’ai été directeur du développement dix mois. Toi, ça fait vingt ans que tu es président de ton club. Comparons ce qui est comparable ! ». C’est une attaque qui ne me touche pas, dans la mesure où je n’avais aucun pouvoir à Reims.

Pour continuer sur les attaques que vous subissez. Celles d’Evra (NDLR : lors d’une interview donnée par le joueur à Téléfoot, en octobre 2013) vous ont, paraît-il, particulièrement touchées, alors que vous lisez des propos beaucoup plus violents, chaque jour, sur Twitter…

Non, non, j’étais pas affecté. Le truc, c’est que je voulais pas faire ses dix jongles. Je voulais pas les faire ! Je me disais : « Attends ! T’es pas aux ordres de ce mec ! Et s’il te demande de monter les Champs-Elysées à poil avec une plume dans le derche ? Et puis quoi encore !? ». Employant la méthode qui est la mienne, c’est à dire le mépris avec les gens comme lui, il était clair que je ne ferais pas ses jongles. Le problème, c’est que deux jours après son interview, un groupe de deux-cent cinquante mille s’était constitué sur Facebook pour que je relève son défi. Et puis, le lendemain, l’argument massue a été mon fils. J’arrive à sa boutique, et il me dit : « Bon papa, tu vas les faire tes dix jongles ? Parce que là, j’en peux plus des gens qui rentrent dans la boutique que pour ça… ». J’ai pensé : « Bon, si ça casse les couilles à mon fils, je vais le faire ».

Depuis plus d’une heure, vous avez parlé plusieurs fois de votre libre arbitre. Cette fois, vous l’avez mis de côté…

C’est même pas mon libre arbitre : j’avais pas envie, c’est tout. Evra, franchement, je sais. Je sais. Attention, c’est pas un mauvais joueur, sa carrière parle pour lui. C’est un peu la même histoire que Benzema. Leur carrière en club est tellement supérieure à leur carrière en sélection. Mais bon, moi je sais ce qui s’est passé en 2010, en Afrique du Sud. Alors, l’histoire, faut pas me la chanter ! Je sais minute par minute ce qui s’est passé. Je connais la moitié des mecs qui étaient dans ce bus. Ils m’ont tous parlé, y compris les quatre ou cinq en qui j’ai vraiment confiance. Tous m’ont raconté exactement la même chose. Je sais, alors qu’il vienne pas me gonfler avec ça. Ce qui est formidable, aujourd’hui, c’est qu’on a l’impression que Deschamps va mettre en danger l’Equipe de France s’il sélectionne Payet, alors qu’il a fait d’Evra l’une de ses pièces incontournables. Je me demande où est la justice ? Evra, même si je ne l’aime pas humainement, c’est sportivement logique qu’il y soit. Mais attends, l’Equipe de France, c’est pas une colo ! On n’est pas là pour sélectionner les vingt-trois mecs les plus sympas de France. Si Deschamps n’est pas capable de gérer, dans un groupe, un mec comme Dimitri Payet, il faut qu’il aille faire boulanger-pâtissier !

Si on demande à Hervé Mathoux de gérer cinq personnalités comme la vôtre autour de la table du CFC, pas sûr qu’il s’en sorte et que l’émission soit réussie…

J’ai pas dit que je voulais vingt-trois attaquants dans ma liste, c’est une question de complémentarité. Sur les vingt-trois, il y aura six joueurs offensifs. Si, actuellement, Payet n’est pas dans les six meilleurs français dans ce secteur du jeu, faut que j’aille d’urgence faire un autre boulot. Deschamps, il veut rien qui dépasse. On va repartir, comme à la dernière Coupe du Monde, à faire des selfies, en nous faisant croire que l’Equipe de France est une super bande de copains. Là-bas, on s’est fait sortir en quart de finale, après n’avoir battu personne. Mais bon, comme c’était face au futur vainqueur, c’est passé comme une lettre à la poste. Mais où est le progrès entre les Bleus de Deschamps et ceux de Blanc ? Nulle part ! Blanc, il a fait vingt-et-un matchs sans défaite, et il n’a jamais perdu en Albanie, soit dit en passant. Le problème, c’est qu’on a l’impression qu’il y en a un qui peut tout faire, et l’autre qui est le dernier des losers. Sauf que Blanc, au PSG, il gère des egos autrement plus développés, sans que j’entende beaucoup de voix discordantes.

Malgré ce que vous me dites, ce n’est pas une illumination de penser que la France peut gagner son Euro. Si vous conservez, jusqu’au mois de juin, cet entêtement au sujet de Deschamps et son groupe, ne craignez-vous pas un effet boomerang ?  Les gens ne manqueront pas de souligner votre erreur de jugement…

C’est mon job de prendre des risques ! Mon job, c’est pas seulement d’analyser un match, mais aussi de comprendre une situation à l’instant T. Depuis la Coupe du Monde, j’attends Deschamps sur trois chantiers majeurs : qui va joueur avec Varane en défense centrale ? Qui va jouer avec Pogba et Matuidi au milieu ? Quelle sera l’organisation offensive ? T’as eu une réponse, toi ? Ça fait plus d’un an et demi ! On s’est fait jongler par les belges au Stade de France, et cogner en Albanie ! J’en croyais pas mes yeux de ce match. Malgré tout, comme c’est Deschamps, et qu’il a été livré avec le tampon de la gagne, tout va bien. Alors, j’entends : « Super ! Benzema a mis deux buts contre l’Arménie ! » (NDLR : l’interview a été réalisée avant la mise en examen de Benzema dans l’affaire de la sextape). Comme je l’ai dit au Canal Football Club, faudrait organiser un match contre le Vatican, il en mettra peut-être quatre ! C’est pas là que je l’attends, le Benzema qui est si fort avec le Real Madrid. D’ailleurs, je mets au défi quiconque de trouver une critique que j’aurais faite sur Benzema au Real. Quand je le vois au Real, et quelques jours plus tard en Equipe de France, je suis obligé de me demander : « Il se fout de notre gueule ou quoi ? ». Alors, on va me répondre que l’Equipe de France est moins bonne que le Real. Ouais, c’est vrai, mais la sélection suédoise, elle est moins forte que le PSG, et pourtant, il en marque des buts Ibrahimovic. Même constat pour Rooney et Ronaldo. Benzema, ça doit être l’homme clé !

La différence, c’est justement que Benzema n’est pas l’homme clé de son club, contrairement aux autres joueurs cités. Pas facile de le devenir en sélection…

Ouais, mais le niveau est plus bas. Benzema, chez les Bleus, il court pas ! Oh ! Tu es Karim Benzema. Si tu n’as pas de ballons, décroche, viens les chercher.

Quelle est l’explication ?

Elle est simple : il n’en a rien à foutre de l’Equipe de France. Je suis sincèrement convaincu que ça ne le motive pas du tout. Il est français, c’est important d’avoir une carrière internationale, alors il fait, qu’est-ce que tu veux, il vient, il a pas le choix…

C’est pas seulement important d’avoir une carrière internationale, c’est surtout important de bien y figurer…

Bah, va lui dire ! Lui et moi, si tu veux, on a des rapports assez distendus. C’est simple : on ne s’est jamais vus…

On va reparler de vous, si vous le voulez. Vous recevez beaucoup de menaces, vous n’avez jamais eu peur ?

Mais tu veux tout le temps que j’ai peur, toi, en fait ! Franchement, le mec, pour me faire peur, il faut qu’il soit armé, parce que je peux être très vite pas commode. Alors, s’il a pas de bol et qu’il tombe le jour où je suis avec mon fils, faut qu’il commande des caisses en bois. Moi, je suis pas très fin, mais la descendance, je t’en parle même pas. Je vais te dire, j’ai pas peur parce que ces mecs sont des lâches. C’est comme les lettres anonymes pendant la seconde guerre mondiale. Après, quand ça va trop loin, tu peux faire plus que bloquer, tu peux signaler les comptes à Twitter. Avec moi, on en est arrivé à un point qu’on ne me reproche pas seulement mes prises de positions, mais aussi les sujets sur lesquels je ne m’exprime pas. Quand Anelka a fait la quenelle de Dieudonné, je me suis fais pourrir la gueule par des mecs qui m’ont dit que j’avais des ordres de la direction de Canal+, bien avant l’arrivée de Vincent Bolloré. Je pars du principe qu’avant la quenelle d’Anelka, l’immense majorité de la population ne savait pas ce que c’était. Plus tu en parlais, plus tu faisais de la publicité à Dieudonné. C’est comme aujourd’hui, ce que font les politiques avec avec le Front National. Je mets les chaînes d’infos : j’en entends parler toute la journée. Faut pas s’étonner qu’au bout d’un moment, les gens finissent par votre pour eux ! On fait leur publicité à longueur de temps.

Pour conclure sur vous, vous avez une notoriété qui dépasse le cadre du sport sur lequel vous vous exprimez (NDLR : Pierre fait partie des cinq personnalités issues des médias les plus suivies sur Twitter), et on peut dire, au sujet du foot, que vous êtes le numéro un. Comment gère-t-on sa carrière, justement, quand on est le numéro un ?

On fait comme Guy Roux : on joue le maintien (rires) ! Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? De toute façon, quand t’es numéro un, tu peux que descendre. Alors, tu fais comme Federer, t’attends qu’un Djokovic arrive et te prenne la place. Honnêtement, je ne pense jamais à ça. Je suis effaré par mon nombre de followers. D’ailleurs, j’étais déjà effaré quand ils étaient plus de dix mille, alors aujourd’hui, à un million deux-cent mille, je te dis pas…

Federer continue à jouer à un excellent niveau, et fais toujours le match avec Djokovic. Vous, quand la voix d’un autre portera plus que la vôtre, parviendrez-vous à évoluer à ses côtés ?

Ça dépend. Si ça fait un échange de qualité, je serai ravi. Le mec qui m’envoie le plus valser au Canal Football Club, c’est Christophe Dugarry. Et pourtant, je ne suis jamais aussi content que lorsque Duga est sur le plateau. Rien ne m’emmerde plus que de faire une émission avec des béni-oui-oui. L’autre jour, j’ai fait l’émission de Pascal Praud sur iTélé. Sur le plateau, j’étais avec deux jeunes journalistes, dont je ne peux pas dire les noms, non pas parce que je les ai oubliés, mais parce que je crois que je ne les ai même pas sus. Pendant les quarante-cinq minutes que j’ai passées sur le plateau, les mecs n’ont pas existé, ils n’ont pas eu la parole. J’ai besoin de répondant, c’est aussi ça qui est rigolo.

En raison de votre statut, faut-il voir une certaine frilosité dans vos choix ? On a appris il y a quelques jours que vous participeriez à Touche Pas à Mon Sport (NDLR : l’émission de pré-access d’Estelle Denis qui arrive sur D8 mi-novembre), mais vous précisez bien que ça sera à dose homéopathique…

Mais c’est déjà super qu’on me laisse y aller à dose homéopathique. Il y a six mois, ça aurait été niet ! J’aurais pas pu y aller, ou alors juste pour la première en tant qu’invité. J’ai des patrons, quand même. C’est pas moi qui décide.

Si l’émission, qui va vous permettre de retrouver Estelle Denis et Dominique Grimault, vous plaît, pourriez-vous y participer plus souvent ?

Je ne peux pas te répondre. Tout dépendra du succès de l’émission, de ses audiences, et de la différence d’audience possible entre les fois où j’y serai et celles où je n’y serai pas. Peut-être que ma présence aura un effet ou pas, on verra. Avant l’arrivée de Bolloré, il était impensable que j’aille faire des émissions sur D8. Aujourd’hui, on me demande d’y aller, car Vincent Bolloré souhaite qu’il y ait une transversalité entre toutes les chaînes du groupe. C’est quelque chose qui m’a toujours semblé très logique, d’ailleurs. C’est le même groupe, la même famille, la même cagnotte. Si, un jour, tout le monde trouve son compte à ce que je fasse l’émission d’Estelle plus souvent, ça se fera. Il faut que je m’y amuse, mais très franchement, je ne vois pas comment je pourrais ne pas m’amuser avec Estelle. Pour en revenir à ta question, c’est pas de la frilosité, c’est un choix des patrons, quelque chose qui a été décidé en haut lieu par Cyril Hanouna, Maxime Saada.

Si, comme les précédentes émissions de pré-access de D8, le programme connaît des difficultés, vous pourriez y aller en « pompier de service », quitte à affaiblir votre statut ?

Si c’est une demande de mes patrons, et si c’est pour le bien de la chaîne, évidemment ! Que je sache, je travaille pas à Télé Pierre Ménès. Je suis logé à la même enseigne que tout le monde. Je fais ce que me disent mes boss, voilà. J’ai d’excellentes relations avec eux, et j’ai réellement le sentiment d’être traité avec bienveillance et affection.

Le répondant dont vous me disiez avoir besoin, vous le trouverez forcément, avec Daniel Riolo.

Si on fait les émissions ensemble, ouais. Honnêtement, je suis pas pour. C’est une émission de pré-access, et donc, la bonne humeur et la détente vont prévaloir. Pas certain que la bonne humeur et la détente soient les points forts de Riolo. Attention, c’est quelqu’un qui a de grandes qualités en foot, et c’est d’ailleurs pour ça que c’est dommage. Ce mec ne s’épanouit que dans le conflit et les cris. On a bossé trois ans sur FIFA, on a fait un bouquin ensemble, et j’espérais que tout ça agrandirait un peu le diaphragme. C’était peine perdue. La Bielsite (sic) aiguë dont il a été atteint a, semble-t-il, achevé de le rendre dingue. Ça serait une vraie émission de foot, pourquoi pas ? Mais là, c’est peut-être pas l’endroit. Cette émission, ça doit être une joie. Si j’y vais avec le fusil à pompe, non merci…

 


Pour conclure sur ces dix ans passés, la télé vous a-t-elle rendu heureux ?

Professionnellement, bien sûr. J’ai fait des trucs incroyables, des rencontres fantastiques, du cinéma… Aujourd’hui, si on me demande d’écrire un polar dans le foot, c’est parce que je m’appelle Pierre Ménès. Ils se disent, avec raison, que je glisserai dans cette fiction plein de détails réels. La télé, je lui dois tout. Professionnellement, je suis très heureux. Le jour où ça ne sera plus le cas, j’arrêterai. Mon objectif, c’est 2020. Je ferai le point de mon état de forme, de mes envies, et de mes finances. Attends, ça veut pas dire que si je trouve que j’ai assez de pognon, je vais dire : « Allez, salut les gars, je me casse ! ».  Non, mais me mettre tranquillement en retrait, sans doute. A un moment donné, quand tu deviens le chevalier Jedi, tu formes un Padawan. J’adorerais le trouver, et l’aider…

Mais il faut que ce soit un clone de Pierre Ménès…

Pas du tout. Les jedis, c’est pas de clones, hein !

PIERRE MÉNÈS (2)
Mot clé :                                                                                            

3 commentaires sur “PIERRE MÉNÈS (2)

  • 29 novembre 2015 à 2015-11-29T00:24:45+00:000000004530201511
    Permalink

    Long mais instructif !
    Un plaisir de découvrir Pierrot sous toutes ses coutures. Un vrai bon-homme 😉
    Merci pour l’interview et merci à lui d’avoir répondu de si bon cœur.

    Répondre
  • 17 décembre 2015 à 2015-12-17T17:12:19+00:000000001931201512
    Permalink

    Très belle interview. Vraiment. Bravo à tous les deux d’avoir joué le jeux avec sincérité. On aimerait lire plus d’interviews de cette qualité.

    Répondre
  • 24 décembre 2016 à 2016-12-24T15:23:33+00:000000003331201612
    Permalink

    bonjour monsieur Pierre Bénès,je voudrais vous souhaiter un trés trés bon rétablissement,beaucoup de courage,beaucoup de velonté pour vous en sortir et que l’on puisse vous revoir sur le CFC,de tout mon coeur je vous souhaite une bonne et heureuse année 2017 ainsi qu’a votre famille,je vous connait qu’a travers le petit écran,j’ai étais trés toucher par votre descrption de votre maladie.amitiers sportive,MR.MOZERR YVON (un suporteur marseillais.longue vie a vous.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *