LAURENT LUYAT (2)


 

 

 

Courant mai, deux ans après l’avoir interviewé une première fois pour HORS FORMAT, Laurent Luyat nous reçoit pour évoquer son actualité télévisuelle et la sortie du deuxième tome des Coups du Sport. Encouragé par le succès du premier volume (écoulé à plus de quinze mille exemplaires), Luyat s’est remis à l’ouvrage (toujours avec la collaboration de Guillaume Botton) pour décrypter cinquante nouveaux moments qui ont fait basculer l’histoire de leur sport. L’interview, parue il y a quelques mois sur le site de L’EQUIPE, est aujourd’hui à lire en intégralité sur Hors Format. L’occasion de découvrir certains passages inédits dans lesquels l’animateur-chef d’orchestre se livre sur sa personnalité, sa façon de supporter les coups durs, et son bonheur de continuer à exercer son métier. Laurent Luyat, tel qu’en lui-même : populaire et profondément honnête.


Laurent, nous avions réalisé une première interview ensemble il y a deux ans jour pour jour, à la veille des grands événements sportifs de l’été. Si on met 2014 à part (NDLR : Laurent Luyat a été très présent à l’antenne en début d’année à l’occasion des Jeux Olympiques et Paralympiques), comment appréhendez-vous ce découpage particulier, avec un été toujours très dense, et le reste de l’année où l’on vous voit moins à l’antenne ?

Ma présence se concentre sur les grands événements, c’est vrai. Après, il y a des choses que l’on voit moins. « Village Départ », par exemple, est une émission qui demande beaucoup de préparation. Chaque année, on attaque la programmation début mars, avec des réunions presque toutes les semaines. Je suis épaulé par un assistant, mais je supervise tout le contenu éditorial de l’émission : les images des villes, les sujets qui seront diffusés, etc. Ensuite, il y a la préparation de Roland Garros. C’est vrai que ça me prend moins de temps, ça. Il faut dire que j’ai la chance d’être sur la terrasse depuis de nombreuses années, que je retrouve vite mes marques, et que je suis le tennis assidûment tout au long de la saison.

Comment s’organise votre quotidien quand vous n’êtes pas à l’antenne ?

En tant que journaliste, on ne compte pas les heures. Si je prends encore l’exemple du Tour de France : on se lève à six heures du matin, on fait l’émission, on arrive sur la ville suivante en fin de journée tout en continuant à préparer l’émission du lendemain, je donne le conducteur à la scripte, etc. Les journées font jusqu’à treize, quatorze heures, mais on s’en fout ! Et puis, à d’autres moments de l’année, il y aura des journées où on travaillera deux heures…

De plus en plus, les droits télés rythment la vie des rédactions sportives et de leurs journalistes. Avez-vous été inquiet pendant les négociations au sujet de Roland Garros ?

Oui, forcément. On l’était tous d’ailleurs. Il faut dire que ce partenariat a été long à se dessiner. Après, c’est un tournoi qui est assez difficile à retransmettre pour les autres chaînes. D’abord, il faut un savoir-faire en production… que nous avons, puisque ça fait maintenant vingt-cinq ans qu’on retransmet le tournoi. Et puis, il y a le risque de la pluie, du match interrompu. On ne sait jamais vraiment à quelle heure ça démarre, à quelle heure ça finit. Pour les chaînes, c’est compliqué de gérer tout ça. Il faut une complémentarité, c’est aussi une de nos forces avec France 2, France 3, et France 4. Ça, c’était un vrai atout pour nous. De plus, Roland Garros fait partie du patrimoine, et les français prendraient très mal le fait que le tournoi soit diffusé sur les chaînes payantes. Pour elles, ça pourrait même être une contre-publicité d’avoir l’exclusivité du tournoi. Si BeIN Sport obtient un jour l’exclusivité de Roland Garros en obligeant, de fait, les français à payer pour suivre le tournoi, ça serait contre-productif pour eux…

Ça me permet de rebondir sur la Coupe du Monde qui démarre dans moins d’un mois, et qui ne sera pas visible en intégralité – c’est une première – par le grand public…

Hélas !

Vous le regrettez, ça…

Ah, oui, oui, je le regrette…

Pensez-vous qu’il existe un risque que tout finisse par devenir payant ?

Vous avez raison, il y a un risque. Heureusement, certains événements sont protégés : le Tour de France, les équipes de France aussi… Dieu merci ! (il soupire) Mais attention, on n’est pas à l’abri que, dans cinq ou dix ans, une loi annule cette protection pour les équipes nationales. En y réfléchissant bien, je ne pense pas vraiment que ça puisse arriver. Les équipes dépendent quand même de leurs fédérations respectives, qui, elles-mêmes, dépendent de l’Etat. Si ça devait arriver, ça serait franchement scandaleux.

On parle souvent d’une culture sportive moins présente chez nous, en comparaison avec d’autres pays européens. Tout ça est lié…

C’est vrai. BeIN Sport, avec l’offre qu’ils ont, dans un pays de sport, ils seraient à cinq millions d’abonnés aujourd’hui (NDLR : la chaîne en revendiquait un  million et demi à la rentrée 2013) ! Après, ceux qui sont abonnés à Canal+ estiment peut-être que l’affiche de Ligue 1 et celle de Ligue des Champions, c’est suffisant. Peut-être que les femmes disent à leur mari: « Attends, tu vas pas regarder du foot tous les jours ! » (rires).

Durant les moments de flou qui accompagnent ces négociations de contrat, êtes-vous amené à réfléchir aussi à votre avenir ?

C’est-à-dire ?

L’acquisition ou non des droits télés a-t-elle un lien direct avec votre futur ?

Forcément. Même si là, avec le seul tournoi de Roland Garros dans la balance, la question ne s’est pas posée. A côté de ça, nous avons toujours les Six Nations jusqu’en 2017, le Tour jusqu’en 2020, les Jeux Olympiques jusqu’en 2020 inclus. Et donc, Roland Garros jusqu’en 2018. Tout a été renégocié par Daniel Bilalian et, ça, c’est le plus important, c’est ce qui nous fait vivre.

Ça constitue une vraie visibilité pour vous à moyen terme…

Oui, et puis, qu’est-ce qui fait six ou sept millions de téléspectateurs aujourd’hui ? Moi, je n’ai pas d’émission régulière, je galère comme un malade pour essayer de faire du divertissement. Mais, quand il y a un grand événement, j’ai la chance d’avoir jusqu’à neuf millions de téléspectateurs devant l’écran. Mis à part un épisode du Mentalist, plus aucun programme ne fait de telles audiences ! On fait quand même de la télé pour un maximum de gens : c’est un privilège, j’en suis conscient…

Depuis 92 et vos débuts à FR3 Grenoble, vous êtes dans ce groupe. Pensez-vous être lié à vie à France Télévisions ?

(rires) C’est vrai que je suis fidèle ! En parallèle, j’ai aussi travaillé sur Europe 1 durant sept ans. Mais c’est vrai que je suis attaché au service public… Il n’empêche que si une proposition particulièrement intéressante m’était faite ailleurs, j’y réfléchirais…

Comment se caractérise votre attachement ?

France Télévisions, c’est là que j’ai appris mon métier, ça ne peut pas s’oublier. Bon, c’est vrai qu’en interne il m’arrive de critiquer le service public, de formuler des reproches, mais, quand il y a une attaque de l’extérieur, je défends toujours ma maison. Il ne faut pas cracher dans la soupe. Je pars d’un principe très simple : si je ne suis pas content, soit je me barre, soit j’accepte les règles qui me sont imposées.

Votre mode de fonctionnement, quant aux critiques que vous formulez en interne et à la solidarité que vous affichez publiquement, me paraît plutôt sain (sourires).

Ce n’est pas non plus héroïque de ma part (sourires). Je trouve juste ça normal !

On parle rarement de vous lors des mercatos…

Je suis très estampillé sport, et aussi très marqué par France Télé. Ici, je fais tous les grands événements. L’offre qui pourrait arriver, il faudrait qu’elle soit au moins aussi forte que ce que je fais actuellement. Pas évident. Et puis, sur un autre style d’émission, je n’ai pas encore les clés, pas les réseaux. Tant qu’il n’y aura pas quelqu’un qui me fera confiance et ira au-delà de l’étiquette « journaliste de sport », ça sera difficile.

Pour l’unité divertissement de la chaîne, malgré Village Départ, vous n’apparaissez pas comme un animateur potentiel, et, pour une partie du service de sport, vous ne seriez pas un journaliste assez pointu. Vous êtes dans une position hybride, forcément délicate, à mi-chemin entre les deux registres…

Le côté « pas assez pointu » c’est fini je crois, c’est passé. Aujourd’hui, les gens savent que mon rôle n’est pas de l’être.

Votre livre (NDLR : Les coups du sport, éditions Ramsay) est-il important pour votre crédibilité ?

(rires) C’est marrant parce qu’on m’a déjà posé cette question tout à l’heure. Je vais vous répondre non. Le livre, il n’est pas pointu dans le sens où je ne parle pas des schémas tactiques mis en place par Mourinho dans les équipes qu’il a dirigées. Là, je raconte des histoires humaines qui vont presque au-delà du sport. Ce que j’aime avant tout, c’est l’émotion que procure le sport, qu’elle soit dramatique ou joyeuse. La palette d’émotions est très large. Je n’ai pas fait ce livre pour acquérir de la crédibilité. Je vous le dis franchement, ceux qui trouvent que je ne suis pas assez crédible, je m’en fous… Moi, je suis un chef d’orchestre : je suis là pour mettre en forme l’événement à l’antenne, pas pour décrypter ou analyser les choses…

Ce livre vous permet de vous illustrer dans un registre proche de l’éditorialiste, rôle que vous avez peu l’occasion de tenir habituellement…

Oui, c’est vrai, c’est aussi ce qui m’a plu. Dans le livre, je réfléchis toujours pour savoir s’il est judicieux que je fasse partager mon avis. Quand je juge que c’est le cas, je le fais. Après, le lecteur se fait sa propre opinion. Le point positif dans l’écriture du livre, c’est l’absence de barrières. Je suis mon propre patron, si je puis dire (rires).

Le premier des événements qui marquent votre année, c’est Roland Garros. Ce sera votre douzième édition sur la terrasse…

(sourires) Je reconnais bien là votre précision !

Existe-t-il un risque de lassitude ?

Je me pose toujours la question de savoir si je serai encore motivé une année de plus. Et puis, dès le premier jour, je retrouve la passion intacte. Le fait d’être sur cette terrasse qui surplombe le court, de voir les matchs, c’est un vrai privilège. J’ai conscience de ça ! L’envie, la passion, c’est indispensable. Si ce n’était pas le cas, les gens le verraient à l’écran. Je veille à ne pas faire l’année de trop…

Vous me l’aviez dit il y a deux ans, vous le répétez aujourd’hui : vous seriez prêt à céder votre fauteuil si la motivation venait à s’étioler…

Oui, car j’ai conscience que ça me desservirait de rester à l’antenne dans ces conditions. Je serais moins bon. Il y a quelques jours, j’étais sur un salon du livre, et beaucoup de gens sont venus me voir. Ce qui revient le plus régulièrement dans les paroles qu’ils m’adressent, c’est ce côté sympathique et passionné qu’ils retrouvent chez moi. C’est ce qu’ils aiment. Si un jour je perds ça, il faudra que je m’arrête…

Vous semblez avoir la popularité rêvée : pas d’admirateurs qui vous suivent jusqu’à chez vous, mais une vraie fidélité et une affection réelle du public…

C’est vrai, je le crois. Le public de province, populaire, m’aime bien. A l’inverse, certains journalistes parisiens « bobos » ont tendance à me considérer comme quantité négligeable. Au fond, ce n’est pas grave.

Malgré cela, arrivez-vous à évoluer sereinement au sein de ce milieu ?

Je vais vous dire, moi, je n’ai jamais bénéficié d’aucun piston, et je n’ai pas de réseau dans ce milieu. Ça a des conséquences, forcément. Déjà, le fait que, comme on en parlait, j’ai du mal à sortir du sport. En même temps, avec le livre, je suis invité chez Patrick Sébastien, chez Michel Drucker, chez Cyril Hanouna… Ces gens-là se disent sans doute que je corresponds à leur public plus populaire. De l’autre côté, il y a ceux chez qui il ne faut même pas imaginer que je puisse être invité.

Revenons à Roland Garros. Le dispositif mis en place par France Télévisions évolue pour la première fois depuis plusieurs années avec, notamment, l’arrivée d’Amélie Mauresmo… Est-ce aussi un moyen de devancer l’éventuelle lassitude dont nous parlions à l’instant ?

Voilà, il y a l’arrivée d’Amélie qui, au contraire de Tatiana Golovin, ne sera pas toujours avec moi sur le plateau. Elle commentera, et ira aussi interviewer les acteurs du tournoi. Il y aura une rotation sur la terrasse : Arnaud va venir, les consultants viendront, les journalistes aussi. A partir de dix-huit heures, quand les gens rentrent du travail, on fera un point complet sur les événements marquants de l’après-midi. Si, ce que je ne souhaite pas, Tsonga se fait taper assez vite, on expliquera, avec nos journalistes et nos consultants, les raisons de la défaite, et on reverra les temps forts.

Il y aura un vrai décryptage, ce qui existait moins avec Tatiana Golovin…

Tatiana, je la trouvais de mieux en mieux dans ses analyses. Je l’adore vraiment. Aujourd’hui, elle est sur une autre chaîne (NDLR : BeIN Sport) et nous avions la volonté de faire bouger certaines choses. Par exemple, je vais me déplacer, et quitter la terrasse pour me rendre en tribune ou sur un court annexe quand quelque chose d’important se sera produit. On va voir ce que ça va donner. Ajouté à ça le « Journal de Roland Garros » que je présenterai chaque soir, en direct, avant « Plus belle la vie ».

Le départ de Golovin, c’est un mal pour un bien ?

On a fait cinq éditions avec Tatiana. C’est celle qui a fait le plus d’années parmi nos consultants. Ça marchait bien entre nous, il y avait une vraie complicité. L’arrivée d’Amélie, c’est autre chose : une ancienne numéro un mondiale, victorieuse en Grand Chelem, avec une crédibilité totale. C’est une fille très pointue, qui dit des choses particulièrement intéressantes sur son sport, et qui s’intéresse aussi bien au tennis masculin que féminin. Mauresmo, c’est vraiment une super recrue…

On va se servir de Roland Garros pour évoquer votre statut. Rafael Nadal défend son trophée chaque année. C’est un peu pareil pour vous qui êtes depuis plus de dix ans le numéro un lorsqu’il s’agit d’animer les grands événements sportifs du groupe… Avez-vous peur de finir par descendre de l’échelle ?

Dans ce métier, on n’est jamais à l’abri. Vous savez, j’ai déjà eu des coups durs dans ma vie, j’ai perdu des émissions, etc. Après, il faut savoir rebondir. Parfois, c’est un mal pour un bien, et ça permet de se remettre en questions. Là, je ne suis pas non plus à m’angoisser, et me dire : « Je vais finir par perdre la présentation d’un événement ». Quand on fait ce métier, on a tous dans un coin de notre tête que ça finira par s’arrêter un jour. Un jour, quelqu’un arrivera et présentera Roland Garros à ma place, ça je le sais (rires) !

Le fait d’être très conscient de cette réalité permet-il d’être plus serein, de mieux appréhender le futur ?

Selon moi, ce qui est important dans la vie, c’est d’avoir fait les choses. Si, par exemple, on me confie une émission, et qu’on m’arrête au bout de quatre mois, il y aura une vraie frustration. Là, si on m’arrête après quinze Roland Garros, je ne vais pas être frustré de la même façon. Je me souviens que quand j’ai quitté Europe 1 après quatre ans à présenter le Multiplex… (il soupire) Bon, ça en faisait des émissions,  voilà. Je n’avais pas la frustration de me dire : « Mince, j’ai été arrêté alors que je prenais encore énormément de plaisir, j’avais encore plein de choses à faire ». Dans ces cas-là, il faut rebondir…

Seriez-vous prêt à passer derrière la caméra dans quelques années ?

Oui, après soixante balais, j’aimerais bien…  A partir d’un certain âge, quoi qu’il arrive, on prend un peu la place de quelqu’un de plus jeune. (il réfléchit longuement) Après, c’est un métier où il est quand même difficile d’arrêter. C’est facile, à quarante ans, de constater dans un regret : « Il a soixante-dix ans, et il est toujours là ». Il y a des mecs pour qui le journalisme, c’est leur vie. Moi, je le comprends ça.

Ça me permet de rebondir sur les critiques qui touchent régulièrement le service des sports. C’était encore le cas à Sotchi. Plus que leurs âges respectifs, ce sont les approximations et les maladresses répétées des journalistes qui agacent les téléspectateurs. Comprenez-vous ces réactions souvent très fortes ?

Oui, oui… Après, on est toujours plus critiqués que les autres sur le service public. Comme ils payent la redevance, les gens ont tendance à penser qu’on doit faire une télévision exclusivement pour eux. Sur Sotchi, bien sûr qu’on peut être critiqué, c’est légitime. On fait seize heures d’antenne, on n’est pas infaillibles. Ce qui m’a choqué, c’est qu’il y avait aussi plein de bonnes choses qui ont été occultées… Aujourd’hui, on ne parle que des points négatifs.

Ce n’est évident d’évoquer le sujet avec vous, d’autant que vous n’êtes pas directement touché par ces critiques…

C’est vrai, pour l’instant j’ai la chance d’être épargné (rires) ! Je le dis avec humilité. Il y a dix ans, j’étais un peu chien fou, je voulais m’imposer, et j’en faisais parfois des tonnes… A présent, même si je dois mettre un peu de ma personnalité dans l’animation, j’essaie d’être synthétique, direct, cadré. En fait, de laisser la priorité aux champions, de ne pas me mettre trop en avant. Je fais attention à ça…

Ce n’est pas le cas de tous vos collègues…

Je fais très attention à ça, beaucoup plus qu’avant. Je me suis rendu compte que les gens veulent d’abord voir du sport, des champions. C’est comme quand je présente une émission : j’aime mettre les invités, qui sont à table autour de moi, en avant. Quelque part, de toute façon, ils vous le renvoient. Tirer la couverture à soi, c’est un mauvais calcul…

Il y a deux ans, vous m’aviez dit qu’il n’y avait plus de jalousie autour de vous au sein du service des sports. A l’époque j’étais très naïf… Peut-on réellement truster tous les événements sans susciter de l’envie ou des sentiments pas forcément bienveillants de la part de ses collègues ?

Je vous avais dit ça, c’est vrai ? Je ne m’en souviens plus. Je devais être dans une période un peu euphorique…

Bisounours !

(rires) Ah ouais, carrément ! Parce que je ne le pense pas, effectivement (rires) ! Il est paradoxal, ce métier. Il est à la fois magnifique : on a la passion, l’envie, on voyage, on fait des choses fantastiques. Et puis, par ailleurs, c’est aussi un métier de jalousie, de rivalité. Il faut faire attention à tout : aux peaux de bananes, aux gens qui veulent vous piquer votre place, à ceux qui disent du mal quand vous n’êtes pas là… Il faut arriver à vivre avec ça. Il faut rester à son niveau, et maintenir le cap constamment.

Avez-vous toujours pris les aspects négatifs de votre métier avec philosophe, ou est-ce un cheminement qui se fait au fil des années et des déceptions ?

Je m’en suis rendu compte au fil du temps, c’est ça. On finit par perdre quelques illusions. Quand j’étais gamin, c’était un rêve de faire ce métier. Ça l’est toujours car l’envie est toujours là, c’est l’essentiel. A partir du moment où on a l’envie, tout est facilité. Mais il est certain que ce n’est pas un métier de tout repos psychologiquement. Petit à petit, on se blinde. Mon défaut, c’est que je suis hypersensible… C’est terrible. En même temps, c’est aussi une richesse je trouve. Parce que ça permet de vivre des choses, de les ressentir de façon importante. C’est aussi des souffrances, parfois…

Toujours aujourd’hui ?

Même si je suis blindé, il y a des choses que je n’aime pas, que j’accepte toujours assez mal. Vous voyez, sur les critiques de Sotchi par exemple. Certains journalistes ont été malhonnêtes : ça, ça me scandalise…

Bruno Roger-Petit, par exemple…

Ouais, lui, voilà. Ses articles, c’était d’une malhonnêteté rare ! Ce sont des gens qui nous critiquent pour régler leurs comptes personnels.

Ça vous touche…

Quand on dit que Patrick Montel et moi avons humilié un journaliste, c’est une honte ! Il isole deux minutes de l’émission, écrit un papier incendiaire. Forcément, les gens qui n’ont pas vu l’émission vont se dire : « C’est vraiment des pourris ces gars-là ! ». En fait, ce n’était pas du tout ça. C’est sournois, vicieux, et malhonnête. Après, on ne va pas se mentir, ça ne m’empêche pas de dormir la nuit. Quand on y pense, ça n’a aucune importance. Avec son article, il s’adresse à une minorité. Quand vous lisez sur internet les blogs des journalistes « bobos » parisiens qui nous taillent, et que vous allez quelques jours plus tard rencontrer les vrais gens en province, le son de cloche n’est pas du tout le même. Même si, bien sûr qu’il y a des choses à redire sur notre couverture des événements, bien sûr. Sur « Village Départ », c’est pareil. L’année dernière, j’ai lu un article de Rue89 qui nous allumait. Encore une fois, c’était d’une grande malhonnêteté intellectuelle. Ils citent Sébastien Patoche, Frédéric François et écrivent : « Regardez les beaufs là ! ». Ils ne mentionnent pas Eric Serra, le compositeur du Grand Bleu que nous avons aussi reçu, Yann Queffélec, dont l’un des livres a obtenu un Prix Goncourt, André Manoukian, etc. Bon, moi je ne m’adresse pas à ces gens-là. Ce sont des gens malhonnêtes, c’est tout. Si dans cette émission j’invite Miossec ou Delerm, avec tout le respect que j’ai pour eux, ça ne va pas coller avec le public de France 3, et celui du Tour de France, à treize heures pendant les vacances. On fait de la télé pour les gens qui la regardent.

Au fond, ceux qui émettent ces critiques, ne rêveraient-ils pas, tout simplement, d’être à votre place ?

Bien sûr, vous avez totalement raison. J’ai quand même entendu des confrères de France 3 région nous critiquer, en disant : « Si on était à leur place, on ferait autre chose ». Cette phrase, elle résume tout. Que voulez-vous que je dise de plus ?

Fabien Lecoeuvre dit à votre sujet que vous avez conservé votre âme d’enfant, et que c’est notamment ce qui explique l’affection que vous témoigne le public…

Cet élan me touche toujours. Sur « Village Départ », je réserve toujours une vingtaine de minutes pour faire des photos, discuter avec les gens après les émissions. Ils sont hallucinants, quoi. Ils m’attrapent, ils m’embrassent…

Ils sont proches de vos origines populaires…

Ils sont proches de moi, et bienveillants. Et puis, dans le cadre de l’émission, je suis encore plus disponible et « dévoué » à eux. C’est un vrai bonheur, des émotions positives. J’y reviens, mais faire une émission de variété, c’est mon rêve depuis tout petit. Dans « Village Départ », quand je vois les chanteurs descendre de la scène pour aller chanter avec le public autour, j’adore ça. Quand Michèle Torr va dans le public pour chanter « Emmène-moi danser ce soir », et que tout le monde reprend la chanson avec elle, c’est génial. Ça, le petit milieu parisien, ça l’emmerde ! Cette proximité, c’était très en vogue dans les années soixante-dix. Aujourd’hui, des gens comme Calogero, comme Nolwenn, ils gardent une certaine distance avec le public…

On a beaucoup parlé de télé, mais votre actu est aussi littéraire, avec la sortie en librairie du deuxième tome des « coups du sport ». Comment est née l’idée de départ ?

Je vais vous dire exactement comment tout ça a démarré. On est en septembre 2012, et je viens d’apprendre que je ne fais pas le tournoi des Six Nations. Je me dis : « Bon, jusqu’à Roland Garros, j’ai pas grand chose ». Plusieurs de mes amis, dont Cyril Féraud (NDLR : animateur de « Slam » sur France 3), me répètent : « Tu devrais écrire un livre de sport, profiter de ce temps que tu as ». Paraphraser la page Wikipédia pour évoquer les grands moments de sport, je n’y voyais pas l’intérêt. Aujourd’hui, je suis convaincu que les gens veulent une valeur ajoutée. J’ai réfléchi, et j’ai pensé à tous ces moments de sport totalement inattendus. L’angle me plaisait. Ensuite est venue l’idée des « coups de… », ce qui me permettait de ne pas faire les choses de façon chronologique ou par sport. Rapidement, j’ai trouvé les histoires à raconter, du coup de boule de Zidane au service à la cuillère de Chang.

Comment s’organise votre travail avec Guillaume Botton ?

La répartition est toute simple : il écrit les faits bruts, et je fais le décryptage. En plus, on a des témoins qui viennent apporter leur regard sur l’événement. La valeur ajoutée, c’est l’ensemble.

Vous travaillez séparément ?

Voilà. Après, on s’envoie nos textes, et on les reprend, de façon à ce que ce soit complémentaire, qu’il n’y ait pas de redite. De mon côté, c’est un vrai boulot de décryptage avec beaucoup de recherches, d’autant que je vérifie tout douze fois pour éviter la moindre erreur ! Moi, je ne voulais pas avoir un nègre. D’ailleurs, je me demande comment on peut aller vendre un livre dans une émission quand on ne l’a pas écrit (sourires). Je serais incapable de faire ça ! Il y a une vraie rigueur dans ce travail d’écriture qui dure près de quatre mois. Je fais un premier jet puis j’étoffe les histoires, je vérifie, je visite plein de sites étrangers, je recueille des témoignages : c’est passionnant.

Il y aussi une répartition dans les thèmes à l’intérieur du livre. Etait-ce important qu’il n’y ait pas de déséquilibre, de sujets trop sordides par exemple ?


Exactement. La mort de Marc-Vivien Foé, c’était un thème que je voulais évoquer dans le premier, mais il contenait déjà trop de sujets dans ce registre. Il faut trouver un équilibre, comme vous dites. Il ne faut pas que le livre soit trop « noir », ni trop anecdotique. Tout doit se mélanger…

On revient à la base de votre passion, avec l’émotion qui prend le pas sur le strict cadre sportif…

C’est vraiment ça. C’est pour ça que ce deuxième livre me plaît encore plus que le premier : la dimension humaine est encore plus forte cette fois ! La main de Dieu de Maradona, le coup de boule de Zidane : ce sont des faits marquants qui se sont produits comme ça, instinctivement. Ils sont incontournables, c’est pour ça qu’ils étaient dans le premier volume. Cette fois, on raconte des histoires de vies incroyables : celle d’Erika Schinegger, cette championne de ski qui était un homme, ou encore celles des rugbymans cannibales… C’est invraisemblable et, donc, passionnant. Il y a des vies romanesques : celle de Johnny Weissmuller, qui termine sénile, ruiné par ses pensions alimentaires. Cet homme a été une star d’Hollywood et, avant ça, un champion Olympique que personne ne connaissait. En 1924, il n’y avait pas la télé pour couvrir l’événement. Et puis, à mon humble niveau, il y a aussi une forme d’hommage qui est rendu à ces champions de légende. C’est ce que j’aime aussi.

Une nouvelle suite est-elle envisagée ?

On va voir, on va voir… J’espère qu’il plaira au public comme ce fut le cas du premier. Quinze mille, pour un livre de sport comme ça, ce sont des ventes très très rares. L’éditeur pensait en vendre trois fois moins ! Eric Naulleau, que je connais bien, me disait : « Franchement, elles sont incroyables tes ventes ! ». D’ailleurs, j’ai découvert que la moyenne pour un livre se situait entre huit cent et deux mille passages en caisse. Bien sûr, il y a tous les cas exceptionnels : un Goncourt ou un livre très attendu comme celui de Domenech. Alors, pourquoi pas une suite ?  D’un autre côté, j’ai aussi l’idée, avec Fabien Lecoeuvre, de le décliner au domaine de la chanson…

Vous auriez pu commencer par là…

C’est-à-dire que si j’avais été voir mon éditeur en lui disant : « Je veux faire un livre sur la chanson ! », je suis pas sûr qu’il aurait été d’accord. Sur le sport, c’était oui tout de suite : l’idée lui plaisait, il savait qu’il y aurait de la promo, etc.

Pour finir, on va revenir à votre parcours. J’ai l’impression qu’à l’image de votre idole (NDLR : Michel Sardou) votre carrière est un heureux hasard. Lui souhaitait devenir comédien, et a finalement triomphé dans la chanson. Vous, passionné de variété française, élevé aux émissions du Studio 102 de Guy Lux, vous réussissez dans le journalisme sportif…

C’est un peu ça : car ma passion c’est la chanson, les artistes, j’adore le contact avec eux. Ici, au service des sports, y’a plein de gens qui ne comprennent pas pourquoi j’aime autant faire « Village Départ » (rires) ! Les artistes arrivent la veille, on dîne ensemble, on se marre. On vit des moments sympas et conviviaux : j’adore ça. Attention, le sport n’est pas pour moi une activité de substitution. J’aime réellement ça, mais dans mon rôle.

Il y a deux ans, vous me parliez déjà de votre désir d’animer une émission de variété. Vous disiez que c’était le troisième cap à franchir dans votre carrière…

(rires) Ouais, c’est vrai. J’espère que quand vous reviendrez dans deux ans j’y serai enfin parvenu (rires).

Pourquoi n’y êtes vous toujours pas parvenu aujourd’hui ?

Franchement, je me pose souvent la question. Il faut dire que je ne vais pas aux dîners, aux cocktails…

Vous déjeunez parfois avec des producteurs…

Effectivement, j’ai déjà eu des contacts avec certains producteurs, mais rien ne s’est jamais concrétisé parce que, à un moment donné, dans la hiérarchie des chaînes, il y a un blocage…

Qui produit l’émission ?

C’est le service des sports, mais c’est surtout une émission de divertissement, tout le monde le sait. Thierry Langlois (NDLR : directeur des programmes démissionnaire de France 3) m’a envoyé un message sympa l’an dernier pour me féliciter des audiences. Mais personne ne vient naturellement dans l’émission, malgré le fait que nous invitions de vraies têtes d’affiches. Ils se disent peut-être que si ça marche, c’est parce que c’est lié au Tour de France. Il est possible que ce soit en partie vrai, je ne sais pas. Faire sauter les barrières, c’est un peu la croix et la bannière pour moi. Mais je ne désespère pas !

Vous connaissez bien Fabien Lecoeuvre…

Oui, et j’adore animer avec lui, on s’entend vraiment bien. Si je devais faire quelque chose, ce serait avec lui. Je l’ai rencontré un peu par hasard, alors qu’il accompagnait Anne Richard sur l’émission en 2009. D’ailleurs, je ne savais même pas que Fabien était son compagnon à l’époque. Immédiatement, je me suis dit : « Tiens, il faut qu’il soit avec nous l’an prochain ». Depuis, ça se passe super bien. Aujourd’hui, on a des projets ensemble que l’on veut vraiment concrétiser. Pour revenir aux émissions de variétés, il y a aussi des chasses gardées…

Quels sont vos atouts ?

La seule chose que je revendique, et ce n’est pas forcément une qualité aux yeux de certains producteurs qui peuvent être choqués par ce mode de fonctionnement, c’est de travailler sans prompteur. Certains trouvent ça aberrant. Un prompteur, c’est bon pour présenter le journal de vingt heures, pas pour une émission de divertissement…

Pourtant, les émissions de variétés les plus produites fonctionnent toutes avec un animateur au prompteur…

Oui, tout est au prompteur. L’utiliser pour lancer le jeu téléphonique, pas de souci. Mais annoncer les artistes et faire les interviews au prompteur, ce n’est vraiment pas mon truc ! Regardez Patrick Sébastien, il n’utilise jamais de prompteur. Et personne ne va se dire : « Il devrait le faire, ça serait plus carré ». En plus, le prompteur, plus vous l’utilisez, plus vous en avez besoin…

Quelles seraient vos idées pour renouveler le genre de la variété en télé ?

J’ai des idées, des anciennes qu’on pourrait aussi adapter à l’époque d’aujourd’hui. L’essentiel, c’est que les artistes jouent le jeu, en fait.

 

LAURENT LUYAT (2)

Un commentaire sur “LAURENT LUYAT (2)

  • 10 septembre 2014 à 2014-09-10T13:31:42+00:000000004230201409
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    Bravo pour ton interview ! Je suis toujours la plus grande fan de Laurent mais j’aime beaucoup la manière dont tu travailles toi aussi. 🙂

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