LUDOVIC GIULY


 

 

 

Joueur de poche au palmarès immense, Ludovic Giuly a marqué cette dernière décennie. Il a tout gagné, ou presque. Dans l’hexagone et en dehors. Sur le terrain, Giuly allait souvent trop vite pour ses adversaires. En interview, c’est un peu pareil. « Pas plus de vingt minutes, Ludo s’entraîne à 19h00 » prévient Jocelyn Fontanel, le président du club de Chasselay (CFA) où Giuly évoluera cette saison. Un peu court pour un entretien qui se veut hors format. Alors, on pose les notes et on oublie l’idée d’une interview bilan pour évoquer quelques sujets au débotté. Lorient, le Barça et la mentalité des joueurs d’aujourd’hui. Sans oublier un passage instructif concernant son mode de fonctionnement à l’entraînement. Giuly tel qu’en lui-même. Intègre, sympa… et furtif.


Alors qu’on pensait que vous alliez ranger définitivement les crampons, vous entamez une nouvelle saison à Chasselay (NDLR : en CFA, l’équivalent de la quatrième division), le club où tout a démarré pour vous. C’était l’occasion de ne pas finir sur une année frustrante à Lorient ?

Même si mon retour ici était plus ou moins prévu, je reconnais que cette dernière saison à Lorient ne s’est pas passée comme je l’aurais voulue. Ça fait partie du métier, voilà. Quoi qu’il en soit, j’avais prévu de revenir dans ce club qui m’a vu débuter. J’espère vraiment prendre du plaisir, m’éclater, tout simplement. D’accord, c’est un univers semi-amateur ou semi-professionnel, comme vous voulez. Mais ici, on partage les valeurs que j’aime et que je souhaitais retrouver. C’est pour ça que je suis là.

Vous n’avez pas ressenti le besoin de « couper » un peu avec la compétition ?

Ici, je « coupe ». Par rapport à ce que j’ai connu durant ma carrière, c’est quand même différent. Ça me fait du bien. J’ai pu m’arrêter six semaines et, à présent, je découvre autre chose. Et, ça me plaît vraiment.

Dans les colonnes de L’Equipe, vous déclariez ne plus être en phase avec la nouvelle génération. Ce décalage n’existe pas ici ?

Déjà, les jeunes d’ici n’ont pas les mêmes moyens financiers que les jeunes que j’ai côtoyés dans le monde professionnel. C’est une base très importante. Bon, ça ne fait que quatre jours que je suis là, j’apprends tout juste à connaître le groupe. Malgré tout, je ressens que les mentalités ne sont pas les mêmes. Les gars sont simples, tranquilles. Ils ne sont pas exclusivement centrés sur le football. Il n’y a rien de comparable entre ces deux mondes.

Ces deux mondes, dont vous parlez, vous les connaissez bien, puisque vous venez d’un milieu assez modeste. Au fil de votre parcours, de vos performances, vous avez gravi l’échelle sociale, avec tout ce que cela peut comporter. Contrairement à beaucoup d’autres, vous semblez n’avoir jamais perdu de vue vos origines et votre condition initiale…

En effet, c’est comme ça que je vois les choses. Ça fait partie de l’éducation que j’ai reçue. Aujourd’hui, je n’ai aucun problème à venir ici. Ça ne me pose aucun souci, bien au contraire. M’entraîner, discuter avec des mecs que je ne connais pas, ça ne me dérange pas. Je n’arrive pas en « star » et je ne porte aucun jugement sur mes coéquipiers. Certains ont réussi, quelques uns ont sans doute échoué, et d’autres réussiront peut-être plus tard ; mais au final, on est tous pareil, ici. On va apprendre à se connaître, à s’apprécier. C’est comme ça, la vie. Ce qui importe, c’est les rencontres, l’humain. Peu importe le statut ou la condition sociale. C’est la vision du foot que j’aime, voilà.

C’est une preuve d’humilité rare dans le foot moderne…

En tout cas, moi, j’ai été éduqué comme ça. Ce sont mes valeurs et, honnêtement, je pense qu’elles sont bonnes.

Revenons à Lorient et, plus globalement, à un sujet qui est souvent revenu durant votre carrière : l’entraînement. On sait que vous vous êtes souvent entraîné « à l’économie » dans l’idée d’être à 100 % le week-end. Les divergences avec Christian Gourcuff étaient-elles liées à cet aspect ?

Oui.

Ce mode de fonctionnement a-t-il souvent dérangé vos entraîneurs et coéquipiers ?

Ce qui n’ont pas compris, oui, ça les dérangeait forcément. Vis-à-vis du groupe. Ils avaient peut-être une image négative de moi. Une image de « gratteur » ou de fainéant alors que ça n’a jamais été le cas. Si j’en suis arrivé là où j’en suis arrivé, c’est que j’ai travaillé. A trente-sept ans, je me connaissais par cœur, je n’étais plus un gamin. Je savais quand il fallait que je m’entraîne ou pas. Voilà. Après, ça marche avec les entraîneurs ou ça ne marche pas. Avec Gourcuff, ça n’a pas marché, c’est pas grave. Je me suis quand même entraîné toute la saison sur des séances quotidiennes de plus de deux heures. J’ai essayé de donner le maximum. Après, voilà, c’est comme ça, je n’ai pas de regrets. Chacun voit les choses à sa manière et, quoi qu’il en soit, j’ai toujours respecté les décisions de mes entraîneurs.

Vous dites avoir adopté ce mode de fonctionnement parce que vous vous connaissiez par cœur. A quel moment de votre carrière est-ce arrivé ?

A Monaco, avec Deschamps.

Plus tard, à la Roma, vous n’avez pas eu le choix. Les entraînements étaient très physiques…

Je n’ai pas eu le choix et c’est pour ça que je n’y suis resté qu’un an. Je ne pouvais pas gérer, impossible. Physiquement, j’étais devenu un « cube » !

Visuellement, c’était assez flagrant…

Ben oui, ça se voit. Là-bas, j’ai perdu ma vitesse. Ce n’était pas pour moi.

J’ai le sentiment que ces entraînements n’étaient pas adaptés à votre gabarit et, surtout, à votre style de jeu basé sur la vitesse, l’explosivité…

J’ai tout perdu. J’étais trop gros (sourires) ! Enfin, trop musclé. Bien sûr, j’ai gagné en puissance. Mais, moi, la puissance, ça ne m’intéressait pas. Bon, j’ai quand même essayé, j’ai travaillé. Je ne voulais pas faire le « couillon », passer pour le mec chiant. Alors, j’ai fermé ma gueule. Mais, au bout d’un moment, ce n’était plus possible, alors, je suis parti.

Avez-vous réussi à retrouver vos qualités lors de votre retour en France, ensuite (NDLR : PSG, Monaco et Lorient) ?

Au sujet des séances, à Paris, que ce soit avec Paul (NDLR : Le Guen) ou Antoine (NDLR : Kombouaré), j’arrivais à « couper ». Enfin, disons que les séances étaient moins longues puisqu’on jouait souvent le mercredi et le dimanche. Il fallait faire du jus et c’est ce qui me convenait le mieux. Ce sont mes qualités, mon jeu. Je n’ai pas besoin de faire des marathons ou de la muscu. Si je n’ai pas de jus le samedi, avec mon gabarit, je ne sers pas à grand-chose. Après, je ne dis pas qu’une base n’est pas nécessaire. Elle l’est : il faut, de temps en temps, faire des rappels. Mais voilà, chacun est différent. Je n’ai pas les mêmes qualités et le même profil qu’un défenseur central ou un milieu de terrain. Je pense que les entraînements doivent être adaptés, personnalisés en fonction des besoins de chacun.

Ces qualités, innées, qui ont fait votre force durant toute votre carrière ne sont-elles pas des qualités particulièrement difficiles à conserver quand on avance en âge ? Auriez-vous pu, comme Ryan Giggs, par exemple, reculer d’un cran sur le terrain pour développer une autre facette de votre jeu ?

Evidemment, j’ai perdu un peu de vitesse et je ne peux plus répéter une vingtaine de sprints par match.  Mais, vous savez, je m’étonne encore aujourd’hui par rapport à ça. Je suis toujours dans les trois premiers de chaque équipe dès lors qu’on exécute des tests de vitesse. Donc, pour répondre à votre question, je ne pense pas. Pourquoi reculer si j’ai encore la vitesse et le peps ?

Votre gabarit a causé un certain scepticisme autour de vous, notamment lorsque vous évoluiez dans les catégories de jeunes. Eric Carrière (NDLR : entretien à lire ici)  évoquait la peur qui pouvait exister lorsque l’on se retrouve dans un tunnel, avant une rencontre, face à des joueurs imposants physiquement. Avez-vous connu cette peur ?

Forcément, les mecs super costauds, qui culminent à plus d’un mètre quatre-vingt-dix pour quatre-vingt-dix kilos, ça fait flipper ! C’est des sacrés bébés ! Mais bon, une fois sur le terrain, tu arrives à oublier ça, heureusement. Bien sûr, tu sais que sur un contact, tu peux avoir très mal. Malgré tout, l’adversaire, aussi musclé soit-il, reste un être humain, et l’arbitre est là pour veiller à l’intégrité physique de chacun. Pour moi, il fallait surtout éviter de tomber dans le « piège », éviter ces contacts.

Parlons d’une autre peur, celle de ne pas être au niveau, notamment lorsqu’on arrive dans un club comme le Barça (NDLR : avant lui, tous les Français avaient échoué à Barcelone). Existe-elle ?

Non, je n’ai jamais eu peur. Jamais. Pourquoi douter ? Déjà, pour moi, c’était un vrai plaisir d’y être, de partager tous ces moments et, au final, d’y arriver. J’ai su rester émerveillé par tout ça, sans pour autant être inhibé.

Impossible, malgré le peu de temps qui nous est imparti, de ne pas évoquer le Barça. Parlez-moi de votre arrivée et de votre intégration, pas si évidente au sein de ce club si particulier…

Pour resituer le contexte, il faut rappeler qu’aucun Français n’avait réussi là-bas. On avait une sale réputation. Je suis arrivé un peu sur la pointe des pieds, en faisant attention à ce que je faisais, et ce que je disais aussi. Bon, ça n’a pas duré, au bout d’une semaine ils avaient compris qui j’étais (rires) ! Ils m’ont dit : « Toi, t’es pas un vrai Français ! ».

Que ressent-on lorsqu’on évolue dans une équipe qui joue si bien au foot ?

Quand on est « dedans », on n’a pas la lucidité de s’en rendre compte vraiment.  On y pense, mais pas tous les jours. Au quotidien, on est plus dans l’action : on veut gagner, on veut prouver et gagner sa place pour le match. Bien sûr, tous les dimanches, j’avais des frissons quand je rentrais dans le stade. Je me disais : « Attends, où t’es là ? ». J’y suis retourné souvent depuis et, à chaque fois, je ne peux pas m’empêcher de penser : « Putain, j’ai joué ici et j’ai gagné des titres avec cette équipe ! ». C’est une fierté incroyable.

Je crois que vous êtes toujours très bien reçu là-bas…

Oui, et par tout le monde. J’y ai encore des amis. Ça signifie qu’ils ont énormément compté pour moi, mais que la réciproque est vraie aussi. A chaque fois qu’on se voit, c’est que du bonheur.

On me signifie alors que l’entretien prend fin dans deux minutes…

Parlons de votre reconversion. J’ai lu que vous alliez passer vos diplômes d’entraîneur…

Tout à fait. Je vais mettre ça en route cette année. Il y aura aussi de la télé, sur BeIN Sport, à partir du mois d’août. Pour l’instant, ce sera sur « Le club » et sur la Ligue des Champions.

Entraîner, ça signifie revenir auprès de cette génération dont vous n’êtes pas très proche humainement…

Justement, ça me permettra de mieux la comprendre, de m’adapter, pourquoi pas me remettre en question, aussi. Je sais qu’il me faudra évoluer pour mieux comprendre ces jeunes. Tout simplement.

 


Merci à S. Riera, D. Giuly et J. Fontanel d’avoir rendu cet entretien possible.

 

LUDOVIC GIULY
Mot clé :                                                            

2 commentaires sur “LUDOVIC GIULY

  • 14 août 2013 à 2013-08-14T12:52:55+00:000000005531201308
    Permalink

    Bravo Bastien !
    Superbe interview qui comble le fan de foot que je suis !
    Belle saison aux Sardou

    Répondre
  • 23 septembre 2013 à 2013-09-23T16:03:49+00:000000004930201309
    Permalink

    Joueur et personnalité exemplaire que ce Ludo Giuly. Il aura indéniablement marqué le foot français de son empreinte! Bravo Monsieur!

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *