JACQUES REVAUX


 

 

 

C’est au Raphaël, où ce monument de la chanson populaire a ses habitudes lorsqu’il rejoint la capitale, que Jacques Revaux me reçoit pour évoquer son immense carrière. Quand il débarque dans le hall de cet hôtel prestigieux, le légendaire créateur de « My way » n’est pas seul. Comme depuis plus d’un demi-siècle, Régis Talar, son fidèle ami et associé, se trouve à ses côtés. L’occasion d’échanger avec un homme qui avait été évoqué longuement par Laurent Foulon, lors d’une précédente interview Hors Format. Jacques Revaux décide de s’installer sur la terrasse de sa suite, avec vue sur la Tour Eiffel. L’entretien peut commencer. Deux heures, c’est bien trop court pour retracer le parcours hors pair de cet homme aux mille visages, à la fois compositeur, directeur artistique, manageur et dirigeant d’une maison de disques. Époustouflant de vitalité, il déroute par sa faconde, préférant se livrer dans une conversation à bâtons rompus plutôt que suivre un canevas conducteur. Qui s’en plaindrait ?! Deux heures hors du temps avec un mélodiste inégalé, qui fut pendant plus de trente ans le compositeur attitré de Sardou. L’interview s’achève alors que nous avons à peine effleuré le quart des sujets prévus.  Pas de problème pour Revaux : « Revenez la semaine prochaine ! ». Ça, c’est hors format !



Régis Talar (il feuillète un ancien numéro du magazine Platine dans lequel il était interviewé) : Ah ! J’avais parlé de « Putain de temps » ! J’ai toujours adoré cette chanson. Il n’y a que toi qui ne l’aimais pas, Jacques. Après, tu as changé d’avis…

Si, si, je l’ai toujours aimée, mais je la trouvais avortée. C’est une nuance (il la fredonne). C’est une très belle chanson ! Vous savez, j’ai ça pour moi : je n’ai jamais été jaloux de ce que faisaient les autres.

Même ces quinze dernières années, depuis que Sardou a définitivement changé d’équipe ?

Non, pas de jalousie. Ce qui est souvent navrant, de mon point de vue, c’est que les productions ne sont pas totalement abouties. Je connais bien l’acceptation de la majorité des artistes, et en particulier de Michel. Ils se satisfont assez vite du résultat.

Au contraire de vous, on aura l’occasion d’en reparler, qui étiez incroyablement méticuleux…

Non, non, je ne veux pas qu’il soit dit méticuleux. Vous allez bien faire un boulot aujourd’hui ?

Oui.

Très bien, et vous m’avez dit que vous souhaitiez aller au bout des choses. Mais bon, vous pouvez très bien être un connard, et me dire au bout de dix minutes : « Allez, c’est bon, j’ai ce qu’il me faut ! ».

Il y a plusieurs façons de faire son travail…

(l’interview s’inverse) Quelle est la critique du bouquin ?

La mienne ?

Bien sûr. Ça me guide…

Pour être très honnête, quand j’ai appris que vous aviez décidé de publier vos mémoires, j’ai pensé que ce livre pourrait être pour vous une façon de régler des comptes. Tout le monde connaît la fin de votre parcours avec Sardou, tout le monde sait les mots très durs qu’il a tenus à votre égard. En le lisant, outre la richesse de votre carrière et les anecdotes qui la jalonnent, j’ai été agréablement surpris par votre capacité à ne garder que le positif de vos rencontres. C’est très rare…

Il y a une raison toute simple : on est un peu comme des curés, comme des prêtres. J’entends par là que certains secrets doivent le rester. Et puis, on a quand même eu 90 % de positif. Même si, c’est vrai, on a parfois connu des difficultés pour y parvenir. La légende veut qu’on ait fait certaines chansons en quatre minutes. C’est inexact. Moi, je n’ai pas fait de chansons en quatre minutes, mais j’ai souvent eu des départs de mélodies, tout seul ou sur des textes, en quelques instants. Dans le cas de Sardou, c’était surtout sur des textes, car ses mots me transportaient. Vous savez, j’ai relu le livre depuis samedi : je l’avais un peu oublié depuis le mois de juin, au moment où on l’a terminé. Je me surprends à avoir dit réellement des choses que je pense très profondément : j’ai essayé d’être le plus près possible de l’exacte vérité.

 


Ce que je voulais vous dire, dans cette rapide critique, c’est que vous n’êtes pas tombé dans l’écueil du livre « coup de poing ».

Le public qui a massivement acheté nos disques, ce n’est pas un public « coup de poing ». Ce public, ceux qui ont démarré avec nous comme les plus jeunes qui ont été bercés par nos chansons, il est très fidèle. Maintenant, il y a même les gamins de dix-huit, vingt ans. Musicalement, ils semblent appartenir à un autre monde. Quoique… Qu’est-ce qu’on voit dans les grandes émissions de variétés, les Enfoirés, les télé-crochets ? Une bonne partie de tout ce qui a été le catalogue français, de Brassens à Trenet bien sûr, en passant également par nous.

Autre aspect qui m’a étonné : vous confiez en préambule votre crainte de voir votre vie dévoilée aux yeux du public. Vous êtes habité par le doute, à quelques jours de la sortie de ce livre ?

(faisant référence à sa question concernant ma critique du livre) Écoutez, vous êtes dans les dix, quinze premières personnes que j’ai interviewées. Votre avis sur mon livre, sur le fait qu’il en ressorte du positif, ça ne peut pas me faire plus plaisir. C’est comme une chanson : quand on a travaillé beaucoup dessus, on se dit : « Putain, est-ce que le public va l’aimer autant que moi j’ai aimé la faire ? ». Pour l’instant, le retour des gens de métier, dont vous faites partie, est très bon. Après, il y aura le verdict du public…

Le seul qui compte ?

Bien sûr. On fait des petites chansons avec un gars qui n’est pas encore une vedette, on en vend trois mille. Et puis, subitement, sans avoir changé quoi que ce soit à notre façon de faire les chansons, boum ! « America, America » ! « Et mourir de plaisir » ! « Les bals populaires » ! Vous n’étiez pas né, mais on sortait des albums avec neuf tubes ! Vous imaginez ce que c’est ? Aujourd’hui, bon…

On a un demi-tube par album !

(sourires) Voilà ! Je parle bien de chansons que le public plébiscite, sur lesquelles il va danser, se marier, avoir des émotions. Avec le père Sardou, on a eu cette chance. Au début, dans les premiers albums, il y avait cinq, six tubes ! Je n’aime pas être mélancolique sur le passé, mais voilà…

Vous l’avez gentiment souligné, je n’étais pas né. Et pourtant, quand j’entends ces chansons, quand je découvre l’atmosphère dans laquelle elles ont vu le jour, et quand je vous écoute m’en parler, j’ai la nostalgie d’une époque que je n’ai pas connue. C’est quand même idiot…


(sourires) C’est formidable que vous ayez vingt-deux balais… En même temps, ça aurait été génial que vous ayez eu cet âge-là en même temps que nous pour pouvoir vivre ces années-là. On vous aurait réfrigéré pendant quelques décennies, et vous auriez encore vingt-deux ans aujourd’hui (sourires).

Dans votre livre, on ressent une volonté de mettre en avant ceux qui ont travaillé avec vous. En même temps, il y a aussi une vraie conscience de ce que vous avez accompli. On ne peut pas être totalement humble quand on a votre parcours : ça sonnerait faux.

Bien évidemment : je suis tout sauf modeste. Aujourd’hui, quand quelqu’un comme vous me dit : « C’est fou ce que vous avez fait ! ». Je ne peux pas nier bêtement ! Je ne peux nier que j’ai participé à cent cinquante chansons qui sont devenues des succès. Parmi celles-ci, il y a cent dix tubes. On me demande souvent :  « Qui d’autre a fait cent dix tubes ? ». Qui a été, dans le même temps, compositeur, directeur artistique, manageur et responsable de maison de disques ? Personne. Je parle sous le contrôle de mon ami (il se tourne vers Régis Talar). Il a été, et reste mon complément indispensable. D’abord, il me surveille : si je dis une connerie, il me le fera remarquer. On s’est rencontré il y a cinquante-deux ans, on s’est toujours tout dit. « Bien sûr, nous eûmes des orages ».

Vous aussi (NDLR : Jacques Revaux utilise ces quelques mots de Brel dans son livre, mais à propos de sa relation avec Michel Sardou) !

Mais jamais les orages n’ont remis quoique ce soit en cause. Ça s’est toujours transformé en petite pluie gentille… et passagère.

Régis, vous étiez très proche de Michel Sardou. Vous me disiez, avant que l’interview ne débute, qu’il vous a appelé chaque jour durant de très nombreuses années. Jacques, vous êtes son compositeur indissociable. Est-il arrivé qu’il cherche à tirer profit de l’un aux dépends de l’autre, qu’il essaye de vous éloigner ?

Diviser pour mieux régner ? Oui, souvent !

Visiblement, ça n’a pas marché !

(riant tous les deux) Bah non ! Pour une raison simple : on connaît les artistes. J’ai moi-même été chanteur pendant dix ans, jusqu’à mes vingt-cinq ans. On ne peut pas nous la faire. On sait qu’un artiste n’est pas un artiste s’il n’est pas fragile. C’est ce qui fait son talent. Celui qui est en face de l’artiste, s’il n’est pas con, il doit admettre cette fragilité. Moi, j’ai un amour immodéré pour les artistes, et en particulier pour Johnny Hallyday, le plus fragile de tous ! Il peut rougir, c’est génial ! Sardou n’a pas tout à fait la même façon d’exister, il ne rougit pas, mais il baisse la tête et vous dit : « Bon, pardonne-moi vieux. Hier j’ai été con ! ».  Sardou, il butine, il butine. Un artiste, il va toujours chercher à pomper jusqu’à la moelle tout ce que vous pouvez avoir… Politesse des rois !

Vous venez d’évoquer votre carrière de chanteur. C’est une période durant laquelle votre père, très présent dans le livre, ne croit pas beaucoup en vous…

Mon père est né en 1920, ma mère en 1919. Ils ont connu la fin de la première guerre, par exemple. C’était une autre époque où la mentalité se résumait à : travail, travail, travail. C’était mon état d’esprit aussi. En studio – et nous fréquentions les meilleurs – on était là pour bosser.

Régis Talar : Et on avait la passion, Jacques ! La passion, le respect, toutes ces choses qui n’existent plus aujourd’hui…

Pas forcément d’accord avec toi, Ré ! Je ne le sais pas, ça. Il faut bien comprendre que Régis est resté cinq années de plus que moi au sein de la compagnie, mais que je l’avais tous les jours ou presque au téléphone. Je n’y étais plus, mais l’inquiétude était toujours là. On a créé une maison unique ! On a très longtemps été les producteurs indépendants numéro un du métier. On ne parle pas en chiffre d’affaire, on parle en terme de passion que les artistes avaient pour Tréma. On a eu trente ou quarante artistes, à la renommée internationale pour certains d’entre eux. Quand vous avez un Monsieur comme Aznavour, qui refuse plusieurs offres pour venir chez nous, vous pouvez imaginer la fierté qui a été la nôtre ! Il nous a fait confiance. Régis a fait un travail remarquable, qui a abouti à ce qu’on appelle vulgairement des compilations. Quand il a signé chez nous, Aznavour vendait malheureusement un peu moins de disques. Un an et quelques compilations plus tard, il en avait fait un million ! Ah, le million de disques (sourires) ! Avec Régis, nous venons d’une époque où on ne vendait pas de disques, où le public n’avait pas encore d’électrophone. Subitement, c’est arrivé. On écoutait les Bill Haley, les Paul Anka. Une époque extraordinaire, comme celle qu’a vécue votre génération avec internet. (il s’arrête un instant) Bon, vous avez vu, je suis bavard ! Tout ça pour dire qu’on a eu une chance folle, qu’on était accompagné par le public partout en France. Un jour, on a eu le malheur de faire un mauvais disque avec Sardou, celui où il y avait « La maison en enfer » (NDLR : album paru en 1980). Allez, on va dire un moins bon disque qui ne comportait pas de tube, et c’est d’ailleurs le seul. Mon oncle, qui était bourrelier en Vendée, m’a dit : « Bof, il chante moins fort ! ». Ça, c’est resté gravé. Sardou, il avait chanté moins fort, les chansons étaient moins évocatrices de la qualité de sa voix. On n’en a vendu « que » six cent mille. Vous le savez, le public est très versatile. Sauf pour des artistes comme ça, pour qui il achètera toujours. Pour le fond de catalogue, pour la personnalité indéniable…

A cette période, il existait peut-être chez Sardou une volonté de prendre du recul, après une décennie éprouvante, de triomphes en polémiques…

Il y a des explications. Je peux en témoigner, je l’ai vécu moi-même. Vous imaginez ce que ça signifie, de faire deux cent cinquante concerts par an ? Tous les jours, vous y allez tous les jours ! Alors, certains soirs, vous êtes dans des arènes magnifiques, devant vingt mille personnes. Et puis, le lendemain, dans une salle quelconque de trois mille. C’est normal que l’envie s’essouffle. Il a fallu laisser passer du temps pour retrouver cette envie de chanter dans n’importe quelles conditions.

C’est « l’envie d’avoir envie » comme le chantait Johnny Hallyday…

Régis Talar : Lui, il transpire toujours sur scène…

Sardou n’a jamais eu la vocation de transpirer comme Johnny. Allez, à la fin du tour de chant, pas avant. C’est peut-être moins le cas aujourd’hui, même si je sais que, de temps en temps, il peut retrouver une certaine fougue. Tenez, je vais le voir ce soir au théâtre (NDLR : Sardou est actuellement à l’affiche de «  Si on recommençait », une pièce écrite par Eric-Emmanuel Schmitt, à la Comédie des Champs-Élysées). Je verrai par moi-même.

Vous ne pouvez pas être dans la salle comme un spectateur lambda.

Si, si.

Vous voulez me faire croire qu’il ne saura pas que vous êtes présent ce soir…

Je vais vous montrer le SMS d’Anne-Marie (NDLR : l’épouse de Michel Sardou). Lui, il ne sait pas que je viens. Bon, comme il a un œil de lynx, il va peut-être s’en rendre compte au bout d’une heure, ou au moment des saluts, je n’en sais rien. Normalement, on ne nous placera pas dans les premiers rangs. Ça pourrait peut-être le déconcentrer, non ?

Avez-vous revu Sardou depuis 1999 ?

On ne s’est pas revu pendant une dizaine d’années, pour des raisons parfaitement explicables, de son point de vue. De mon côté, je n’ai jamais toléré qu’il s’offusque du fait que j’étais épuisé, que j’en avais assez, et que je décide de faire autre chose, tout en lui proposant d’autres compositeurs et producteurs que moi, et toujours moi ! Mais sans doute n’avais-je pas le droit, pour lui, d’avoir mes propres réflexions. Finalement et devant le fait qu’il ne me prenait pas très au sérieux, je n’ai plus eu d’autres expectatives que de m’en aller. Et je lui en ai voulu parce qu’il m’a amené à me faire hara-kiri, et vendre la totalité des parts de ma maison de disques !

C’est incroyablement surprenant. Ce n’est pas du tout l’explication que vous donnez dans le livre.

Je ne peux pas le dire. Le livre n’est pas fait pour ça.

Donc, on ne peut pas le dire aujourd’hui non plus…

Si, vous pouvez. Je m’en fous ! Je vais vous le redire, au bout de trente et quelques années, je n’en pouvais plus. Je passais ma vie en studio, ma vie n’était faite que de remises en questions. Vous savez ce que c’est : le trac, le mal au dos, les nuits sans sommeil durant lesquelles on se demande si ce qu’on a fait est bien ou pas ?  Tout en sachant depuis 1978, qu’à la moindre imperfection, je suis viré (NDLR : Jacques Revaux relate dans le livre une conversation dans laquelle Sardou se montra glacial au sujet de la possible fin de leur aventure commune).

 

 

Depuis 1965, c’était ainsi que les choses se passaient entre vous. Pouvez-vous comprendre la surprise qui a été la sienne quand vous avez décidé d’arrêter ? Parfois, certaines choses qui peuvent paraître insignifiantes sont vécues comme de grandes trahisons…

Ce n’était pas une trahison. Sardou est quelqu’un de très versatile. Attention, je dis ça, mais je reconnais également la fidélité qui a été la sienne avec ses collaborateurs.

Sans doute étiez-vous les meilleurs pour lui…

Ah, c’est possible qu’il y ait de ça aussi… Il est tout sauf idiot, le mec ! Parfois, même s’il n’en pouvait plus de moi, qu’il trouvait que j’étais un vieux con qui n’arrêtait pas de l’emmerder, il savait aussi voir son intérêt dans notre collaboration. Il y a deux façons de voir les choses pour un artiste. Il peut penser à sa carrière ou à l’aspect financier. Sardou aurait pu prendre beaucoup d’argent en signant des contrats dans des maisons concurrentes ! Il ne l’a pas fait. Chez nous, il a aussi été bien loti. T’es d’accord, Ré ?

Régis Talar : Oui, Sardou aurait pu gagner encore beaucoup plus d’argent ailleurs. Mais il y a quelques chose à prendre en compte chez lui : il a toujours eu peur du lendemain. Ce qu’il voulait par dessus tout, c’était être sécurisé sur une longue durée. Souvent, nous avons pris des risques pour le garantir…

C’était des contrats sur dix ans où, s’il ne vendait pas un certain nombre de disques chaque année, on était mal. Ce minimum garanti, aucune maison de disques ne lui aurait donné. Pour l’anecdote, quand il signait son renouvellement de contrat, il disait toujours : « Bon, si je me conduis bien, j’aurai droit à une remise de peine ! ». Ça, c’était plutôt mignon…

Régis Talar : Et il partait avec le stylo qu’on lui offrait.

Je suis obligé de revenir sur un événement qui n’est pas relaté dans le livre et qui en étonnera beaucoup : vous avez donc revu Sardou ces dernières années…

Nous avons des amis communs : Maryse et Philippe Gildas. Nous sommes voisins en Corse. Les Gildas, comme la majorité de nos vrais amis, n’ont jamais supporté de voir cette association liquidée en trois minutes. Je vais vous dire, là encore, ce que je n’ai pas pu écrire dans le livre. En 99, j’épouse Lola. Frank Alamo, Hervé Vilard, et beaucoup d’autres amis intimes sont invités. Sardou, lui, est mon témoin de mariage. Alors que les artistes improvisent un bœuf, Sardou prend le micro et dit : « Aujourd’hui, nous célébrons le mariage du plus grand compositeur du siècle ! ». Une heure après, il se barre. Et je ne l’ai plus jamais revu…

Régis Talar : Ce soir là, en rentrant, Sardou m’a appelé pour me dire : « Écoute, je ne veux plus travailler avec Jacques ».

C’est difficilement compréhensible, même si ce n’était pas la première fois. En cédant un pourcentage des parts qui m’appartenaient chez Tréma, l’idée était de nous associer à des « puissants » pour acquérir une certaine sécurité. Pendant plus de vingt ans, Régis et moi avions été les deux seuls actionnaires de cette compagnie, de façon complétement indépendante, et avec la volonté de réinvestir la quasi-totalité de l’argent que nous engrangions. Ce n’est qu’en 93 que nous avons cédé une partie du capital (NDLR : 14,99 %) à Sony. Depuis que je suis passé de « l’autre côté », j’ai fréquenté beaucoup d’industriels. La règle est toujours plus ou moins la suivante : 40 % des profits vont aux actionnaires, 60 % restent dans la société. Chez Tréma, jusqu’en 1988, 100 % des bénéfices restaient dans la société. Ré avait un salaire de vingt mille balles, moi de quinze mille. Voilà. Jamais on a vécu sur la société, jamais nous n’avons eu des notes de frais exorbitantes. Je tiens à dire ces choses qu’on ne peut pas mettre dans un bouquin. Mais là, vous m’expliquez qu’on fait une interview vérité, alors je pense qu’il est opportun de le dire ! Tout ça est vérifiable. On remontait tout dans la société, ça nous faisait de la trésorerie. On a raté Julio Iglesias, il était hors de prix. Par contre, on avait réussi la venue de Claude François, notre défunt copain. En fin de semaine, tout était OK, il ne restait plus qu’à signer. Le samedi, il décédait dans les conditions que l’on connaît. Pour nous, c’était quelque chose de fabuleux. On accrochait une deuxième locomotive à notre compagnie. Quand j’ai appris son décès, j’étais à Miami avec Michel. Il m’a dit : « Tu as entendu la nouvelle ? Claude est mort ». C’était terrible, humainement. C’était aussi difficile car ça mettait fin à un an de négociations. Pour la petite histoire, on avait déjà signé le back catalogue (NDLR : les albums ayant déjà été exploités) de Claude, et on a rendu le contrat à Carrère (NDLR : le producteur de l’artiste).

Par souci moral ?

Nous n’allions pas exploiter un « mort ».

Beaucoup en auraient profité…

Il y a la loi et la morale.

Je suis obligé d’insister sur votre rencontre récente avec Sardou. Vous n’y avez toujours pas répondu. Si c’est fait sciemment, vous êtes très habile pour détourner une question (sourires).

Je n’ai jamais détourné une question. Pas vrai, Laurence (NDLR : Entre temps, Laurence Lorenzon, qui a grandement collaboré à l’écriture du livre, nous a rejoints) ? Mes réponses sont un peu alambiquées, on rebondit sans cesse sur des anecdotes, des parenthèses de parenthèses. C’est pour ça qu’on a mis cinq ans à le faire, ce bouquin…

Il faut tout remettre dans le bon ordre…

Exactement. Elle a eu ce talent, je dois le dire. Elle écrivait, je rectifiais, je voulais rajouter des choses, elle me contrait en argumentant qu’on ne pouvait pas dire ces choses-là… Bon, allez, j’en reviens à Sardou. Maryse me demande de venir à un dîner qu’elle organise, et où Sardou est également invité. Je lui ai répondu : « D’accord Maryse, mais tu prends un risque ». Quel risque ? Qu’il me fasse une mauvaise réflexion et que je lui dise d’aller se faire voir. Finalement, j’ai été agréablement surpris. Bien sûr, tout le monde a vieilli, mais ça, peu importe. On a passé une soirée à ne pas se dire grand-chose, c’était génial (sourires) ! On était presque en face l’un de l’autre, il bavardait avec la droite de la table. Tiens, comme si je ne le connaissais pas (sourires). Moi, je dois bien avouer que je faisais pareil, avec le côté gauche. De temps en temps, il me disait « Et, la vieille ! Tu te souviens de ça ? ». C’était complétement ce qu’il fallait. Il m’a demandé comment j’allais, sans jamais faire d’allusions aux souvenirs difficiles. Un comportement qui me plaît, digne de gens qui savent se conduire. Pour vous dire la vérité, je ne m’attendais pas à ça. J’avais même des réponses toutes prêtes au cas où il m’attaquerait. Le lendemain, j’ai regardé sur mon iPhone les photos que ma femme avait prises, j’en avais de tout le monde, sauf avec lui. On n’a pas immortalisé ce souvenir, c’est comme ça. Voilà.

Ces retrouvailles pourraient-elles être le point de départ de nouvelles chansons communes ?

Non, non, je ne crois pas. Ni lui, ni moi n’en aurions envie… Je vais vous dire : j’ai tenté une dernière chose il y a quelques mois. J’ai essayé, j’ai échoué. Mon idée – vous allez voir comme elle est originale de nos jours – était de faire venir un certains nombre de jeunes artistes pour chanter à ses côtés. Ne vous moquez pas, si elle ne l’est plus aujourd’hui, cette idée a été très originale il y a vingt ans, au moment où j’y ai pensé pour la première fois. Je pense avoir souvent été précurseur, parce que j’écoute, je regarde, j’observe. En mai, j’ai appelé Pascal Nègre (NDLR : Président d’Universal Music) pour lui dire : « Franchement, ça serait pas mal qu’on fasse quelque chose qui accompagnerait la sortie du bouquin ». S’il me disait oui, je repartais en studio. Inutile de vous dire que j’avais déjà la liste des chansons, c’était imparable ! Je prenais tous ces jeunes artistes, et je leur faisais faire des duos, souvent en gardant la voix et les playbacks originaux  de Michel, et quelques titres où il aurait rechanté avec la jeune génération.

Sardou aurait réenregistré ses chansons…

Pourquoi pas ? Ce n’était pas une obligation. On aurait aussi pu les faire chanter par les jeunes sur la version originale, en faisant quelque chose d’habile. Je me suis fait tancer par Pascal Nègre. Il a été très amical et m’a dit : « Ça ne pourra pas marcher. La majorité de la nouvelle génération ne fera rien avec Sardou ».

Comme vous l’écrivez dans le livre, il continue de souffrir d’une certaine image…

C’est même pas l’image, c’est, je ne sais pas…

Il n’est pas très avenant.

Voilà. Pas avenant, pas très chaleureux. Bon, avec nous, on s’en fout, on a eu l’habitude de prendre des claques dans la gueule. Mais avec les jeunes, c’est un peu dommage. Pourtant, il aime un certain nombre d’artistes. Je suis convaincu qu’on pouvait faire quelque chose de bien. Franchement, ça m’aurait fait bander.

Vous avez évoqué tout à l’heure les moments qui ont précédé la vente de Tréma. Comment cela s’est-il déroulé ensuite ?

Je partais dans d’autres industries, notamment dans la recherche, sur des molécules qui peuvent sauver vos enfants plus tard. J’avais besoin de beaucoup de liquidités. Où les trouver ? En vendant une partie de ce que j’avais : ma maison de disques. Il s’agissait de céder 31 % de mes parts. Pas au-delà. Avec Sony, les négociations se sont étalées dans le temps, c’était difficile. Pendant cette période, j’ai continué à voir Michel. On a même été ensemble à Marbella. Là-bas, on évoque le sujet, et il me dit : « Alors, t’es en train de tout bazarder ? ». Je réponds : « Non, non. Je vends une partie parce que j’ai besoin de pognon ». Lui : « T’as raison, la vieille ! Tu sais quoi : tu vends et on remontera une maison de disques ! ». Voyant qu’il n’a pas bien compris, j’ajoute : « Non, Michel. Si je vends, tu fais partie du contrat ». Sur le coup, il ne m’a rien dit. En plus, je ne pouvais plus aller en studio. J’approchais les soixante ans, c’était difficile. J’étais fatigué.

A l’époque, avez-vous cherché des compositeurs pour vous remplacer ?

Je vais vous dire : j’ai rencontré Goldman au Club Méditerranée. Mon but était qu’il prenne la suite. On a passé huit jours ensemble, et, la veille de son départ, il m’a dit : « Jacques, j’ai bien réfléchi, je ne vais pas accepter ». Je l’ai compris d’autant plus que, quelques années auparavant, j’avais donné la même réponse au manageur d’Aznavour qui souhaitait que je m’occupe de son artiste. Peut-être que Goldman ne « sentait » pas trop Sardou, et que, les temps ayant changé, notamment à cause d’internet, il n’était plus en mesure de vendre autant. Si tel avait été le cas, le métier aurait sûrement sauté sur l’occasion pour « faire la comparaison ». C’est bien normal. En tout cas, il a eu l’élégance de ne rien me dire de tout ça. C’est une période où, effectivement, on a commencé à vendre moins de disques. Alors, oui, c’est sûr, il ne pouvait faire que moins bien. Ça n’a rien à voir avec le talent de Goldman. D’ailleurs, je le dis dans le livre et je vous le répète aujourd’hui, c’est mon idole. S’il y en a un qui sait faire des chansons, et des bonnes, c’est bien lui. J’ai essayé d’argumenter, de lui dire qu’il n’était pas obligé de faire un album complet, mais que, pour le bien de l’artiste, je ne pouvais plus être seul aux manettes. Même si mon pote Boubou était là (NDLR : le compositeur Jean-Pierre Bourtayre), c’était devenu trop difficile.

Qu’avez-vous pensé du « nouveau » Sardou emmené par Jacques Veneruso ? J’ai le sentiment qu’il travaille avec des tessitures moins larges que les vôtres, en adéquation avec la voix de l’artiste aujourd’hui.

Veneruso, je pense que c’est un mec plein de talent. Quant à votre analyse, c’est possible. Mais, si on peut se permettre de contester la voix de Sardou aujourd’hui, qu’est-ce qui nous prouve qu’elle est sensiblement moins percutante qu’avant ? C’est la même chose qu’un coureur de cent mètres. Quand tu ne chantes pas, la voix s’étiole. C’est peut-être le cas de Sardou, et sûrement de bien d’autres…

Vous écrivez dans le livre que, dans ces cas là, on ne la retrouve pas…

On la retrouve moins, disons. C’est difficile de diriger un monstre comme Sardou. Moi, j’avais l’avantage d’avoir débuté avec lui, ça le le mettait en confiance et me donnait plus d’autorité. Surtout, j’étais chanteur, donc je chantais haut : je l’excitais avec ma voix de… Mickey !

Une petite compétition s’installait, et il cherchait à chanter encore plus haut que vous…

A la limite, oui, une petite compétition. Tant mieux, c’était positif. La question que je me pose, c’est : pourquoi a-t-on baissé les tonalités dernièrement ? Sardou, combien de fois je l’ai entendu dire à la fin d’un gala : « Putain, j’en peux plus ! ». Oui, mais grâce à la tessiture des chansons qu’il chante, il cultive la voix. Et il a toujours une voix qui nous fait peur ! « Je vais t’aimer », quand il la chante là-haut, on a le frisson. Alors, pourquoi chante-t-il moins ? Parce qu’il ne chante que dans des grandes salles, il fait moins de dates. Et, sans doute que son équipe actuelle est un peu sous l’emprise de ses emportements, de ses : « Putain, j’en ai marre, j’arrête ! ». Dans ces cas-là, aujourd’hui, je sais qu’il n’y en a pas un qui va le retenir pour lui demander de refaire une prise. Ça me fait penser à un grand moment, lors de l’enregistrement de « Petit ». En 67, déjà, on lui avait demandé d’en faire une de plus, et il s’y était plié bien malgré lui. A la fin, alors que la bande son tournait encore, il avait gueulé dans le micro « Alors, ça vous va !? » (rires).

Personne ne le pousse dans ses retranchements comme vous le faisiez…

Ça, ça n’engage que vous. Bon, peut-être qu’on le pousse moins, c’est vrai. Mais, est-ce que si nous étions restés à ses côtés, on aurait continué à le pousser autant ? Je ne le sais pas. Il est évident que ça chante un peu moins aujourd’hui, qu’on est moins dans la performance. Mais les salles sont toujours pleines. Alors, qui a raison, qui a tort ?

 

 

Une donnée que vous n’évoquez pas : l’âge. Aujourd’hui, si on enregistre votre temps sur cent mètres, on verra que vous allez sans doute moins vite qu’il y a vingt ou trente ans…

Et Hallyday, alors ?

C’est ce qu’on disait tout à l’heure, l’envie est toujours intacte, permanente.

Il chante, voilà ! C’est la différence. Je peux vous dire, pour avoir été le producteur des deux, que s’il y en a un qui était un poil plus fainéant que l’autre, c’était Hallyday.

Ça me surprend, ça.

Et pourtant ! Jamais il n’arrivait en studio en connaissant son texte. Alors que Sardou, oui. Ce dernier faisait deux ou trois prises, après, il en avait marre. A l’époque, Michel était plus travailleur, peut-être qu’il l’est devenu un peu moins…

Lors de sa dernière tournée, qui reprenait tous ses grands succès, Sardou n’a chanté que vos chansons ou presque (NDLR : seules « Les Ricains » et « En chantant » étaient signées par d’autres compositeurs, en l’occurrence Guy Magenta et Toto Cutugno). En avez-vous entendu les arrangements ?

(il réfléchit longuement)

Régis Talar : Oui, il écoute tout, vous savez !

Non, non, je t’assure. Je n’ai pas vu le spectacle et je n’ai pas acheté le live. Sinon, j’achète tous les disques de Michel. Par contre, je l’ai vu quelques fois à la télé…

Après cette longue parenthèse, revenons un instant à votre rapport au père. Il a travaillé à vos côtés chez Tréma où il était responsable du stock…

C’est exact. Mes parents étaient commerçants. En 1969, l’année de naissance de Tréma, ils ont vendu leur boucherie. Ma mère est devenue la secrétaire particulière, salariée de misère auprès de mon ami Régis (sourires). L’année d’après, c’est mon père qui est arrivé auprès de nous en tant que gestionnaire du stock. Il avait toujours le crayon derrière l’oreille. L’ordinateur pouvait se tromper sur certains chiffres, mon père rectifiait et, à la fin, on s’apercevait que c’était lui qui avait raison. Il inspectait tout, des stylos aux disques. Les artistes passaient et lui demandaient : « Tu peux pas me filer un disque de Michel ? ». C’était une ambiance familiale unique.

Le regard qu’il portait sur vous avait changé. De votre côté, avez-vous toujours su montrer la fierté que vous aviez à l’égard de vos enfants ?

Je l’espère, oui. Je le crois. Mais, vous savez, je n’en ai jamais voulu à mon père. C’était une autre époque.

Je vais profiter de la présence de Régis Talar pour évoquer votre rencontre. Très vite, il repère en vous un trésor qu’il juge inestimable : votre talent de mélodiste. Avant de le rencontrer, aviez-vous conscience qu’il s’agissait de votre atout majeur ?

Quand on débute, on ne se rend pas compte de tout ça. On ne sait pas vraiment qui on est. On a la tête dans le guidon, une chanson n’en attendant pas une autre. Après, on a eu la maison de disques et les choses ont un peu changé. Avoir plusieurs casquettes m’a permis de me tempérer. Chez Tréma, notre premier artiste a été Marcel Amont. Ensuite, il y a eu Sardou. Puis, Pierre Groscolas. Ensuite, ça s’est enchaîné : Alain Barrière, Hervé Vilard, Enrico Macia, Michel Delpech, Charles Aznavour, etc.

On peut raconter l’anecdote de votre rencontre ?

Bien sûr ! On peut tout dire !

L’idée, c’est quand même de ne pas dévoiler l’intégralité du livre (sourires).

Alors, on s’arrête là ? On s’en fout ! Pourquoi on ne ferait pas une saga ? On prolonge l’interview, on se retrouve dans un mois ou deux, indépendamment du bouquin. C’est une mauvaise idée ?

Une mauvaise idée ? Je suis prêt à vous écouter chaque jour !

Bah voilà ! On fait une chronique (enthousiaste) ! Pour tout ce qui peut vous arranger, et pour rétablir un certain nombre de contre-vérités, je suis partant. C’est comme ça que Laurence a fait le bouquin. Avant elle, j’ai refusé une bonne dizaine de fois de faire ces fameuses mémoires. D’abord, ça m’emmerde ! Ce genre de livre, je ne trouve pas ça toujours très intéressant. Un jour, il y a sept ou huit ans, je fais une émission pour la télévision suisse à l’occasion d’une commémoration en l’honneur de Claude François. C’est là que j’ai fait la connaissance de Laurence. Elle m’a sollicité pour une interview dans un numéro spécial de Podium. Fait rarissime, j’étais content de la précision de son article. Elle m’a fait comprendre qu’il faudrait peut-être aller plus loin. Surtout, elle a eu la phrase qui tue : « Vous n’avez pas le droit de garder pour vous toutes ces anecdotes formidables ! ». Elle a insisté, insisté, et j’ai fini par dire : « Bon, d’accord. Faites-moi vingt pages. Après, je vous dit oui ou non ».

Vous avez lu les vingt pages…

Et j’ai été séduit. Là, j’ai dit : « OK, on se lance ! ».

Qu’est-ce qui explique que ce projet ait mis de si nombreuses années à voir le jour ?

Laurence Lorenzon : Beaucoup d’interlocuteurs, beaucoup de gens à rencontrer.

Régis Talar : Et puis, il est pointilleux !

Laurence Lorenzon : Ah, non ! C’est pire. En fait, il a fait cette biographie comme il faisait ses disques. Quand je vous dis qu’il corrige à la virgule près, ce n’est pas une formule. Il a réellement corrigé des virgules ! Au feutre bleu, au feutre rouge. Il ne veut pas utiliser un mot pour un autre, il fait très attention à la scansion des phrases. Tout est une question de musique, que ce soit dans les mots comme dans le rythme.

Je vais vous dire, aujourd’hui, ce que j’espère sincèrement, c’est qu’un maximum de gens seront satisfaits de ce qu’ils vont lire. Je sais le boulot que ça représente. Ce sont des dizaines, et des dizaines d’heures d’interview qu’elle a réalisées, sans jamais changer un traître mot de ce qui avait été dit. Tous les témoignages ont été respectés. D’ailleurs, j’ai été un poil déçu qu’il n’y ait pas quelques interviews de gens qui ne m’aiment pas. Au départ, j’avais imaginé construire ce bouquin en trois temps : préface, postface, volteface.

 

 

Vous étiez réellement prêt à publier, dans votre livre, des témoignages critiques à votre égard ?

Oui, parce que là, ce que je lis, ça me gêne…

Laurence Lorenzon : Jacques est gêné par les témoignages qui lui sont faits. Il aurait même voulu en édulcorer certains. Il me disait : « Attends, là, c’est trop ! ». Moi, j’ai entendu les gens parler avec tellement d’amour, de passion. En plus, c’était redondant dans le sens où tous m’ont dit : « C’est un génie, c’est un génie… ». Et ce, quel que soit mon interlocuteur. Des Fugain, des Julio, ce sont des gens qu’il n’a pas énormément croisés dans sa vie. Julio Iglesias m’a appelé d’Uruguay, alors qu’il était en pleine tournée, pour me parler de Jacques avec une admiration incroyable. On a échangé pendant une heure à son sujet. Quand quelqu’un comme Iglesias t’appelle, tu ne vas pas édulcorer ses propos.

Finalement, il n’y a qu’un seul témoignage qui est moins positif : celui de Fugain, lorsqu’il évoque votre côté homme d’argent…

Voilà, j’ignorais qu’il le pensait. C’est son opinion, c’était important de la garder.

Avez-vous parfois été surpris par ce que vous avez lu ?

Oui, parce qu’il y a eu un formidable travail de recherche de la part de Laurence.

Laurence Lorenzon : Par exemple, j’ai eu la chance de retrouver cette interview de David Bowie, dans laquelle il expliquait comment « My way » lui était passée sous le nez. Il y a beaucoup de choses que Jacques a découvertes, que ce soit grâce aux archives ou par les témoignages qui ont été faits.

Pour Bowie, j’ai été très surpris, c’est vrai. J’ignorais totalement ça. Il faut bien comprendre que nous étions des bulldozers. Quand un album était fini, on passait instantanément à la promotion, on réfléchissait déjà au prochain, et ainsi de suite. On n’a jamais pris le temps de se retourner. Pour « My way », il y a eu un documentaire, produit par Canal+, avec des moyens illimités. Par exemple, ils ont été à Los Angeles pour interroger l’ingénieur du son qui avait fait la séance. J’ai découvert tout ça. Il y a plein de choses dont je ne me souvenais plus, et qui m’ont été restituées grâce à ce livre. Prenez l’anecdote des « Lacs du Connemara ». On a été l’enregistrer à Londres, par le London Symphony Orchestra. Les mecs, ils étaient deux cent vingt, une armée ! Eux, ils nous voyaient comme les petits français avec la baguette de pain, évidemment. Du coup, au lieu de nous mettre l’ingénieur du son en chef, ils nous ont collé un assistant. Et il en a fait, des conneries : on nous entendait parler sur certaines pistes, on m’entendait chanter en voix témoin… un merdier ! En plus d’être fausses, les cornemuses étaient inexploitables car on entendait ma voix sur cette piste. Ça, on s’en est aperçu en revenant à Paris. Il faut préciser qu’on avait fait trois ou quatre copies des bandes pour les rapatrier au plus vite. A l’époque, la loi imposait de les laisser deux ou trois jours en douane. On était pris par le temps : Sardou partant en gala le soir même, il fallait enregistrer sa voix dans un créneau très réduit. En France, de retour en studio, on a été contraint de refaire à toute vitesse les cornemuses d’origine au synthé. En l’espace de deux heures, Bernard Estardy et Roger Loubet ont dû rectifier ça, pour que le père Sardou puisse enregistrer en arrivant. Il ne connaissait pas bien la chanson. Du coup, je me suis mis sur cet endroit un peu surélevé du studio CBE, là où le chef d’orchestre se place habituellement pour diriger, et j’ai mimé les paroles en articulant très fort, pour qu’il puisse suivre et s’y retrouver dans la chanson. Et là, il fait la chanson en deux prises ! Comment il l’a chantée, cet enfoiré ! Waouh ! C’est extraordinaire.

Parlons de Jacques Revaux, le mélodiste. On apprend dans le livre que vous composiez sur des textes dont vous ne compreniez pas toujours le sens. C’était le cas pour « La fille aux yeux clairs » co-écrite par Sardou et Lemesle. Ce dernier raconte une anecdote savoureuse. Une fois la chanson créée, Sardou vous dit naturellement : « C’est maman qui va être contente ! ». Et là, vous lui répondez : « Pourquoi, ça parle de ta mère ? ».

Oui, c’est le genre de choses qui m’est arrivé assez souvent. C’est vrai qu’en l’occurrence, je n’avais pas compris qu’il s’agissait de sa mère…

C’est l’atmosphère qui se dégageait du texte plutôt que son sens qui vous inspirait ?

Les mots, essentiellement les mots. Je lis, je lis, et je me dis : « Putain ! Qu’est-ce que j’aime ça ! ». Après, j’ai régulièrement cherché la phrase levier, l’épicentre du texte. Souvent, j’ai détruit le beau canevas de mes auteurs (rires).

J’ai été bluffé par la facilité avec laquelle vous avez composé certaines mélodies, dont beaucoup sont restées dans la mémoire commune. En quelques secondes…

On démarre toujours en quelques secondes. Dans une journée, on fait quarante départs de chansons. Après, c’est bon ou c’est mauvais.

Régis Talar : Si on reste sur « La fille aux yeux clairs », je suis témoin. Il a pris le texte, et instantanément, en le lisant, il en a trouvé la mélodie qu’on connaît.

 

 

Chez vous, on ne ressent jamais le côté laborieux de la création.

Il ne faut pas se méprendre, on l’a été aussi.

Laurence Lorenzon : Vous savez qu’ils n’ont toujours pas répondu à la question d’origine, sur l’anecdote de leur rencontre (sourires) !

Régis Talar : C’est vrai ! Jacques était venu chez Tutti, la maison dans laquelle je m’occupais de l’artistique. Je passe dans le couloir, et j’entends cet inconnu dans le bureau du mec qui écrivait les partitions. Il chantait une chanson qui s’appelait « J’ai croqué la pomme ». Sans réfléchir, j’ai frappé à la porte et j’ai demandé à être présenté.

Pourquoi je me trouvais dans ce bureau minuscule ? En fait, je revenais de l’armée, après vingt-sept mois et vingt-sept jours passés sous les drapeaux, pour être précis ! Avant l’armée, j’avais participé à un concours : « Les numéros un de demain » où j’avais été éliminé par mon ami Hugues Aufray en finale, sur la scène de l’Olympia. Toujours à l’Olympia, j’avais retenté ma chance quelques temps plus tard, à l’occasion d’un autre concours : « Le coq de la chanson française ». Toujours pas de victoire, mais une bien belle consolation. Alors que je regardais mes concurrents sur le côté de la scène, on me tape sur l’épaule. Je me retourne, un monsieur me félicite chaleureusement. Ne l’ayant pas reconnu, je lui demande :  « A qui ai-je l’honneur ? ». « Ray Ventura, votre éditeur si vous le permettez ». J’avais dix-huit ans, j’étais très impressionné. Le lendemain, il m’avait donné rendez-vous rue Caumartin, au sein de ses éditions. Toute ma vie, je me souviendrai que c’était Raymond Lefèvre, le grand chef d’orchestre de l’époque, à qui je devais payer mes orchestrations. A l’époque, ça coûtait quatre cent balles, et c’était énorme ! Moi, quand je faisais du cabaret, je touchais huit francs tout au plus ! A cette période, je fais connaissance de Sacha Distel – le neveu de Ray Ventura – qui devient mon directeur artistique : c’est lui qui s’occupe de mes chansons dans l’édition. J’ai enregistré quelques chansons avant l’inévitable départ à l’armée. Entre temps, de succès en déconvenues, Ray Ventura fait faillite. Il vend ses éditions au groupe Philips, dont les éditions Tutti sont une filiale. Voilà comment je me retrouve rue Laffitte, au sortir de l’armée. Je rencontre le pianiste, à qui je chante mes chansons. C’est à ce moment là que Régis passe…

A suivre…

 

JACQUES REVAUX

10 commentaires sur “JACQUES REVAUX

  • 9 novembre 2014 à 2014-11-09T11:43:27+00:000000002730201411
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    Félicitation Bastien pour cet entretien! J’attend avec impatience la suite. Je n’ai pas encore lu le livre mais ça donne envie, même s’il était évident pour moi de l’acheter et de le lire.
    Pour moi Sardou, ce sont trois personnes derrière la création des chansons. Evidemment, il y en a d’autres qui comptent mais c’est avant tout Sardou lui-même, Jacques Revaux pour les musiques et Pierre Delanoe pour les textes. C’est cette alchimie entre ces trois artistes qui a fait le répertoire que l’on connait tous. Evidemment que tout ce qui est dit sur la relation avec Sardou est intéressant. On le savait plus ou moins, ou du moins, on l’avait perçu mais, plus intéressant encore est le travail des chansons, l’écriture des albums. C’est ça qui reste. Je vais lire le livre et j’espère y trouver ça aussi. Ce que Revaux laisse entrevoir sur la création des Lacs, de la fille aux yeux clairs ou sur l’album Victoria de 1980. C’est un album que, j’ai toujours trouvé plus faible mais je suis étonné que la critique se porte sur la voix, qui envoie quand même pas mal sur ce disque (La haine, La maison enfer,…).
    Et puis, Trema c’était aussi Aznavour, Delpaech, Reggiani,…
    Avec des gens comme Revaux ou Talar, je suis sûr que la chanson française a beaucoup perdu. Je regrette beaucoup cette époque, dont moi aussi j’ai la nostalgie, un temps où l’on avait des paroliers qui savaient écrire des chansons…

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    • 27 novembre 2014 à 2014-11-27T16:02:52+00:000000005230201411
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      D’accord avec vous pour l’ensemble de votre commentaire sauf en ce qui concerne Delanoë. Bien sûr qu’il a fait de belles chansons AVEC Sardou qui est aussi auteur mais Sardou en a fait de très belles avant et après Delanoë.
      Quant au disque de 1980, il n’est pas plus faible que les autres mais il rassemble des chansons qui sont, au contraire et à mon sens, sinon d’un autre niveau que celles des autres disques mais qui ont une autre portée, elles ne sont pas la pour divertir mais pour faire réfléchir un peu plus. Les deux qui auraient pu avoir un succès (Victoria et la génération loving you) n’ont pas rencontré le public.
      Cordialement,

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  • 10 novembre 2014 à 2014-11-10T10:31:42+00:000000004230201411
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    Magnifique interview. En le lisant j’ai appris beaucoup de chose sur Jacques REVAUX et cela m’incite à acheter son livre. Merci Bastien

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    • 20 novembre 2014 à 2014-11-20T22:46:22+00:000000002230201411
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      Super Bastien, toutes me félicitations pour cet interview, je viens juste de lire, c’est passionnant !

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  • 26 novembre 2014 à 2014-11-26T15:39:21+00:000000002130201411
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    ça c’est une interview , ça va loin . J’espère que ce Monsieur Revaux que je soupçonne d’être macho parlera un peu plus de Sylvie Vartan car les 4 albums studio qu’il a réalisé pour elle sont les derniers qui ont une valeur réelle .
    En plus , c’est lui qui lui a appris à interpréter hors du modèle yéyé. On en parle jamais , c’est dommage que les femmes soient toujours vaguement méprisées.

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  • 27 novembre 2014 à 2014-11-27T15:58:49+00:000000004930201411
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    Félicitations pour cette magnifique interview. J’adore les musiques de Jacques Revaux, j’aimais beaucoup le compositeur génial, l’homme aussi pour le peu qu’on l’a vu à a télé et là je vais m’empresser d’acheter son livre et pas par nostalgie. Dieu que cela fait plaisir de tomber sur des gens comme lui qui appellent un chat un chat et font preuve d’autant de sincérité mais aussi de sagesse?

    J’ai été très peiné quand ils se sont séparés Sardou et lui, je savais que c’était la fin de quelque chose de grand. Il n’est pas insultant pour Sardou, que j’adore toujours autant, de dire qu’il y a un avant et un après Revaux.

    En ce qui concerne le disque contenant la maison en enfer, il y a quand même des morceaux fantastiques dedans comme « dossier D » ou « la haine », cette dernière étant furieusement d’actualité mais ce disque marque un changement dans la carrière de Michel Sardou : le passage de la contestation à une certaine réflexion. Et puis il n’y avait pas beaucoup de chansons qui auraient pu être portées sur scène, en tout cas pas aussi facilement que celles qui y figurent régulièrement.

    J’ai eu le plaisir de rencontrer assez récemment Jacques Rouveyrolis, le concepteur d’éclairages, qui fait lui aussi partie de « l’équipe Sardou » (décidément un sacré rassemblement de talents) il est , sans que beaucoup de monde le sache, celui qui a introduit en France les éclairages modernes de scène que l’on voit de partout !!!

    J’espère que le livre de Jacques Revaux va connaître un grand succès !

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  • 8 mars 2015 à 2015-03-08T16:17:46+00:000000004631201503
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    Bravo pour ce superbe entretien avec ce compositeur de génie qu’est Jacques REVAUX. Depuis ma petite enfance dans les années 70, Michel SARDOU est mon idole, j’ai acheté tous ses disques (audio, live, DVD). J’ai été le voir de nombreuses fois en concert. D’un milieu très pauvre, pour moi le plus beau cadeau que je pouvais avoir à Noël était le dernier 33 tours de Michel. Bien entendu je regardais avec qui Michel écrivait et composait ses chansons. Et pour la grande majorité la musique était signée Jacques REVAUX et le disque produit par Jacques REVAUX. Pour moi Michel est et restera indissociable de Jacques REVAUX. Mon rêve serait que Jacques et Michel acceptent de retravailler ensemble. C’est trop bête que ce couple mythique ne se reconstitue pas. Et Jacques sait imposer à Michel le fait d’utiliser toute la puissance et la qualité exceptionnelle de sa merveilleuse voix. Concernant le 33 tours de « Ma génération c’est loving you, la maison en enfer, Victoria, le dossier D, une donneuse, … », je l’aime autant que les autres disques de Michel. Et il chante avec toute la puissance de sa merveilleuse voix. Une anecdote, je venais d’entrer au collège, il y avait un élève qui avait une montre avec la musique de « ma génération c’est loving you », je l’enviais !
    Je connais quasiment tout le répertoire de Michel tellement je l’ai écouté. Je me souviens collégien, j’étais dans le car scolaire (demi-pensionnaire) qui m’emmenait au collège à Pontarlier (Haut-Doubs), tout à coup j’entends « moi Domenico de raguse … » un frisson me parcours, je me dis c’est SARDOU, il venait de sortir ce merveilleux disque « IO Domenico ». Je ne l’avais pas encore entendu. Mais je connais tellement le timbre de voix de Michel que je l’avais reconnu dès le premier mot. Et que dire de cette fabuleuse chanson « IO Domenico » ! Une pure merveille !
    Idem lorsque Michel à sorti le CD « Marie-Jeanne », mon réveil sonne et j’entends Michel, je l’avais immédiatement reconnu.
    Toute ma vie est jalonnée par le répertoire et la voix exceptionnelle de Michel. SVP Monsieur REVAUX refaite des chansons avec et pour Michel, vous êtes 2 hommes exceptionnels indissociables et vous faites partie du patrimoine de la chanson française. Je pense que vous devez vous rendre compte de tout le bonheur que vous avez donné à des millions de françaises et français (le public de Michel contrairement à ce que beaucoup pense et autant masculin que féminin et les fans hommes sont très fidèles).

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  • 23 décembre 2015 à 2015-12-23T19:43:23+00:000000002331201512
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    Super intéressant votre interview! Merci!

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  • 3 mars 2016 à 2016-03-03T15:41:35+00:000000003531201603
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    Chapeau bas pour cette itw passionnante et, effectivement, qui en appelle d’autres.
    Jacques REVAUX est un mélodiste remarquable.
    Les musiciens qui s’essayent aux partitions de ses compositions voient très vite, derrière la ligne musicale, la richesse et la séduisante complexité des accords et des arrangements. Un régal à suivre, croyez moi !
    Quant au Phénomène Sardou, ceux qui le suivent connaissent cette fibre artistique, avec sa fougue, sa sensibilité et la capacité qu’il a eu longtemps de fédérer les talents, de la création aux remarquables spectacles. Ses travers font sa force et ont forgé le bonhomme, et quel bonhomme !!
    Grand merci à tous deux et vivement la suite 😉

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  • 29 juillet 2017 à 2017-07-29T19:04:29+00:000000002931201707
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    j’ai découvert derrière ce compositeur hors norme , un homme d’une grande franchise , ce qui est rare dans ce métier . Dommage qu’il ne ce remette pas au piano Ses mélodies manque à la chanson FRANÇAISE .

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