HERBERT LÉONARD


 

 

 

« Mon manager m’a dit que vous vouliez faire une interview ? Appelez-moi pour qu’on en discute ». Loin de l’image téméraire et un peu abrupte que lui ont parfois collée certains médias, Herbert Léonard se montre ouvert et attentif dès le premier contact. Il s’excuse même au moment de décaler le rendez-vous initial : « Je suis désolé de remettre notre rencontre de cette semaine. Je suis réclamé pour tourner une émission qui n’était pas prévue tout de suite… Mais avec les télés, ça change tout le temps vous savez ! ». Quelques jours plus tard, Herbert me reçoit chez lui et propose de réaliser l’interview dans un proche restaurant où il a ses habitudes. Durant deux heures, l’artiste (accompagné de son épouse, Cléo) se livre sur son parcours, ses succès, et ses échecs. Lucide et humble, il évoque également son nouvel album rhythm and blues, à paraître dans quelques jours chez Wagram. Un retour aux sources qui séduit déjà les médias (RTL, Europe 1 et la chaîne Melody en parlent !), et qui pourrait permettre à Herbert de retrouver les premières places des charts…


Vous publiez dans quelques jours « Demi-tour », un nouvel album rhythm and blues, influences que vous avez délaissées, à une exception près, au cours de votre carrière. On y retrouvera des chansons que vous aviez enregistrées sur votre premier album, et d’autres qui vous tiennent à cœur. Parmi celles-ci, je pensais retrouver « The house of the rising sun ».

C’est vrai, c’est une chanson que je chantais à l’époque où je n’étais pas encore officiellement Herbert Léonard, lorsque je jouais avec Les Lionceaux, un groupe qui adaptait les titres des Beatles en français. Sur la fin, on avait décidé de se diversifier un peu. Chacun chantait alors ce qu’il avait envie de chanter. Moi, j’étais en plein dans le rhythm and blues, et j’avais donc choisi « Keep on running », « Show me » ou encore « The house of the rising sun ». Ce sont des chansons que je n’avais jamais enregistrées jusqu’à aujourd’hui…

C’est désormais chose faite, hormis pour la dernière chanson citée. Pourtant, c’est avec elle et grâce à vos capacités vocales que vous aviez été repéré par Lee Hallyday…

Avant que Les Lionceaux ne se séparent, on a donné un dernier concert, et on a fait une prise de son. Elle était surtout produite pour que nous gardions tous un souvenir de notre périple commun. Là-dessus, je chantais « The house of the rising sun » avec la voix très haut perchée que j’avais lorsque j’étais plus jeune. Ça me permettait de monter jusque là haut (sourires) ! Un jour, Lee Hallyday a entendu cette bande et il a été très étonné. Déjà, parce que je chantais en anglais… même si c’était plus phonétique qu’autre chose !

Pourtant, lors de votre passage à l’Olympia avec Les Lionceaux (NDLR : en lever de rideau du spectacle de Chuck Berry), tous les spectateurs présents dans la salle pensaient qu’avec vous, le groupe avait recruté un Anglais !

C’est exact, mais il faut dire que j’étais neuf à l’époque. Les spectateurs étaient tous des musiciens qui ne m’avaient alors jamais vu. Oui, ils se demandaient qui était l’Anglais qui chantait avec Les Lionceaux (rires) !

Avec Lee Hallyday, vous signez un contrat de sept ans et enregistrez immédiatement un album. C’est un début de carrière inimaginable aujourd’hui…

Ça se fait d’une autre façon. A l’époque, c’était aussi le cas ailleurs. Récemment, j’ai entendu une interview de Phil Collins qui racontait les débuts de Genesis. Là-bas, ils signaient les contrats par nombre d’albums. Collins racontait qu’ils avaient signé pour trois albums, ce qui laissait du temps pour réussir. Et heureusement, car ils ont eu du succès à partir du troisième (rires). C’était un peu pareil en France, sauf qu’on comptait en années. En plus, tout était mis en place pour que les artistes qui étaient signés réussissent…

Un peu plus tard, au printemps 68, vous connaissez un premier succès avec « Quelque chose en moi tient mon cœur ». L’enregistrement de cette chanson, c’est un concours de circonstances…

C’est vrai aussi. Il se trouve qu’Hervé Vilard et moi faisions partie de la même équipe, dirigée par Lee Hallyday.  Lee avait prévu de lui faire enregistrer des trucs très « Tamla Motown » (rires) ! Aujourd’hui, on en rigole avec Hervé parce que, évidemment, il était incapable de chanter ce genre de choses. Surtout, Lee avait choisi « Quelque chose en moi tient mon cœur » qui était l’adaptation d’une chanson de Gene Pitney. Seulement, en enregistrant le playback orchestre à Londres, personne n’a tenu compte de la tessiture vocale d’Hervé Vilard. Quand celui-ci a dû la chanter, il s’est vite aperçu que c’était impossible et qu’il ne pouvait pas monter aussi haut. De mon côté, il manquait une chanson pour finaliser mon « super 45 tours » (NDLR : disque de quatre titres) qui devait sortir assez vite. Lee me l’a donc proposée et j’ai accepté. Peu de temps après qu’elle ait été enregistrée, le métier est passé au « 45 tours simple » et nous n’avions donc plus besoin que de deux chansons. Lee Hallyday a sélectionné « Quelque chose en moi tient mon cœur » et a même décidé de la mettre en face A ! Ce succès est donc un hasard total…

Dans le même temps, un tournant social majeur se produit avec les événements de Mai 68. Comment les avez-vous vécus ?

En pêchant, à la campagne (rires) ! A cette époque, je travaillais déjà avec Vline Buggy, qui deviendra ma productrice bien plus tard, à partir de « Pour le plaisir ». Son mari était chirurgien et ils louaient ensemble un petit château en banlieue parisienne. Un jour, elle m’appelle et me dit : « Vous devez vous emmerder à Paris, plus rien ne marche. Venez passer un week-end à la maison, on en profitera pour travailler les chansons ». Etant médecin, son mari avait droit à un quota d’essence (NDLR : pendant Mai 68, la France a connu une pénurie de carburant). Il est venu nous chercher et nous y sommes restés cinq semaines. Pour faire court, on a rien vu de Mai 68, sauf les trois, quatre premiers jours. Je me souviens encore que, quand tout est tombé en panne, je me trouvais du côté du Faubourg Saint-Denis, et il fallait que je me rende jusqu’à la Porte de Vanves où j’habitais. J’ai donc traversé Paris à pied, je m’en souviens encore aujourd’hui…

A ce stade de votre parcours, vous êtes propulsé artiste à succès. Vous dites que, plus jeune, vous aviez la communication dissuasive… Avez-vous dû forcer votre nature pour incarner le chanteur populaire que vous êtes devenu ?

Chanteur populaire, ce n’est pas moi qui me suis donné cette appellation ! Ça veut dire quoi, d’ailleurs, chanteur populaire ?

Ce que je voulais dire, c’est que le fait d’avoir du succès implique forcément certaines choses. Etre ouvert, communiquer avec le public…

C’est sûr que je n’étais pas très communicant. On m’appelait le Buster Keaton de la chanson parce que je ne souriais jamais (rires) ! Il faut dire que les pratiques étaient différentes : la communication se faisait principalement au travers de la maison de disques.

Vous dites aussi que, dans votre enfance, vous étiez très indépendant et n’aviez pas pour habitude de compter sur les autres. Etre « piloté » par un manager a-t-il été difficile à vivre ?

Non, pas tant que ça. Pour vous donner un exemple, avant de travailler avec Lee Hallyday, j’avais été présenté à Alain Boublil, qui a notamment écrit les textes de la comédie musicale Les Misérables. Quand je l’ai rencontré, il était directeur artistique chez Vogue, et m’avait dit qu’il aimait beaucoup ma voix. Il voulait me faire chanter « Le lion est mort ce soir » à la manière de Percy Sledge. J’ai tout de suite répondu non. Tout ça pour dire que j’ai toujours gardé mon libre arbitre.

D’ailleurs, vous avez également refusé d’autres choses. Comme quand Johnny et Lee Hallyday vous déconseillèrent d’afficher votre relation avec Cléo, qui est depuis devenue votre épouse.

C’est l’époque qui voulait ça. L’autre jour, j’ai entendu un sujet sur Dave qui expliquait la même chose. Pour beaucoup, il ne fallait pas que les filles qui nous suivaient sachent que leur chanteur avait une relation avec quelqu’un. Johnny m’a déconseillé de m’afficher avec qui que ce soit. C’était un peu ridicule, d’autant que lui-même venait de se marier. Mais bon, lui pouvait se le permettre : c’était déjà une idole (sourires) !

Malgré tout, existe-t-il certaines choses que vous avez acceptées et regrettées ensuite ?

(ferme) Non, non. Pourquoi voulez-vous que je regrette quoi que ce soit ?

Quand on débute, il peut arriver que l’on se laisse imposer des choses…

Je vivais bien avec mon époque, professionnellement parlant. J’étais relativement jeune dans ce milieu. De ce fait, c’est vrai que je ne savais pas exactement ce qu’il fallait faire ou ne pas faire dans cet univers que je ne comprenais pas toujours très bien. Il était indispensable que quelqu’un comme Lee Hallyday soit présent pour me « driver ». C’était assez classique, finalement.

Entre la famille Hallyday et vous, sans que ce soit dit, les choses vont commencer à se dégrader. Il y a notamment l’épisode de la chanson « Hush ». Vous faites part de votre envie de l’adapter à Lee Hallyday qui est emballé. Puis, les semaines passent et vous découvrez que c’est Johnny qui l’a enregistrée…

Vous avez lu mon livre, vous (rires) ! C’est vrai que j’ai toujours cet épisode un peu en travers de la gorge. Lee, il avait le cul entre deux chaises puisqu’il s’occupait à la fois de la star française et d’un chanteur en bon devenir. Trois semaines après lui avoir proposé cette chanson, il m’a dit : « Finalement, ce n’est pas pour toi. On va faire autre chose ». Ce n’est que plus tard que j’ai appris qu’il avait présenté la chanson à Johnny Hallyday, qui en a fait un petit succès. Moi, je n’ai rien vu venir. Mais bon, vous savez, c’était une pratique assez courante. Elle ne me plaisait pas beaucoup, mais que vouliez-vous que je fasse ? C’est à partir de ce moment là que les choses se sont dégradées entre nous. En fait, je venais d’enchaîner deux tubes (NDLR : « Quelque chose en moi tient mon cœur » et « Pour être sincère ») et la direction de la maison de disques a fait comprendre à Lee qu’il devait choisir entre Johnny et moi. Evidemment, il a choisi le premier.

Là encore, je vais rebondir sur un passage de votre livre. Vous y relatez une anecdote qui se déroule un jour où Johnny vous demande de l’accompagner à RTL. Il y croise Gilbert Montagné, vedette montante de l’époque, et finit par repartir en sa compagnie. C’est assez révélateur d’un aspect de la personnalité de Johnny qui a, par exemple, souvent choisi ses auteurs/compositeurs en fonction de l’air du temps…

Dans l’anecdote en question, je ne parlais pas spécialement de ses collaborations artistiques. Vous savez, si j’avais eu la puissance commerciale de Johnny Hallyday, j’aurais probablement fait pareil que lui. Ce que je voulais dire, c’est que Johnny est quelqu’un de très inconstant au niveau relationnel, de l’amitié. Pendant deux ans, il m’a baladé partout. Je sortais avec lui, j’allais en tournée avec lui. Quand Montagné a connu son premier tube, oui, il m’a lâché et il est parti avec lui. Ça, c’est Johnny Hallyday.

J’ai cru comprendre que vous commenciez à devenir un concurrent pour lui…

C’est un truc qui a été monté par les médias. Les gens qui étaient extérieurs à notre équipe ont pu se dire : « Tiens, Lee est en train de fabriquer un nouveau Johnny Hallyday ».  Ce n’était pas vrai. D’abord, je ne chantais pas comme lui, et pas non plus les mêmes chansons. Mais on ne peut pas empêcher les médias de dire ce qu’ils veulent…

En me plongeant dans votre parcours, j’ai eu le sentiment que vous aviez souvent été victime de trahisons, plus ou moins importantes. Notamment quand vous revenez du service militaire (NDLR : Les Jets, son groupe de l’époque, lui signifient qu’il n’ont plus besoin de lui). On perçoit une vraie naïveté, une candeur chez vous…

Oui, il y en avait beaucoup, de la naïveté. L’exemple des Jets, ce n’est pas très important. On ne peut pas parler de trahison. Quelque part, je savais bien que je n’allais pas réintégrer Les Jets à mon retour de l’armée. Et puis, est-ce que je le voulais vraiment ? Je ne savais pas du tout ce que j’allais faire, mais, fort heureusement, Les Lionceaux se sont tout de suite manifestés et ils m’ont proposé une place. Oui, dans d’autres cas, il y a eu des petites trahisons, mais c’est la vie.

Ces expériences malheureuses vous ont-elles rendu méfiant, voire misanthrope ?

(il réfléchit) A l’instant, vous avez dit un truc très juste, c’est que j’étais sans doute naïf à l’époque. Sur le coup, je ne me rendais pas compte de la trahison que ça pouvait représenter quand Lee Hallyday a filé « Hush » à Johnny, ou quand la maison de disques a mis un tour de vis sur moi. C’est bien après que j’ai compris tout ça. Mais je ne crois pas que ça ait fondamentalement changé mon attitude…

A l’inverse, pensez-vous que certains de vos proches ont pu se sentir trahis par vous, consciemment ou non ?

Je crois toujours avoir été clean. J’ai toujours été un peu en dehors du métier. Je le faisais sans être vraiment dedans. C’est à dire que je n’ai jamais couru les cocktails, jamais fait de « people ». Je n’ai pas, non plus, changé de nana tous les six mois pour faire la une des journaux. En fait, je me suis toujours senti plus musicien dans l’âme que vedette.

Si on reprend le fil de votre carrière, on arrive à une période difficile. Vos chansons marchent moins, et vous êtes victime d’un terrible accident de voiture (NDLR : en se rendant à un gala en Belgique, il s’encastre sous un camion. L’accident le laissera partiellement défiguré pendant plusieurs mois). Au début des années 70, vous collaborez avec Gérard Manset. Vous dites avec beaucoup de détachement que ce disque n’a eu l’air de ne plaire qu’à vous…

C’est la vérité. Manset avait absolument voulu que je compose, mais sans doute que les chansons n’étaient pas assez fortes. Ça m’apparaît très clair quand je le réécoute aujourd’hui. Sur cet album, on s’est vraiment fait plaisir, sans chercher à plaire à qui que ce soit d’autre (rires). C’était très spécifique. Et puis, j’étais déjà sur la pente descendante. Ma maison de disques et les médias me lâchaient, le public commençait à suivre.

Avec lui, vous sortez un titre que j’ai découvert récemment : « Du blé, du jonc, des radis ». On comprend déjà votre désillusion…

On a mis ce texte parce qu’il montrait purement et simplement les pratiques de ce métier : cette chanson, c’est comme un point sur un i…

Evoquons un instant Jean Renard…

Mérite-t-il vraiment qu’on en parle ? (NDLR : Un matin, Jean Renard, qui est alors le producteur d’Herbert, s’arrête à son domicile, lui annonce qu’il a fait une étude le concernant, et que celle-ci révèle qu’il n’a plus de public. Dans la foulée, il sort le contrat de sa poche, le déchire devant les yeux du chanteur, et repart aussitôt).

Ce qu’on sait peu, c’est qu’après le succès de « Pour le plaisir », ce même Jean Renard est revenu vers vous afin de réenregistrer les chansons que vous aviez faites ensemble. C’est amusant, ça…

Non, ce n’est pas amusant du tout (rires) !

Quand même, il a reçu le retour de manivelle…

Ouais, je l’ai envoyé chier ! Et devant tout le monde, en plus ! C’était dans le sud de la France. Lui, il était avec Jeane Manson qu’il venait de « créer ». Il est venu me voir et m’a dit : « Maintenant que ça remarche pour toi, on pourrait peut-être réenregistrer les chansons ? ». Je lui ai répondu d’aller se faire foutre ! D’ailleurs, je n’ai pas dit que ça… mais il y a des choses que je ne peux pas répéter (sourires).

J’imagine que vous avez gardé pas mal d’amertume en vous pendant dix ans. Etiez-vous soulagé de pouvoir lui répondre alors que le succès était revenu ?

Je ne suis pas très rancunier, mais en ce qui le concerne, je l’étais. Le succès était seulement en train de revenir, et je trouvais particulièrement osé de sa part de me proposer un truc comme ça. Il faut quand même un sacré culot…

Dans les années soixante-dix, vous devenez journaliste à « Aviation Magazine ». Etiez-vous heureux d’exister à nouveau professionnellement ?

J’étais surtout content d’avoir une occupation. Je continuais à faire quelques galas à droite, à gauche, mais ils étaient de plus en plus minables. L’argent ne rentrait plus beaucoup. Avec le journalisme, mon salaire n’était pas non plus mirobolant. C’est surtout ma femme qui travaillait et faisait bouillir la marmite. De mon côté, j’avais du temps pour élever ma fille, et j’étais aussi heureux d’apprendre un autre métier, d’écrire sur les avions.

Etiez-vous en capacité de décrocher totalement de la chanson ?

S’il n’y avait pas eu « Pour le plaisir », j’aurais sans doute décroché pour de bon, oui. D’autant plus qu’au moment où elle m’a été proposée, j’étais sur le point d’obtenir ma carte de presse, après presque dix ans de journalisme. Et puis, j’ai replongé et laissé tomber la carte de presse.

Cléo : Si ça n’avait pas été Vline qui lui avait fait cette proposition d’écouter des chansons, il serait passé à côté. En mémoire du passé, elle lui a demandé de les écouter, et on ne peut pas refuser ce genre de chose à quelqu’un qui vous a gardé une vraie fidélité pendant toutes ces années. Elle a téléphoné régulièrement, pris des nouvelles, envoyé un petit mot à la naissance de notre fille…

C’est donc en 79 que Vline Buggy vous annonce qu’elle a rencontré un compositeur de talent en la personne de Julien Lepers. Comment expliquez-vous qu’elle ait absolument tenu à ce que vous soyez l’interprète de ces chansons ?

Ce que je vais vous raconter maintenant, c’est n’est pas moi qui le dit, mais Vline Buggy qui me l’a rapporté. Quand Julien Lepers lui a fait entendre ses compositions, il y avait déjà « Pour le plaisir ». Pas dans la forme que vous connaissez, mais elle était là. Vline lui a dit : « Il n’y a qu’un mec qui peut chanter ça vraiment bien, c’est Herbert Léonard ».

Lepers n’a pas eu son mot à dire ?

Il ne savait pas à qui il s’adressait. Il avait déjà proposé ses compositions à plein de monde. De Sheila à Delpech, avec qui il a fait une chanson d’ailleurs : « Vu d’avion un soir ». Personne n’en voulait ! Un jour, il a frappé à la porte de Vline Buggy qui, elle, a tout de suite entendu le potentiel. Et plus précisément encore, à travers moi, d’après ce qu’elle m’a dit. En fait, j’étais le seul à convaincre dans cette histoire. Elle n’a pas eu beaucoup de mal, car j’ai toujours eu une grande confiance en Vline et en son flair. Quand nous avions travaillé ensemble auparavant, je l’avais toujours appréciée. Autant en raison de son travail que de la personne qu’elle était. Sans compter que durant mes années noires, elle m’a souvent téléphoné pour me dire : « Si je tombe sur quelqu’un, je te le dis tout de suite ! ». C’est ce qu’elle a fait…

Vous n’y couperez pas, on va donc évoquer « Pour le plaisir ».

Non, non (rires) !

Ça n’a pas été si évident pour que cette chanson rencontre le public…

D’abord, Vline a financé trois ou quatre maquettes en piano-voix, dont « Pour le plaisir ». Elle a fait le tour du métier avec ses maquettes et personne n’en a voulu ! Comme ce n’est pas le genre de femme à abandonner les choses dans lesquelles elle croit, elle a décidé de faire différemment. Un jour, alors que nous travaillions avec Julien sur des chansons, elle est arrivée et nous a dit : « Salut les garçons, j’ai trouvé un producteur… c’est moi ! ». On lui a demandé si elle avait de l’argent. Ce à quoi elle a répondu qu’elle en avait un peu de côté et qu’elle allait casser sa tirelire pour produire ce disque. Vline s’est alors associée avec Bernard Estardy, du studio CBE, qui lui avait dit que si elle enregistrait ce disque ailleurs que chez lui, il ne lui adresserait plus la parole (sourires) ! Bernard, je le connaissais depuis le début de ma carrière pour avoir fait mon premier album et d’autres choses avec lui ensuite. Elle a donc produit le disque, et a refait le tour du métier. Là encore, personne n’en a voulu ! Pour la petite histoire, il y avait une personne, dont j’ai oublié le nom, qui était au début de ma carrière le directeur financier de la maison de disques Philips. Entre temps, durant mes années difficiles, il en était devenu le PDG. Quand il a appris que j’enregistrais un nouveau disque, il a dit : « Je veux l’écouter en premier », parce qu’il  aimait bien ce que je faisais du temps où j’étais chez eux. Il a reçu le disque, l’a écouté un week-end et a fini par rendre son verdict : « Non, vraiment, je ne vois pas Herbert Léonard chanter ça » (rires). Un jour, un peu par hasard, Thomas Notton, qui était l’ex-guitariste des Fantômes (NDLR : groupe instrumental de rock connu au début des années soixante), est passé au studio. Il a trouvé ça super et comme il s’était reconverti comme directeur artistique chez Polydor, il a réussi à nous filer un sérieux coup de pouce. L’album est donc paru chez Polydor… qui ne voulait pas sortir « Pour le plaisir » comme titre phare. Ils avaient plutôt flashé sur une chanson qui s’appelait « Suzie m’attend ».

Un titre efficace qui aurait pu être un succès également…

Oui, mais je crois que Vline a quand même bien fait de tenir bon et d’insister sur « Pour le plaisir », puisque ça a marché pratiquement tout de suite…

Abordons ce standard de la chanson française (NDLR : écoulé à plus de trois millions de copies, ce qui en fait – au minimum – l’une des quinze chansons les plus vendues de l’histoire en France !) un peu différemment. Depuis plus de trente ans, vous êtes indissociable de cette chanson. Quels rapports entretenez-vous avec elle depuis toutes ces années ? De la fierté, souvent ? De la lassitude, parfois ?

Pour résumer, je vais prendre un exemple. Sur scène, je finis presque systématiquement par cette chanson, que je présente ainsi : « Vous allez la chanter avec moi parce que vous la connaissez bien. Moi, je l’ai chantée dix-sept mille quatre-cent fois depuis 1928, parfois très mal, à force de trop la chanter ». C’est vrai qu’il y a des jours où je n’ai pas envie de la chanter… mais j’y suis tenu. Aujourd’hui encore, je sors un album et on m’invite sur des plateaux de télé pour chanter « Pour le plaisir ». Par exemple, je vais faire Patrick Sébastien (NDLR : « Les années bonheur » sur France 2) dans quelques jours. Sébastien, il veut bien que je fasse « Elle est divine », mais pas plus d’une minute et demi, à condition que je lui chante trois tubes avant.

Vous avez accepté.

Evidemment, on ne refuse pas une télé comme ça. Mais si j’étais Johnny Hallyday, ce serait différent. On me donnerait le droit de faire mon nouveau titre en intégralité et c’est tout.

Pour cette chanson, on cite toujours le duo Vline Buggy/Julien Lepers. Pourtant, j’ai découvert qu’un deuxième auteur avait co-signé avec Vline…

Oui, il s’agit d’Arlette Tabart (NDLR : également connue sous le nom de Claude Carmone), qui avait déjà écrit des chansons toute seule. Avec Vline, elles étaient très amies. Alors qu’elle était bloquée dans l’écriture, Vline a appelé sa copine en lui disant qu’elle avait du mal à finir une phrase. C’est donc Arlette qui l’a terminée. Voilà pourquoi le texte est co-signé.

Malgré  le fait que vous n’en soyez ni auteur, ni compositeur, ni éditeur, on se dit que cette chanson vous a rapporté énormément d’argent…

Je n’ai touché que sur les ventes de disques.

Elle se vend encore aujourd’hui…

Oui, mais ça ne rapporte plus grande chose. Attention, je ne veux pas cacher les choses : j’ai gagné beaucoup d’argent et j’ai payé beaucoup d’impôts grâce à « Pour le plaisir ».

Auriez-vous pu vivre avec cette seule chanson, comme c’est le cas de Patrick Hernandez (NDLR : « Born to be alive » lui rapporterait encore plus de mille euros par jour aujourd’hui) ?

Non. Là, il s’agit d’un tube mondial, alors que le mien n’est que français (sourires).

« Pour le plaisir » ne s’est pas exportée ?

Non, pourtant on a fait une version italienne, une espagnole et une allemande. Sans succès. Ça n’a marché « que » dans les pays francophones…

Pendant ses années noires, Delpech a écrit une chanson qui disait « Je serai riche encore une fois avant que mes parents s’en aillent ». Avez-vous connu cette pensée, vous aussi ?

Je n’ai pas pensé à ça, non. Je n’ai pensé qu’à ma femme et à ma fille, à notre avenir commun.

Etiez-vous revanchard ?

Oui et non. Ce n’est pas vraiment dans mon tempérament. Même si je peux vous assurer que ça fait un bien fou quand ça marche à nouveau, alors que plus personne ne vous faisait confiance.  D’ici à crier sur les toits : « Vous qui n’y avez pas cru, vous êtes tous des cons ! », ce n’est pas mon genre…

A quel moment étiez-vous le plus à l’aise dans votre métier ? A la fin des années soixante ou au début des années quatre-vingt ?

J’ai commencé à bien faire mon métier à partir des années quatre-vingt (rires) !

Elles seront, comme l’ensemble de votre carrière, marquées par des hauts et des bas. Mais, dans cette décennie, les hauts sont plus hauts, et les bas moins bas. Vous multipliez les tubes. En 86, vous remportez un succès immense au Québec avec « Flagrant Délit » (NDLR : face B de « Mon cœur et ma maison » en France). Sauriez-vous l’expliquer ?

On peut trouver plusieurs explications. Déjà, c’est vrai que les québécois ont toujours eu l’habitude de choisir autre chose que les français. Ensuite, la chanson est sortie à une période où personne ne chantait ce genre de chose là-bas. Il y avait un créneau à prendre. Le représentant de la chanson française était devenu Herbert Léonard. J’étais ce qu’ils appellent un crooner, et ils n’en avaient pas. Ils ont beaucoup plus de femmes qui chantent, et les hommes sont en général des rockeurs.

Suite à ce succès outre-Atlantique, n’avez-vous pas pensé à relancer « Flagrant délit » en France ?

Non, on ne l’a pas fait. On avait d’autres chansons qui marchaient très bien ici.

On a beaucoup évoque Vline Buggy et Julien Lepers. A ce propos, j’ai lu que vous n’aviez pas abandonné l’idée de les convaincre de retravailler ensemble, avec vous.

Absolument. Là, je viens de passer une année avec Julien Lepers sur Age Tendre. Julien, il compose toujours dans sa tête et chez lui. Mais je crois qu’il n’a plus très envie de ça. Vline, de son côté, dit qu’elle ne veut plus écrire. Pour autant, je sais très bien que, si demain Julien arrive avec une demi-douzaine de chansons très intéressantes, elle s’y remettra. Le problème repose sur Julien. La dernière fois que nous avons déjeuné ensemble, Vline a commencé par dire : « Les garçons, je vous ai apporté des titres de chansons ! ». Julien lui a demandé : « Pour en faire quoi ?! ». Elle a répondu : « Comme ça, vous pouvez commencer à travailler et ensuite, vous trouverez quelqu’un pour écrire les textes ! ». On lui a dit : « Mais si tu as le titre, tu auras le texte ».

Ce n’est pas innocent de sa part…

Evidemment que non. Si Julien vient avec une musique et que je demande à Vline d’en écrire le texte, elle le fera.

Ça marche uniquement dans ce sens là ?

On a toujours travaillé sur ce principe. La mélodie devait inspirer Vline. Un jour, alors qu’on finalisait la musique de « Pour le plaisir » avec Julien, Vline est venue en nous annonçant qu’elle connaissait déjà le titre de la chanson. Elle savait que ce serait « Pour le plaisir » même si elle ne connaissait pas encore ce qu’elle allait écrire dedans… Vline, c’est le genre de femme qui se balade toujours avec un carnet, et qui note une phrase qu’elle entend ou qu’elle a dans la tête. Elle assemble ça comme un puzzle. Aussi, elle a toujours cherché le titre de la chanson avant.  Ça l’inspirait.

En 88, vous remplissez l’Olympia pendant une semaine. Un grand moment de votre carrière sur une scène qui, jusque là, vous avez laissé des souvenirs plutôt contrastés. On va les énumérer, si vous le voulez bien. Vous faites votre premier passage en 1966, avec Les Lionceaux, en première partie de Chuck Berry…

C’était en lever de rideau et j’en garde un très bon souvenir…

Vous dites que Chuck Berry n’était pas au top…

C’est pas ce que ce que j’ai dit (sourires). J’ai dit qu’il y avait mieux que lui dans cette tournée (rires). Je voulais parler de Ronnie Bird qui était excellent. Et pourtant j’adore Chuck Berry…

Fin 1968, vous faites partie de l’Olympia de Sylvie Vartan. Vous y interprétez une chanson qui vous casse la voix chaque soir…

C’est une chanson qui avait été créée pour l’événement. C’était l’idée de Lee Hallyday, et c’est Jean Renard qui en était l’auteur. Ça s’appelait « Il neigeait sur le Danube bleu », et c’était à l’encontre de tout ce que j’avais chanté jusqu’alors. C’était tout sauf du rhythm and blues, mais Lee voulait absolument que je fasse une performance vocale et que j’affirme mon statut de chanteur qui monte très haut.  J’ai dit oui, et ce fût une catastrophe ! J’étais incapable de la chanter correctement, et les critiques ne s’y sont pas trompées…

Finalement, contrairement à ce que vous me disiez au début de l’interview, il y a quand même existé certaines choses que vous n’auriez pas dû accepter…

Bien sûr. En ce qui concerne cette chanson, je n’imaginais pas qu’elle soit aussi difficile à chanter sur scène. On l’avait enregistrée auparavant, mais, vous savez comment ça se passe, en studio on peut recommencer jusqu’à ce que soit bon…

Vous retrouvez cette scène en 72, lorsque vous composez la première partie du spectacle de Robert Charlebois avec les artistes de Hair. Un échec…

On s’est tous fait jeter… et moi tout particulièrement ! Je me suis longtemps demandé pourquoi. Pourquoi moi ? Je ne l’ai jamais su…

C’est une période où le métier ne voulait plus de vous…

Ça c’est sûr.

Dernier passage avant votre semaine en vedette en 88, la première partie de Michel Leeb quatre ans plus tôt. Il a refusé de vous prêter ses cuivres et sa sono…

Une affaire bassement matérialiste. C’était mesquin, quoi…

Abordons votre rapport à la scène. Vous jouez, encore aujourd’hui, dans des endroits très différents les uns des autres. Appréhende-t-on différemment les concerts selon les conditions dans lesquelles on joue ?

Le problème est partout le même, quelque que soit la composition ou la grandeur de la salle : il faut que ce que vous donnez sur scène soit bien ressenti. Point, à la ligne. L’autre jour, sur Age Tendre, je discutais avec Hervé Vilard qui est un ami. Dans la conversation, quelqu’un prend la parole et parle de « son » public. Hervé lui a répondu : « Tu n’as pas un public, nous avons tous le même public ». Je veux dire par là que le problème reste le même, que ce soit dans une petite salle de deux cents places comme dans un Zénith trente fois plus grand avec quinze musiciens.

Eddy Mitchell a parfois employé l’expression « Gala, galère » pour évoquer certains spectacles. Vous, vous donnez l’impression de prendre du plaisir partout…

Il y a plein de « galas, galères », oui, c’est sûr…

Dans ces conditions, faut-il se faire « violence » pour monter sur scène ?

Les conditions, on les découvre sur place (sourires). Quand Eddy Mitchell parle de ça, j’imagine qu’il évoque le contexte, les conditions. Moi, je me suis parfois produit dans des conditions épouvantables. Dans les années quatre-vingt, par exemple, je faisais des boîtes ! C’était la mode, tout le monde faisait ça. Un soir, à Metz, dans une très grande discothèque qui faisait au moins deux mille personnes, il y avait tellement de monde que j’ai été obligé de chanter sur un tabouret (rires) ! Je manquais de me casser la gueule toutes les deux minutes. Ça, c’est un « gala, galère » par exemple…

En revanche, vous avez participé à plusieurs saisons d’Age Tendre où les conditions sont idéales. L’artiste y chante les trois mêmes chansons, deux fois par jour. Existe-t-il un risque que cela devienne mécanique pour les artistes ?

Quelque part, au bout d’un moment, ça devient routinier, oui. Malgré tout, le vrai intérêt est toujours là : monter sur scène et voir si les gens vous appréhendent toujours de la même façon. On se rend finalement compte qu’ils sont heureux d’être là, et que tout se passe très bien. En dehors de l’attente et du fait que nous ne chantons qu’un quart d’heure chacun, c’est une tournée « facile », mais le plaisir est bien présent.

Personnellement, votre dernière scène parisienne remonte au Petit journal Montparnasse, en 2009…

Ce n’est pas une scène, ça. C’est un super moment avec les copains, un rendez-vous convivial. Ce n’est pas pour faire de l’esbroufe. Réellement, la dernière apparition sur scène dans la capitale a été le Casino de Paris en 1995.

Ne souhaitez-vous pas programmer un nouveau rendez-vous ?

On me le demande très souvent mais je ne veux pas faire une scène à Paris pour dire : « J’ai fait une scène à Paris ! ». Ça ne m’intéresse pas de perdre de l’argent et d’en faire perdre aux autres. Je veux bien faire l’Olympia, le Casino de Paris ou l’Alhambra, mais il faut un événement.

Ce nouvel album, c’est un événement…

Aujourd’hui, une sortie de disque n’est plus un événement. Maintenant, si je vends cinquante mille copies, ce sera différent : il sera peut-être temps de faire un truc à Paris. Pas avant.

Michel Algay (NDLR : le producteur des tournées Age Tendre) produit certains artistes à l’Olympia : Philippe Lavil, Danyel Gérard…

Je le sais, mais jusqu’ici, la plupart des spectacles de ce genre se sont cassés la gueule ! Moi aussi, il m’a dit : « Il faut que tu fasses l’Olympia, tu pourras le mettre sur ta carte de visite ! ». J’ai répondu : « Non ! J’ai déjà fait l’Olympia et c’était cinq dates pleines à craquer ! ». Si c’est pour faire une soirée et ne remplir que la moitié de la salle, ça ne sert à rien.

Néanmoins, ce type de rendez-vous pourrait permettre de modifier une setlist qui évolue peu depuis quelques années…

Elle évolue peu parce que les gens me demandent toujours les mêmes chansons. C’est sûr qu’avec la sortie de l’album, je vais ajouter deux ou trois chansons de ce nouvel opus. J’en ai envie. Vous savez, les gens viennent me voir pour entendre les tubes. A la limite, je chanterais seulement « Pour le plaisir » et ça leur suffirait  (rires) ! C’est un peu con mais c’est comme ça…

Concernant votre attitude sur scène, j’ai l’impression qu’elle est presque à l’opposé de ce que vous êtes dans la vie…

Ouais, je suis plus extraverti sur scène que dans la vie, c’est certain (sourires). J’ai besoin de me montrer sur une scène. J’estime que je n’en ai pas besoin dans la vie de tous les jours. Maintenant, si on me demande un autographe dans la rue, je ne me réfugie pas derrière des lunettes noires : je le signe.

Toujours avec plaisir ?

Oui, mais c’est normal. Je suis un mec normal. Même s’il paraît que ce n’est pas toujours le cas…

Qui pense ça ?

Elle, par exemple (NDLR : il se tourne vers son épouse).

Cléo : C’est sûr que quand on fait nos courses au supermarché du coin et que des gens traînent derrière nous pendant cinq minutes pour, finalement, lui demander un autographe, il ne le fait pas avec le plus grand sourire du monde. Mais bon, s’ils ont un bout de papier et un stylo, il va signer.

Pour qui est-ce le plus désagréable ?

(Herbert reprend la parole) Pour moi, pour moi. Vous savez, les gens considèrent parfois que vous leur appartenez. Ils ne sont pas toujours très courtois.

Reprenons le fil de votre carrière. On est à la fin des années quatre-vingt et votre carrière de chanteur sexuel atteint son paroxysme…

(éclat de rires) Ah !

Comment avez-vous vécu cette image et tout ce qu’elle implique ?

Très bien. J’atteignais la quarantaine et j’étais en pleine forme. Mais attention, c’est un rôle que je joue…

Sauf que quand vous sortez de scène, les femmes continuent de vous voir comme l’homme qui leur a chanté « Quand tu m’aimes » !

Je le sais bien. Avec cette chanson, j’ai choisi d’inaugurer une nouvelle ère qui aura duré le temps de deux albums. C’est une période où, avec Vline, on pensait qu’on avait tout dit. Juste avant, on avait sorti une chanson qui s’appelait « Mon cœur et ma maison » qui était formidable, qui défendait de belles valeurs et qui était orchestrée de façon splendide. Voilà, je pense que c’est une de nos plus belles et de nos meilleures chansons… mais ce fut un bide ! Pourquoi ? Parce que les bons sentiments, ça n’intéresse pas les gens. Julien avait un peu perdu l’inspiration et, de mon côté, j’avais une chanson dans la tête depuis pas mal de temps. J’ai dit à Vline : « C’est quelque chose de très rock et je veux raconter l’histoire d’un mec qui grimpe au mur en attendant que sa nana rentre ! ». Elle m’a répondu qu’elle se sentait incapable d’écrire ça, et qu’en plus, elle refusait que je chante ce genre de choses. J’ai surenchéri en lui disant que, dans ce cas, j’allais trouver un mec pour chanter la chanson à ma place, et que ça ferait un tube ! Deux jours plus tard, elle m’a rappelé pour me dire : « Bon, on va la faire cette chanson. Je vais écrire quelque chose de bien ». Et elle a écrit quelque chose de très bien, d’ailleurs. Elle disait exactement ce que je voulais, mais avec beaucoup de tact. Comme je l’avais pensé, ça a fait un tube, un vrai ! Et Julien faisait la gueule…

Au début des années 90, le succès se fait un peu moins présent. Comment avez-vous vécu cette période ?

Ce n’était pas seulement moi qui était moins présent, mais aussi une grande partie des chanteurs de variétés de ma génération. Chaque génération a besoin de ses idoles, c’est d’une logique imparable. De leurs côtés, pendant que le rap et la dance prenaient le dessus, les médias nous passaient moins. Le monde du show business est entré dans l’ère de jeunisme, ce qui est un peu regrettable à mon sens. En France, on n’a pas toujours beaucoup de respect pour les aînés. Ça ne se passe pas comme ça ailleurs, notamment dans les pays anglophones. Attention, je ne peux pas dire que je vive mal cet état de fait ! Même si je mentirais si je vous disais que je le vivais particulièrement bien. Mais voilà, je trouve ça plutôt logique. Et mon évolution, je ne peux pas la faire avec le rap. C’est impossible pour moi.

Pourtant, dans votre album à paraître, j’ai été surpris par des sonorités dance présentes sur plusieurs morceaux…

Il y a un peu de techno, c’est vrai. C’est une idée du réalisateur de l’album. Au départ, je voulais faire du pur rhythm and blues, et c’est d’ailleurs le cas dans la plupart des chansons. Il m’a proposé de mettre un peu de techno, et je lui ai répondu : « Je n’y connais rien, fais-moi écouter ce que ça peut donner ! ». Le lendemain, c’était fait. Je lui ai dit : « OK, dans cette chanson et dans celle-ci, tu peux y aller à fond ! ». Finalement, il y est allé tellement à fond qu’il a fallu revenir un peu en arrière (rires) !

Evoquons vos derniers albums studios. Parmi ceux là, il y a beaucoup de très bonnes chansons, que je trouve gâchées par des arrangements un peu datés…

Je le sais bien, oui. Notamment les deux que j’ai fait chez Harry Williams, qui étaient mauvais (NDLR : « Entre charme et beauté » et « Au clair des femmes » durant les années 2000).

Celui qui m’a le plus déçu, du point de vue du son, c’est « Si j’avais un peu d’orgueil », quelques années auparavant.

Je ne suis pas d’accord avec vous. D’abord, les chansons étaient très originales. Et puis, je trouve qu’il y en a de très bonnes : « Mets ta robe rouge » par exemple (NDLR : en réalité, cette chanson est présente sur l’album « Notes intimes », paru en 95).

En revanche, celui qui m’a bluffé, c’est l’album de 1991 (NDLR : album très rhythm and blues).

Celui là, c’est Eric Mouquet qui l’avait composé, arrangé et réalisé.  Mais il n’y a qu’une chanson que je trouve vraiment très bien, c’est « Parlons d’amour ».

Sur cet album, « Reste un ange » aurait pu devenir un tube…

Ça aurait pu, mais nous n’avions pas choisi de la sortir en single.

Hormis cet album de 1991, c’est Bernard Estardy qui est majoritairement resté à la réalisation. Sans doute le meilleur ingénieur du son de sa génération. En était-il autant de l’arrangeur qu’il était devenu au fil des années ?

C’était un très bon arrangeur, oui ! L’album dont vous me parlez, il n’a effectivement pas été fait chez lui, il a été fait à Bruxelles.

A l’écoute, on entend qu’il y a beaucoup d’argent derrière ce disque…

Oui, il y a du pognon ! Vline avait assuré. Néanmoins, on ne retrouve pas le son et l’ambiance d’Estardy que, pour ma part, j’aimais beaucoup.  C’était peut-être un peu trop surproduit…

Parlons du présent, du futur. Vous dites que « Demi-tour » pourrait être votre dernier album. Le pensez-vous vraiment ?

C’est ce que je me dis dans ma tête. Je viens d’avoir soixante-neuf ans, et je me dis qu’à mon âge, quand on vous propose de faire encore un album, c’est peut-être le dernier. Peut-être qu’on m’en proposera un après, je n’en sais rien. Mais dans l’immédiat, je me dis que c’est le dernier. Et avec celui-ci, je reviens vers mon premier disque et je boucle la boucle…

Pourquoi vous a-t-on proposé cet album ? Vous le prenez comme une preuve de la part de votre maison de disque ? La preuve qu’elle croit en vous…

Quelque part, oui. Aujourd’hui, il n’y a pas de secret. Dans les maisons de disques, il n’y a plus rien d’artistique, tout est une histoire de pognon ! La question est la suivante : comment peut-on vendre le plus de disques possible, à moindre coût ? A présent, on fait les disques avec quinze fois moins de budget qu’il y a vingt ans. La grande mode, c’est de ne surtout pas créer de nouvelles chansons, et de reprendre ce que font les autres.

Vous l’avez fait, vous aussi…

Il y a trois ans, on m’a proposé un contrat sur deux albums. Celui dont vous parlez (NDLR : « Déclarations d’amour ») et celui qui va sortir. Pour ce dernier, j’ai été très clair : je leur ai dit que j’étais d’accord pour le faire, mais seulement à mes conditions. Voilà comment on est revenu quarante ans en arrière (sourires).

Le seuil de rentabilité a-t-il été atteint pour « Déclarations d’amour » ?

Oui. Il a été fait avec très peu de moyens, et suffisamment ont étés vendus pour l’amortir. D’ailleurs, si ça n’avait pas été le cas, nous aurions rompu le contrat et il n’y aurait pas eu l’album que je viens de faire…

Il y a donc un vrai enjeu autour de ce nouvel album et de son succès…

J’espère que celui-là marchera, et encore mieux que celui d’avant, qui ne me correspondait pas vraiment. Là, c’est vraiment moi !

Vous sortez cet album rhythm and blues alors que, par le passé, vous aviez notamment déclaré : « Le public m’a mis une étiquette dans le dos. Ça ne sert à rien d’essayer de faire autre chose que ce qu’on attend de moi ». Vous étiez résigné, et vous avez changé d’avis…

Je ne sais plus quand et à quelle occasion j’ai dit ça, mais, après tout, il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis (sourires) ! Cette idée de refaire du rhythm and blues est venue assez subitement. Je voulais reprendre mes premières chansons car j’avais le regret que mon premier album n’ait pas été connu. Il m’a fait connaître dans le métier, mais pas auprès du public. J’avais envie de rechanter quatre, ou cinq chansons de ce premier album et c’est ce que j’ai fait, dans le jus de l’époque. Je parle bien du jus, parce que certains collègues m’ont dit que j’aurais sans doute dû changer les textes, qu’ils jugeaient puérils. Seulement, les textes sont indissociables de la musique, et, en les changeant, ce ne serait plus les mêmes chansons.

Peut-on chanter les mêmes mots à vingt ans et à soixante-neuf ans ?

Bien sûr. Si vous les écoutez bien, ce sont des textes très simples, très directs. En trois phrases, vous avez tout dit. C’est comme ça qu’on faisait à l’époque.

Vous répétez que vous vouliez reprendre les chansons de votre premier album. « Une lettre » est parue sur le deuxième…

C’est le deuxième disque, c’est vrai, mais on avait tout enregistré en même temps.

L’album s’ouvre sur « Elle est divine » (NDLR : « Keep on running ». Qui en a fait l’adaptation ?

C’est Gérard Tempesti, le producteur de l’album.

On retrouve aussi « Big O », que vous avez composée. La chanson figurait déjà dans « Déclarations d’amour ».

On l’avait rajoutée parce que je l’avais voulu, mais la chanson n’avait rien à faire sur cet album là. Cette fois, c’est parfaitement le cas puisque c’est quand même très rhythm and blues « Big O ».

Je ne pense pas que vous ayez fait une nouvelle prise de voix. En revanche, certains arrangements ont évolué…

C’est vrai, on a réduit un peu les cuivres. Il y en avait beaucoup trop. On a remixée la chanson, en fait…

Les sonorités dance m’ont parfois gêné. Notamment sur « Une lettre » qui est une très bonne chanson et que je trouve un peu « abimée ».

Non, je ne trouve pas. Vous savez, elle était encore beaucoup plus dance que ça (rires) ! On a pas mal réduit les choses sur celle là. Par ailleurs, il n’y a pas non plus une omniprésence de la dance sur l’album. Il y a le remix de « Elle est divine » et « Une lettre ». C’est tout.

« Show me » aussi…

Non, elle est quand même très rhythm and blues celle-ci. Mais, vous savez, je ne sais pas trop quoi vous dire là dessus. Personnellement, je suis très content de ce nouvel album : il y a la pêche partout, c’est très bien produit, très bien mixé, très bien réalisé. Même quand il y a un peu de techno, c’est vachement bien, ça donne une autre couleur. Ça ne servait à rien de faire une copie exacte de ce que j’avais fait il y a quarante ans. Il fallait surtout que je garde l’esprit des chansons…

La voix est excellente. Il y a moins de tics vocaux et je trouve que vous chantez plus droit. Est-ce un choix de votre part ?

Oui, il ne faut pas en mettre trop, ne pas exagérer. Sur scène, il y en a plus, on peut tout se permettre. Pas sur un disque.

Pour finir, un mot sur votre image. J’ai l’impression qu’elle évolue : il y a quelques années, vous avez eu un papier dans Technikart, un portrait dans Libé

Je ne sais pas. La seule chose que je constate, c’est que le public continue à m’apprécier. Je ne suis pas encore descendu de mon échelle, tout va bien.

 

HERBERT LÉONARD
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6 commentaires sur “HERBERT LÉONARD

  • 28 mars 2014 à 2014-03-28T23:47:50+00:000000005031201403
    Permalink

    Bravo pour cette superbe interview, je croyais tout savoir sur Herbert eh bien j’en apprends encore.
    Ça me rappelle cet instant magique d’oct 2002 quand j’ai moi-même interviewé Herbert pour son 1er site officiel (dont j’étais le co-webmaster) avant le lancement de son album AIMER UNE FEMME.
    J’ai encore le mp3 de cette interview!
    Bonne continuation.

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  • 3 avril 2014 à 2014-04-03T16:49:59+00:000000005930201404
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    Encore une belle interview ; je ne connaissais pas bien Herbert Léonard parce que je ne suis pas trop fan mais c’était très enrichissant à lire. Je me cultive en te lisant. Bravo 😉

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  • 28 juin 2014 à 2014-06-28T11:54:39+00:000000003930201406
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    sur radio fmplus écoutez l émission découverte spéciale Herbert Leonard lundi 30 juin 2014 de 11h à 12h Ecoutez sur internet http://www.fmplus.org Téléphonez à la radio pour dire que vous aimez au 0467631122

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  • 26 septembre 2014 à 2014-09-26T14:07:33+00:000000003330201409
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    Herbert LÉONARD, je connaissais un peu. Mais enlisant l’ interview j’ai en appris un peu plus. merci beaucoup.

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