CHRISTIAN RAUTH


 

 

 

« Ah ? Je croyais que c’était par téléphone… Pas de problème. On va se retrouver chez moi ! ». Il est comme ça, Christian Rauth. A l’instar des personnages souvent attachants et décomplexés qu’il a interprétés, le comédien me reçoit en toute simplicité. Pendant plus d’une heure, il évoque tous les sujets avec franchise et humour. Rencontre avec un artiste humain, lucide et… perfectionniste. A tel point qu’il n’a pas hésité à apporter quelques corrections et précisions pertinentes à cet entretien lors de sa relecture.


Quand j’ai annoncé à certains de mes proches que j’avais la chance de vous rencontrer, tous ont réagi spontanément en évoquant « Père et Maire » ou « Navarro ». Pardon si cette première question est un peu abrupte, mais n’est-ce pas un peu frustrant, lorsque l’on a un parcours aussi divers que le vôtre, d’être réduit à un personnage de fiction ?

C’est la loi du genre, non ? Les gens vous réduisent à ce qui  fait votre succès, ce qui a marché le plus. Pour les gens, Bourvil – sans me comparer – c’est « La grande vadrouille », Omar Sy, c’est « Intouchables » et Roger Hanin c’est « Navarro ». Tous les acteurs sont catalogués, c’est la règle. Après, ceux qui sont plus curieux vont essayer de connaître d’autres choses de vous… Mais voilà, il y a davantage de gens qui ont regardé « Navarro » que de gens qui m’ont vu au théâtre ou lu mes livres. Je suis « multicarte », mais peu de gens le savent…

Pourtant, on imagine que vous vous êtes moins investi dans « Navarro » que lorsque vous avez créé votre compagnie théâtrale. C’est cet aspect que je souhaitais souligner…

Pas exactement. J’ai toujours essayé de donner le meilleur de moi-même dans tout ce que j’ai fait. J’ai évidemment été très investi dans ma compagnie, mais il fallait faire mes preuves et je partais de rien. Navarro c’est autre chose. Je me suis investi dans mon travail de comédien, mais je ne portais pas la responsabilité du succès de la série. J’en ai été un des maillons…

J’ai évoqué un instant votre compagnie de théâtre. On va remonter encore plus loin dans le temps et s’arrêter, si vous le voulez bien, sur votre enfance…

Je n’aime pas trop parler de ma vie privée. Pour faire simple, je suis né dans un milieu très modeste. Je n’ai pas eu la chance d’être élevé par mes deux parents. J’ai été bringuebalé très jeune de nourrices en pensions et en colonies de vacances. J’ai donc très vite eu besoin de me situer par rapport aux groupes auxquels j’ai appartenu. Deux choses m’ont permis de me situer : à l’école mon plaisir d’écrire des rédactions. C’était mon point fort. Et, d’autre part, j’aimais faire rire les copains quand on faisait les spectacles de fin d’année. Voilà un peu les origines, les soubassements comme on dit, de mon parcours. Plus tard, je suis rentré à l’université, et puis j’ai abandonné au bout de trois mois pour travailler avec une compagnie de théâtre qui démarrait.

Pour revenir un peu sur votre plaisir de faire rire vos copains, vous dites que ça vous a permis de vous libérer alors que vous étiez un garçon très timide…

Quand je lis les interviews des acteurs, je constate qu’on est nombreux à avoir ce handicap. Et pour dépasser notre timidité, le meilleur moyen ça a été de monter sur scène. Sur scène on n’a plus ce sentiment de ne pas être à la hauteur, on nous donne la parole et quand on sent que le public est heureux, ça nous remplit de bonheur.

Au sujet de vos études, il y a eu un peu d’université, vous venez d’en parler, mais vous dites avoir très vite « plongé dans le métier ». Quels souvenirs gardez-vous de ces années durant lesquelles vous vous êtes illustré dans le cabaret, le théâtre de rue et – j’ai été très surpris de l’apprendre en préparant cette interview – au sein d’une troupe de funambules ?

Quels souvenirs je garde de ces années de saltimbanque ? J’avais tout juste vingt ans et je ne me disais pas : « Il faut que je me souvienne de ça et de ça ». C’est après que j’ai réalisé tous les trucs que j’ai faits. Arrivé à mon âge ce passé me rattrape. Par exemple, j’ai revu Caroline Simonds totalement par hasard, et on s’est rendu compte qu’on s’était connu en faisant les clowns dans la rue, dans cette troupe qui s’appelait Le Palais des Merveilles. Elle faisait du jonglage et moi, j’étais funambule et je jonglais aussi. On l’appelait Madame Girafe, car elle était très grande. Bref, nous nous étions perdus de vue et aujourd’hui je découvre, trente ans plus tard, qu’elle a été la créatrice de l’association « Le Rire Médecin », qui fait intervenir des clowns professionnels dans les hôpitaux, pour soulager les enfants gravement malades. Un truc énorme.

 

La troupe du Palais des Merveilles sur scène…


Vous n’avez pas persévéré dans cette voie…

Vous savez, on ne gagne pas sa vie en étant funambule à moins de franchir le Grand Canyon… C’était une façon d’apprendre des choses sur moi-même, de me confronter à mes peurs et à un public dont il fallait capter l’attention.

C’est à cette période que vous êtes repéré par Antoine Vitez (NDLR : personnage central du théâtre d’après-guerre, théâtre qu’il souhaitait « élitaire pour tous »).

Oui, c’est incroyable. Pour resituer un peu les choses, tout est né d’une rencontre durant les trois mois passés à l’université, avec un garçon qui faisait de la régie dans une jeune troupe et qui m’a proposé d’aller assister aux répétitions. Au bout de quelques jours, le metteur en scène, qui s’appelait Anne Delbée, m’a dit : « Mais qu’est ce que vous faites là ? » J’ai répondu : « Ça me passionne, c’est tout ». Elle m’a encouragé à monter sur scène. Le spectacle s’appelait Victor Hugo ou Le Verbe du Peuple. On m’avait refilé une hallebarde et j’ai crié deux ou trois trucs du genre : « Vive le peuple, à bas les riches ! ». De la figuration, ou presque. Puis, elle a monté un autre spectacle, à la Cartoucherie de Vincennes, dans lequel j’ai eu la chance d’avoir un rôle plus conséquent. Antoine Vitez est venu le voir. Et il m’a engagé.

 

A la Cartoucherie de Vincennes…

Ça rejoint ce que vous disiez sur ce côté « multicarte » qui a vous a donc servi…

Effectivement, ce n’est peut-être pas mon talent d’acteur qui l’avait convaincu. Il a appris que j’étais funambule. Comme il préparait un spectacle au TNP sur les Évangiles (NDLR : Théâtre National Populaire installé à l’époque au Palais de Chaillot), ça lui a donné l’idée d’une parabole de Jésus marchant sur les eaux, mais dans le cas présent c’était moi qui marchais sur une corde molle traversant le plateau de cour à jardin. La corde passait au-dessus des spectateurs quand elle se balançait… Je suis tombé deux fois sur le plateau, heureusement pas sur le public… mais l’effet était saisissant, d’après ce qu’on m’a dit…

J’ai lu que vous ne vous étiez pas forcément épanoui au TNP. Pourquoi ?

Je n’étais pas très à l’aise dans cette atmosphère, disons « intellectuelle ». À cette époque, une majorité des jeunes acteurs étaient issus d’un milieu bourgeois. À tort, sans doute, je ne me sentais pas toujours au niveau, surtout avec Antoine Vitez. Je crois que je n’arrivais pas à comprendre sa façon de travailler, qui était quand même un peu alambiquée intellectuellement. Et puis, il était très pudique comme moi. Il m’écrivait parfois des mots, des lettres, pour me parler de mon travail…. Donc c’était compliqué. Sans parler du conflit qui a éclaté avec la direction du théâtre, au sujet de l’affiche du spectacle, et qui n’a pas vraiment arrangé les choses. Voilà pourquoi je ne me suis pas senti l’envie de continuer dans cette voie. De toute façon, Antoine ne m’a jamais recontacté…

La porte de sortie, était-ce de créer votre propre compagnie théâtrale ?

Non, pas encore. J’ai d’abord basculé vers une méthode de travail opposée à celle de Vitez, en travaillant avec Denis Llorca. Il faut dire que dans la vie, je prends souvent des décisions radicales. Je suis parti dans l’autre sens, dans l’univers totalement baroque de Denis, un metteur en scène bourré de talent. J’ai joué un tout petit rôle dans « Hamlet ». On a fait aussi un spectacle à Avignon, qui a été une catastrophe absolue, d’ailleurs (sourires) ! Après, j’ai monté ma compagnie…

C’est amusant quand vous dites que le spectacle a été une « catastrophe absolue ». Ça veut dire quoi, concrètement ?

C’était terrible, horrible. C’était en 1975, j’avais vingt-cinq ans. On jouait un spectacle qui s’appelait « Quatorze Juillet » dans le cadre du festival officiel d’Avignon, sous le chapiteau des Tréteaux de France. C’était un texte contemporain avec une musique d’Antoine Duhamel, grand compositeur, qui signait (notamment) les musiques des films de Godard. C’était un spectacle complet. On jouait, on chantait, et moi je jouais en plus du saxophone. L’auteur avait écrit un texte un peu foutraque, un peu intello, un peu politique, ce qui a dû agacer les gens. Au bout d’une demi-heure, les spectateurs partaient par grappes de cinquante ! On finissait le spectacle avec une salle vide, ou presque. Éprouvant comme expérience.

Quand on joue, arrive-t-on à se rendre compte que ce qu’on propose n’est pas bon ou pas adapté au public ?

Non. Enfin, à mon âge, je n’avais pas les clés. Je donnais tout ce que je pouvais au metteur en scène et je n’étais pas en position de juger. J’apprenais.

J’imagine que vous deviez, alors, avoir des difficultés à comprendre les réactions du public…

Oui, parce qu’on faisait tous notre travail du mieux possible. En même temps, je n’étais pas, non plus, tout à fait en phase avec ce travail, puisque c’est à la suite de cette expérience que j’ai décidé de monter ma compagnie…

 

Dans Hamlet…


Quelle était votre ambition en la créant ?

C’était de jouer des rôles plus riches, plus forts et des textes qui racontent le monde dans lequel j’étais, ce qui n’était pas vraiment le cas auparavant.

C’est-à-dire quelque chose de plus populaire ?

Plus moderne, plus populaire, plus provoquant, plus rock’n’ roll. La première pièce qu’on a montée (NDLR : « La surface de réparation ») a été un événement. Le sujet, la façon dont jouait, la mise en scène qu’on avait faite, etc., tout était décalé par rapport à ce qui se faisait à cette époque. Les gens étaient bluffés. Il n’y avait jamais eu de pièces basées sur le délire de deux gamins qui veulent faire du rock’n’ roll et, en même temps, être joueurs de foot professionnels. Il y avait, là-dedans, un mélange d’absurde et de rêve impossible. On a comparé la pièce au film « L’Epouvantail » réalisé par Jerry Schatzberg en 1973 avec Gene Hackman et Al Paccino, c’est vous dire.

Vous parlez de « La surface de réparation ». Je l’ai vu en téléfilm…

Oui, c’est une adaptation qui a été faite par Marion Sarraut, sa première réalisation. Mais on était loin de « L’Epouvantail ». En fait, le théâtre filmé, ça marche rarement. En tout cas la vidéo n’avait pas encore la qualité d’image d’aujourd’hui, et le film est un peu « démodé ». C’est un collector, comme on dit.

J’imagine qu’avant ça, vous l’avez jouée des années au théâtre…

On l’a jouée quatre ou cinq ans, je crois. On a même fait une adaptation au Québec ; j’avais transposé la pièce en « joual » et l’avais mise en scène avec deux acteurs québécois.

Vu la nature du rôle, ça devait être assez épuisant physiquement.

On avait la santé, à cet âge-là. Dans le festival Off d’Avignon, je pouvais jouer cette pièce l’après-midi, et une autre le soir, tout en m’occupant de la production, l’administration, l’organisation des tournées, etc.

C’était beaucoup de travail. Beaucoup de soucis, aussi ?

Ben, quand ça marche, les soucis on les oublie. Et puis un jour, les soucis sont plus lourds que le succès. On s’est arrêté. Pour de multiples raisons. J’avais un rapport compliqué avec mon associé. Et puis, nous étions incapables de rentrer dans le système du théâtre officiel. On aurait pu demander la direction d’un théâtre, mais on ne passait pas les portes des ministères de tutelle. On est donc restés assez marginaux, par manque de diplomatie, d’entre-gens, par orgueil aussi peut-être.

Durant les années qui suivent, vous jonglez entre théâtre, télévision et cinéma. Était-ce plus facile, à l’époque, de passer d’un univers à un autre ? Aujourd’hui, tout semble très cloisonné…

Il ne faut rien exagérer, car, au cinéma, je ne jouais que des petits rôles. Dans « Rue barbare » et « Charlie dingo », je n’ai que quelques scènes. Par contre à la télévision, j’étais ce qu’on appelle un jeune premier. Je n’aimais pas trop ça, mais bon, ça me faisait gagner ma vie. Jusqu’au jour où j’ai eu ma chance grâce à Gilles Béhat (avec qui j’avais fait « Rue Barbare »), qui m’a permis de jouer autre chose dans « Le Manteau de Saint-Martin », une série Noire produite par Grimblat. C’est sur ce tournage que j’ai commencé à comprendre mon travail de comédien devant une caméra. C’était en 1987, je crois. J’avais donc trente-sept ans…

 

Avec Anne Parillaud, dans Vincente…


Vous y jouez un rôle d’escroc sympathique du nom de Lafleur. C’est ce qui a convaincu Pierre Grimblat (NDLR : Co-créateur et producteur de « Navarro ») de vous engager dans « Navarro ».

Tout à fait. C’est une longue histoire, puisqu’il s’est passé deux ans entre « Le Manteau de Saint-Martin » et le premier jour de tournage de « Navarro » qui était le 29 janvier 1989, je crois. Durant cette période, j’étais au théâtre et eux étaient en préparation de la série, mais je n’étais au courant de rien. Au départ, j’avais même été sur les listes pour jouer Barrada, le vieux copain de Navarro, au final joué par Sam Karmann. J’ai été écarté par Roger Hanin, qui préférait tourner avec un acteur qu’il connaissait bien, ce que je ne peux absolument pas lui reprocher. Du coup, on m’avait un peu oublié. Et, finalement, quelques jours avant le début du tournage du premier épisode, Mamade, la casting director, m’appelle et me dit : « Écoute, on a une urgence, il faut qu’on remplace un comédien pour une série ». Je ne savais toujours pas qu’il s’agissait de « Navarro ». Elle m’a donné rendez-vous avec le réalisateur. J’y suis allé, sans y croire je dois le dire. À l’époque, je n’avais pas de boulot et j’avais pas mal de problèmes de fric parce que j’avais perdu de l’argent en produisant une pièce. J’étais vraiment dans la mouise.

Vous l’avez dit lors d’une précédente interview, ce rôle, vous l’avez aussi accepté pour des raisons financières et pour mettre à l’abri votre nombreuse famille (NDLR : Christian Rauth est père de cinq enfants).

Exact. J’ai rarement eu le choix de refuser un travail. Je commence seulement à pouvoir le faire après quarante ans de métier. J’ai fait des choix, par contre. Le choix de ne jamais faire de publicité, de ne jamais faire de synchro ou de ne jamais jouer dans certains types de pièces. En dehors de ça, quand on me donnait du boulot, je le prenais.

Le choix de « Navarro », c’est celui qui fait basculer votre carrière…

Absolument. « Navarro », ça a été une des grandes histoires de ma vie. D’abord, parce que, pour la première fois, je n’avais pas plus de problèmes d’argent. J’avais une visibilité sur les années qui allaient venir et ça m’a laissé du temps pour écrire pour le théâtre, mais aussi d’écrire des courts-métrages, des longs métrages, etc. Je travaillais énormément, mais de ne pas courir après le pognon, ça me dynamisait. L’angoisse, ça fait perdre du temps. Ça, c’est la première chose. La deuxième, c’est ma rencontre avec Daniel Rialet, qui a été la grande histoire d’amitié de ma vie. J’avais trouvé mon alter ego. Rien ne pouvait nous arriver. Tous les deux, on était indestructibles jusqu’au jour où…

On y reviendra, si vous êtes d’accord, dans un instant. Avant, j’aimerais évoquer votre rôle, celui d’Auquelin. Tito Topin, qui a créé la série, me racontait que c’était le rôle le plus intéressant à écrire pour un auteur. Est-ce également vrai pour le comédien que vous êtes ?

C’est toujours plus amusant de créer des personnages un peu barrés, qui sont capables de faire les conneries qu’on n’oserait pas faire soi-même. Un personnage qui n’en fait pas, c’est moins drôle à jouer. Comme Tito savait que j’étais très client de ça et qu’il connaissait notre goût pour l’improvisation à Daniel et à moi, il arrivait même parfois qu’il n’écrive que quelqu’un lignes en se disant : « De toute façon, il vont nous faire leurs conneries ». Il avait raison.

Cette façon de sortir du « cadre », du texte, n’a-t-elle jamais gêné les réalisateurs avec lesquels vous avez tourné ?

Non, je ne crois pas. Je pense que tout le monde aimait bien ce personnage un peu hors norme. Encore qu’un ministre de l’Intérieur croisé à la projection d’un « Navarro » m’a avoué en souriant que j’étais le flic le plus crédible de la série par rapport à la réalité… Auquelin était macho, alcoolique, violent, raciste… Je vous laisse apprécier…

Tito Topin vous rejoint là-dessus puisqu’il explique que ce personnage « limite violent, parfois raciste, aurait pu facilement devenir antipathique s’il n’avait pas été compensé par un jeu subtil ».

Il y a une scène dans « Navarro » où Auquelin engueule un type qui venait de se montrer odieux avec un noir. La situation étonne Blomet, ce à quoi Auquelin lui répond : « J’aime pas les autres racistes ! ». Évidemment, ça n’excuse en rien certains comportements du personnage. Il n’est pas plus bête ni intelligent que les autres, il est comme ça. J’essayais de le défendre, sachant que ce n’était pas un mauvais bougre ; et puis c’était aussi mon boulot de faire croire au personnage.

Tito Topin parle de votre jeu subtil, pourtant, lorsque vous partagiez une scène avec Roger Hanin, celui-ci avait souvent l’impression que vous en faisiez trop…

Oui, c’est le truc qui l’avait frappé. Quand on jouait ensemble, Roger me regardait dans le contre-champ et me disait : « Je te vois jouer, j’ai l’impression que c’est énorme, que tu en fais trop. Et, après, quand je regarde le film, je me rends compte que ce n’est pas trop et que ça marche ». Le réalisateur principal de la série, Patrick Jamain avait une explication : pour lui, la pellicule m’acceptait. Pourtant dans « Navarro », comme dans certains autres films, on ne peut pas dire que je sois un acteur léger. Encore que j’ai tourné quelques épisodes ou films dans lesquels j’avais une partition assez fine à jouer. Belmondo disait, quand on lui reprochait d’en faire trop : « Le problème n’est pas d’en faire trop. Le truc c’est d’en faire trop… mais bien ».

Vous évoquiez à l’instant votre jeu dans « Navarro » et dans d’autres films. Estimez-vous qu’il y a, si ce n’est une filiation, beaucoup de points communs entre chacun des trois rôles récurrents que vous avez interprétés pour la télévision (NDLR : outre Auquelin, Christian a joué Manu dans « Les Monos » et Hugo Boski dans « Père et Maire ») ?

(il réfléchit) Des points communs ?

On peut dire qu’ils sont un peu sur le même registre…

Vous savez, un acteur a souvent tendance à creuser le même sillon. Pour ma part, j’ai creusé les personnages un peu grandes gueules, un peu ours. Mais il y a des nuances. Dans « Père et Maire », le personnage a une responsabilité politique forte, mais il est dépassé, tandis que dans « Les Monos », c’est plutôt un gars sûr de lui et qui s’investit dans les problèmes que les gamins lui posent. Après, sans me comparer, évidemment, on ne va pas demander à Gabin de jouer autre chose que du Gabin ou à Luchini autre chose que du Luchini. Des contre-emplois, j’en ai fait. C’est plutôt facile. Les gens s’en étonnent, d’ailleurs. Ils se disent : « Tiens, il sait jouer des choses plus fines, plus émouvantes ». Alors que, c’est beaucoup plus difficile de jouer des comédies.

 

Avec Daniel Rialet, sur le tournage de Navarro…


Pour finir sur « Navarro », j’aimerais aussi que l’on s’arrête sur les rapports humains qui peuvent exister lorsqu’on démarre une aventure commune comme celle-là. Crée-t-on des liens très forts, qui n’ont de cesse de se développer avec ses partenaires, ou, est-ce qu’au contraire, tout ça finit par s’émousser au fil des années (NDLR : « Navarro » a duré plus de quinze ans) ?

Les deux, trois premières années, nous étions comme une troupe de théâtre. Vraiment, c’était formidable. Déjà, ça marchait fort et on était tous heureux d’être dans un succès. Il y avait aussi une vraie liberté d’écriture à l’époque, ce qui n’a plus existé ensuite, lorsque les directeurs de programmes ont changé. Il y avait, en outre, un producteur qui était un vrai producteur, puisqu’il était réalisateur. Il savait de quoi il parlait, et il aimait les acteurs. On était tous sur un nuage. Et puis au fil des années c’est devenu un moins fusionnel, excepté avec Daniel naturellement. Petit à petit, les personnalités se sont révélées et chacun a pris son envol et est parti vers ses envies. Jacques Martial (NDLR : l’inspecteur Bain-Marie à l’écran) souhaitait monter sa troupe et militer pour un théâtre Noir. Sam Karmann voulait faire de la réalisation, donc il est parti aussi de son côté. Moi je souhaitais écrire pour le cinéma. Voilà. J’ai les téléphones de tout le monde ou presque, on reste en contact, comme ça, via les réseaux sociaux. Ça fait un peu « ancien combattant », non ?

Avec Daniel Rialet, vous vous êtes rencontrés le premier jour du tournage…

Le deuxième jour, en fait. Le premier, on était du côté de la gare Montparnasse et je crois me souvenir que nous n’étions pas dans les mêmes séquences. Notre première scène ensemble, c’est le lendemain. C’était une planque dans une voiture. On s’est tout de suite bien marrés. On a été boire un coup ensemble après dans un café, près du plateau et voilà…

Avez-vous su immédiatement que ça « collerait » entre vous ?

On peut parler de coup de foudre, mais en amitié.

Tito Topin dit que ce duo, « le plus incroyable qui soit, n’était pas forcément prévu dans la Bible ».

C’est la magie de l’écriture. Des fois, on écrit un truc en pensant que ça va être génial et, finalement, c’est le truc à côté qui l’est. Et au final, c’est vrai que le spectateur se souvient plus du « C’est le café de ta mère ? » que des grandes scènes d’interrogatoire de Roger… Cette rencontre, c’est celle de deux acteurs, efficaces et heureux de travailler ensemble, et d’un scénariste intelligent qui pige vite tout l’intérêt qu’il y a à exploiter cette connivence.

Avant de revenir sur votre collaboration qui suivra, pour la télévision, arrêtons-nous sur « Omnibus ». Un succès immense. J’imagine que vous en gardez d’excellents souvenirs…

Oh oui ! « Omnibus » c’est une histoire totalement liée à « Navarro ». Avec les comédiens de la série, on allait souvent dîner ensemble après les tournages. Ce soir-là, Roger n’était pas avec nous. Pour faire court, il avait sa vie à lui, dans les ors de la République. Après ce repas plutôt arrosé, je me suis mis à raconter cette histoire. Elle existait comme une histoire drôle, mais très courte ! C’était presque une blague Carambar. J’ai improvisé la vie de ce mec qui veut descendre du train pour faire marrer les copains. J’en rajoutais pour reculer la fin de l’histoire et créer du suspens. Au moment de la chute, tout le monde a hurlé de rire. Sam m’a dit : « Putain, faut faire un film avec ça ! » Je lui ai répondu que dans l’état où nous étions, ça risquait d’être une promesse d’ivrogne et qu’il était préférable d’en reparler le lendemain. Je lui ai dit : « Essaie de noter ce que tu viens d’entendre. Et, si ça correspond à ce que j’ai raconté, on le fait ». Le lendemain, il m’a envoyé un feuillet avec ce qu’il avait entendu et c’était exactement ça. On a retravaillé le scénario une quinzaine de jours, pas plus. Un an après, on tournait et seize mois plus tard, on avait la Palme d’Or à Cannes (NDLR : « Omnibus » a également reçu un Oscar à Hollywood).

 

L’aventure Omnibus, avec Sam Karmann et Daniel Rialet…


Quelles sont les forces de ce court-métrage ?

La première force c’est l’histoire et sa chute, évidemment. Ce n’est pas moi qui ai inventé la chute, elle est dans la blague. Ce qu’on peut m’accorder, c’est d’avoir perçu que cette histoire de trois lignes avait un vrai potentiel. On peut aussi m’accorder d’avoir inventé la vie de ce personnage qui va perdre son boulot, sa maison, sa femme, ses enfants, etc. La deuxième force, c’est l’intelligence de Sam Karmann, le réalisateur, qui n’a pas voulu en faire une comédie rigolote. Il a voulu raconter toute la misère du monde à travers ce mec. Moi, si j’avais réalisé ce film, j’en aurais fait une comédie légère, et ça n’aurait sans doute pas été aussi efficace. Là, avec Sam, plus c’est triste, plus c’est drôle. Voilà la force de Sam. Enfin, il faut noter que le film fait moins de dix minutes et que, à mon avis, c’est un bon format pour un court-métrage.

Dans la foulée, vous avez un projet de long-métrage, cette fois. Toujours avec Sam Karmann. Il avortera à quelques jours du début du tournage pour des raisons financières. Comment l’avez-vous vécu ?

Mal. Très mal. Il y a des choses qui réussissent, d’autres pas, c’est la vie. Daniel et moi, on a peut-être eu le tort de rester fidèle à ceux qui avaient fait le succès « d’Omnibus ». En fait, parallèlement à la préparation et au tournage « d’Omnibus », Daniel et moi écrivions un long-métrage de cinéma pour nous deux. Quand Sam a eu son Oscar, il a reçu des propositions, mais il n’avait pas de scénario, seulement des livres à adapter. Les producteurs n’aiment pas trop ça, ils préfèrent un script. Il a alors appris qu’on en écrivait un, puisqu’on voulait aller au cinéma pour échapper un peu à la télé. Il nous l’a demandé. On lui a donné, il a trouvé ça formidable. Ensemble, on a retravaillé le scénario une année durant pour la même productrice. Malheureusement, on est tombé sur une fille qui souffrait d’un syndrome de la grenouille qui veut se faire plus grosse que le bœuf. Comme elle avait eu cet Oscar et cette Palme d’Or, elle pensait être la plus grande productrice du monde. Elle a fait n’importe quoi, c’est mon avis, et, dix jours avant le début du tournage, elle nous a annoncé qu’elle n’avait pas tout l’argent prévu pour tourner. Sam a décidé de ne pas faire le film.

J’ignorais que vous étiez à l’origine de ce projet. En préparant cet entretien, j’ai lu dans une interview que Sam Karmann n’était finalement pas si enthousiaste par rapport au scénario, et qu’il n’imaginait pas le ressortir un jour des tiroirs. J’ai cru comprendre que, selon lui, si ce projet n’avait pas abouti, le scénario y était pour quelque chose (NDLR : voir l’interview de Sam Karmann sur le site www.filmdeculte.com).

J’aime beaucoup Sam, mais il a la mémoire sélective. Comme je l’ai dit plus haut, on ne l’a pas forcé à venir sur notre projet. Il a voulu le scénario, il l’a aimé et il l’a même réécrit avec nous. Il ne peut pas aujourd’hui jeter le bébé avec l’eau du bain. Quand le film s’est arrêté, il a morflé, c’est vrai. Mais nous aussi. Nous mettre ça sur le dos maintenant, c’est un peu dur. C’est même surprenant. Enfin… je devrais être habitué depuis le temps que je fais ce métier. Mais bon… venant de sa part, si c’est vrai, ça me déçoit. Peut-être pense-t-il que nous sommes responsables de cet échec. Moi, je ne crois pas que notre scénario ne tenait pas la route. Le script a circulé dans les boites de production, après cet échec. Il y avait une histoire d’ange gardien dans notre histoire. Et comme par hasard, deux ans plus tard, sortaient « Les anges gardiens » avec Depardieu et Clavier, produit par la Gaumont qui l’avait eu entre les mains. Il faut croire qu’on tenait une bonne idée, non ? Bref, on aurait pu l’améliorer, c’est certain, mais je continue de penser qu’il y a eu des films bien moins intéressants qui se sont produits à cette époque.

Vous pensiez que l’aventure « Omnibus » vous ouvrirait plus de portes ?

Clairement, on pensait qu’on tournerait ce film et qu’on ferait un peu de cinoche après si ça marchait. On avait eu d’autres préoccupations que le cinéma au début de notre carrière. On avait d’autres choix. Moi par exemple, pendant que je faisais du théâtre d’avant-garde, Daniel Auteuil tournait les « Sous-doués ». Ce n’est pas une critique, j’adore l’acteur et le mec. En quelque sorte, il préparait le terrain, il savait où il voulait aller. Moi, ça ne m’intéressait pas vraiment. À partir du moment où on a fait « Navarro » et qu’on s’est aperçu qu’on pouvait toucher un large public, c’est vrai qu’on a voulu rattraper le temps perdu. Ça me paraissait une suite logique, surtout après le succès « d’Omnibus ». On n’a pas eu de chance avec ce plantage, et il faut avouer qu’on n’avait pas vraiment tous les « codes » pour continuer à naviguer dans le monde du cinéma…

Tout à l’heure, vous me disiez que la bonne ambiance au sein de « Navarro » s’était émoussée après trois ans. On est alors en 1992 et ça correspond à « Omnibus ». Existe-t-il un lien de cause à effet entre les deux ?

On a fait « Omnibus » sans Roger… Je pense que cela l’a un peu blessé ou vexé. Puis le long-métrage avec Sam, il n’avait pas non plus été impliqué et il a eu du mal à l’accepter. Il a un côté clanique, Roger. Il souhaite que ses amis restent avec lui. Du coup, il a mal pris le fait que Sam Karman s’en aille. Ça a un peu cassé l’ambiance. Ajouté à cela le changement d’acteur quand Sam est parti. On était tous un peu perturbés. Cette période-là était un peu difficile, c’est certain.

Vous avez utilisé le terme « clanique » pour qualifier Roger Hanin. Pourtant, dans un duplex réalisé à la télévision la veille de la première diffusion des « Monos » sur France 2 (NDLR : « En juin, ça sera bien », émission présentée par Gaël Leforestier), Roger Hanin vous félicite pour cette nouvelle série et salue le choix d’indépendance qui fut le vôtre.

(il soupire) Oui, bon, ça, vous savez…

C’était faux, tout ça ?

Je vous laisse deviner.

Pourquoi, alors, avoir réalisé ce duplex, visiblement bienveillant, à la télé ?

(ferme) Si Tito Topin ne vous a rien dit quand vous l’avez interrogé, alors je ne dirai rien, moi non plus. C’est notre cuisine, le public n’a pas besoin de savoir ça. Et Roger n’est plus là pour donner son point de vue… J’ai appris qu’il n’était pas en très grande forme. Alors, on va laisser les casseroles dans le placard.

Vous confirmez, quand même, qu’il n’y avait rien de sincère là-dedans ?

Il était sans doute sincère au moment où il l’a faite, cette émission. Mais vous dire qu’il était heureux de la situation, je ne suis pas certain. C’est quelque chose, d’ailleurs, que j’ai découvert bien après. Je suis un grand naïf et Daniel aussi l’était (un peu moins que moi). On est tombé de l’armoire quand on a vu la réaction de Roger après le succès des « Monos ». Il a voulu nous virer de « Navarro »… ça a été rock’n’ roll !

 

« Un ami, c’est quelqu’un qui vous connaît bien et qui vous aime quand même » (Hervé Lauwick)

Parlons des « Monos ». Comment vous est venue cette idée ?

On avait un ami éducateur, que je vois toujours d’ailleurs, et qui emmenait des gamins à problèmes faire des trucs exceptionnels pour les sortir de leurs cités. Ce qu’il faisait comme boulot nous avait vraiment fascinés. De mon côté, j’étais également impliqué, j’avais fait travailler des jeunes délinquants sur un chantier chez moi en liaison avec leur éducateur, à une époque où ça ne se faisait pas. De plus j’avais été, moi-même, moniteur de colonies de vacances ; c’était un univers que je connaissais bien. Et puis, dans ce fameux long-métrage qui ne s’est pas fait, il y avait aussi un éducateur. Donc on a récupéré l’idée de « l’action sociale » et on a écrit le concept. On a eu la chance de le vendre à France Télévisions assez vite, et ça a été un énorme carton. Lors de la première diffusion, on a même battu TF1 ! À l’époque, on était encore dans « Navarro ». Ça n’avait pas du tout plu à TF1 ; je peux même dire que ça avait fait un scandale…

L’avez-vous su immédiatement ?

Le jour même !

Ils vous ont appelé ?

Quelqu’un nous a raconté ce qu’il s’était passé dans le traditionnel débriefing matinal, lorsque les audiences tombent. Le directeur des programmes de l’époque ne comprenait pas : « Qui a laissé partir ces deux mecs-là à la concurrence ? ».

Pourquoi avoir arrêté la série, malgré le succès, après seulement huit épisodes ?

On n’avait pas forcément été compris par nos producteurs, alors que nous donnions beaucoup de notre personne. Plus ça allait, plus les films étaient difficiles à faire. On a aussi eu des gros problèmes avec un coproducteur belge à qui ils avaient refilé le bébé. On s’occupait de tout, puisqu’il ne s’occupait de rien. Étrangement, l’ambition artistique diminuait au fil des ans et du succès. À un moment, on a décidé d’arrêter. On ne peut pas faire ce métier à n’importe quel prix.

L’idée de « Père et Maire » était-elle déjà présente dans vos esprits ?

Au moment où nous avons décidé d’arrêter, on savait qu’il fallait faire autre chose. Daniel avait cette idée de « Don Camillo » moderne. Je lui ai répondu que j’étais incapable d’écrire une série avec un curé, étant resté des années en pension chez les curés. La vie, une fois de plus, a fait que j’ai changé d’idée. À l’époque une de mes filles faisait ses études à Rome. Je l’avais mise dans une école privée – je n’avais pas le choix – tenue par des bonnes sœurs qui étaient, quand même assez sympas. Je crois qu’elle n’a pas été malheureuse là-bas. Dans cette école, il y avait un jeune aumônier, qui en plus de s’occuper des malades du SIDA, au Vatican (un job que peu de curés voulaient assumer, j’imagine), faisait aussi les confessions dans l’école. Ma fille est tombée raide dingue de lui. Pas amoureuse, non, mais elle l’a trouvé génial. Elle m’a dit : « Papa, faut que tu le rencontres ». Elle savait que j’avais décidé de ne pas faire ce projet avec Daniel. Elle l’a invité à déjeuner à la maison. J’ai découvert un garçon charmant, un jeune mec très beau, très sympa. Il n’avait pas du tout l’air d’un curé ! Et son point de vue sur la religion était très moderne. Après ça, j’ai tout de suite appelé Daniel en lui disant : « On va le faire, j’ai trouvé ton modèle ! ».

Comment se répartissait le travail de création entre vous deux ?

Moi, j’écrivais. Lui il rebondissait sur mes propositions et en faisait d’autres. On en parlait, on échangeait, c’était un ping-pong. Il proposait énormément de choses, refusait des trucs et donnait son accord sur d’autres. « Ça, j’aime pas, ça c’est pas bien, ça j’adore ! ». Il était toujours constructif, positif.

Comment étiez-vous crédités, dans « Père et Maire », par exemple ?

Il est crédité comme co-créateur de la Bible de la série, mais il ne l’était pas comme scénariste, sauf une fois ou deux, car il avait bossé énormément lors des réunions. Il y avait par contre d’autres scénaristes qui travaillaient avec moi, et qui, eux, étaient crédités au générique.

Je vous avoue que c’est un moment délicat à aborder pour moi. D’ailleurs, sur mes notes, il n’y a plus de questions. Je ne savais pas si vous accepteriez, si ce n’était pas trop douloureux, d’évoquer une fois encore la disparition de votre ami…

Epouvantable. C’est le drame de tous les « couples » d’artistes. Celui qui reste ne se remet jamais de la mort de son partenaire. Serrault ne s’est jamais remis de la mort de Jean Poiret. Les frères ennemis, c’est pire ! Un des deux a disparu un matin, on ne l’a jamais revu. De sa mort je ne me remettrais jamais. Daniel, c’était comme mon frère. J’ai perdu quelqu’un de ma famille, un ami, un partenaire avec lequel j’avais énormément d’affinités artistiques, et qui me permettait d’oser tout ce que je n’aurais jamais osé tout seul.

 

Sur le tournage de Père et Maire…


Vous avez très vite décidé de continuer « Père et Maire ».

Non. Moi, je ne voulais pas. J’ai l’ai dit à Takis Candilis, qui était le directeur de la fiction de TF1, dans une réunion de crise. « Sans Daniel, je ne veux pas continuer ». Il m’a alors fait une proposition de scénario. L’héritier du Père Erwan (Daniel Rialet) arrivait dans le premier épisode comme une espèce d’effet miroir. Il avait été éduqué par Erwan et il reprenait le témoin. J’ai fini par dire oui après avoir consulté le père de Daniel. Il est chauffeur routier, c’est un monsieur plein de bons sens. Il m’a dit : « Il ne faut jamais laisser une étagère vide, y’a toujours un con pour y mettre quelque chose ! » (sourires). En clair, il pensait que c’était mieux que ce soit moi qui mette « ce quelque chose ». Alors, j’ai écrit des scènes de rencontre entre le maire et le nouveau jeune curé pour faire un nouveau casting. J’ai joué cette scène avec tous les candidats. Une épreuve psychologique, croyez-moi. J’ai vu défiler des acteurs très différents. Pour tout le monde, celui qui paraissait le plus adapté pour reprendre ce rôle était Sébastien Knafo. Pourtant les autres étaient aussi très bons. Est-ce qu’on ne m’a pas un peu influencé dans ce choix ? Je ne sais pas. Et puis, certains spectateurs me disaient : « Il est très proche de Daniel ! ». Moi, je ne trouvais pas. J’ai compris par la suite – une fois de plus, ma naïveté – que la proposition de continuer n’était pas aussi altruiste et désintéressée que ça. En réalité, TF1 considérait que « Père et Maire » c’était une marque et qu’il fallait continuer à exploiter la marque. Le but était de me convaincre. Il fallait que la marque perdure. Après, que l’on ait souhaité que je ne perde pas mon boulot, c’est possible, mais ce n’était sans doute pas leur motivation première. Je peux d’ailleurs le comprendre avec le recul. C’est leur job. Avec Takis, on n’a pas toujours été d’accord. Néanmoins, je dois reconnaître que les arguments artistiques qu’il a développés, m’ont séduit. Cette idée de basculer vers une relation filiale, de père à fils et non plus de frère à frère comme avant, c’était tout à fait plausible. Voilà. Alors, on a continué. Puis Takis est parti vers d’autres horizons, un nouveau directeur des programmes a pris sa place. Il aimait beaucoup la série. Malheureusement, il n’est resté qu’un an. Il a été remplacé par quelqu’un d’autre qui n’était pas aussi enthousiaste. Et, voilà. Je pense que TF1 s’est lassée. D’autant que j’écrivais les scénarios, et que ça devenait difficile de se mettre d’accord sur certaines choses. Fallait se battre. Quand j’étais avec Daniel, il y en avait toujours un de nous deux qui faisait le « gentil » et l’autre le « méchant ». On alternait. Une fois seul, je jouais toujours le casse-pied. Pour moi c’était fatigant, pour eux aussi. Ils ont prétexté que la série était trop coûteuse et surtout vieillissante, pour l’arrêter. Je leur en ai voulu, mais pas très longtemps. Finalement, pour moi ça a été une bonne chose d’arrêter, car j’allais y laisser ma santé. Je suis passé à autre chose, ma vie a changé. Et puis, sans Daniel…

Souhaitez-vous vous étendre sur ces raisons ? J’imagine que tout change. Quand on joue avec un frère et que, pour les raisons que l’on vient d’évoquer, on doit travailler avec un comédien que l’on connaît beaucoup moins, c’est difficile. Les conditions ne sont plus les mêmes.

Sans mon pote, c’était devenu un travail. La seule chose, c’est que je voulais toujours que ce soit du bon boulot. J’étais encore plus exigeant. La difficulté, à la télévision, c’est d’avoir de bons scénarios. Les conflits venaient essentiellement de là. Les rapports étaient de plus en plus tendus.

Vous demandait-on beaucoup d’aménagements dans les scénarios ?

Oui. La liberté que nous avions au début, je ne l’avais plus.

Vers quoi la chaîne souhaitait-elle se diriger ?

Si au moins elle le savait ! La ligne éditoriale changeait en fonction des succès et des échecs de la semaine précédente. Sans compter qu’il ne fallait pas trop provoquer le spectateur, ne pas trop sortir des sentiers battus et rester sur le plus grand dénominateur commun. Si je veux être honnête et si on se met à leur place, ils avaient raison. C’est une boîte privée et il faut que les gens restent, qu’ils se détendent. « Le temps de cerveau disponible », comme avait dit Patrick Le Lay, le grand patron à l’époque. On lui a beaucoup reproché cette phrase. Moi je le remercie d’avoir été franc. Ce n’est pas souvent dans ces sphères. Et puis, j’ai eu des chargés de programme, ceux qui ont pour mission de suivre l’évolution des textes en écriture, qui étaient (pour certains) d’une incompétence ou d’une lâcheté sidérante. Ça n’aide pas non plus à la sérénité dans le boulot.

En vous écoutant, je trouve déjà inouï d’avoir réussi à collaborer aussi longtemps avec ces gens-là, qui semblent dénués d’affect. Vous me semblez très loin d’eux…

Oui, j’en suis très loin, mais j’étais naïf et plein de bonnes intentions. C’est fini maintenant. Tenez, je discutais il y a peu avec un ami scénariste, qui a décidé de ne plus écrire pour la télévision, comme moi d’ailleurs. Il m’a dit une chose formidable : « La dernière fois que je me suis rendu à un festival de télévision — à l’époque, il avait des responsabilités syndicales — j’ai passé mon temps à me cacher derrière les canapés pour ne pas voir les gens avec qui j’avais des contentieux, des embrouilles, des fâcheries diverses et variées. J’avais eu des emmerdements avec un nombre de gens incroyable et même avec des scénaristes que j’étais supposé défendre. Et bien, ça fait dix ans maintenant que je travaille pour le cinéma : je n’ai jamais eu ce genre de problème ! Il y en a d’autres, mais on travaille toujours dans la même direction quand monte un projet, on se bat pour faire au mieux ensemble et après, si ça ne marche pas, on se quitte bons amis ».

Les problèmes dont il parle, vous les avez eus aussi ?

Oui.

Quels sont vos rapports avec TF1 aujourd’hui ?

Je sais que ce n’est plus mon monde. J’ai passé l’âge qu’on m’explique comment écrire un scénario. Mais comme acteur, tout va bien. La preuve : j’ai encore tourné récemment un épisode de « Joséphine, ange gardien » diffusé prochainement. En plus, je crois que c’est un bon épisode. TF1 ne m’a pas mis au placard. Je dois l’admettre. France 2 est moins sympa avec moi. Depuis « Les Monos », je leur ai proposé plusieurs séries qu’ils ont refusées, et je n’ai plus jamais tourné comme acteur pour eux depuis douze ans. Heureusement, à France 3, ils ne raisonnent pas en mode « contentieux » et on continue de croire en mon travail d’acteur. Je le dois à Anne Holmès, la directrice de la fiction qui a une vraie indépendance d’esprit, et qui arrive à oser des trucs dans un contexte difficile.

La question est peut-être un peu dure, mais ne pensez-vous pas avoir perdu de votre force commerciale en perdant votre ami ?

C’est évident et j’en suis conscient, très conscient. Pourtant, je pense que la télé a encore besoin d’acteurs populaires dans mon genre. Je pourrais encore faire des choses si on m’en donne l’opportunité. En même temps, je ne vais pas mendier. Je ne l’ai jamais fait.

Vous avez quand même tourné « Monsieur Julien » il y a quelques années, dans un rôle à contre-emploi…

Sur France 3. Et c’est d’ailleurs une idée d’Anne Holmes… Tout était réuni : une bonne histoire tirée de Boileau & Narcejac, un metteur en scène qui appréciait mon boulot, des bons partenaires et une productrice du tonnerre. Ça tombait à pic pour moi, car que je venais d’arrêter « Père et Maire » et que j’avais un petit moral. Ça m’a aidé à tenir le coup. Et nous avons fait un bon film, en plus !

 

Dans le rôle de Monsieur Julien…


Un très bon film qui a très bien fonctionné en inédit (NDLR : France 3 s’est classée deuxième chaîne nationale avec plus de 2,5 millions de téléspectateurs et une part d’audience de deux points supérieure aux scores moyens de la chaîne) et même en rediffusion l’an dernier un soir de match de l’Équipe de France de foot à l’Euro (NDLR : 2,5 millions de téléspectateurs, une nouvelle fois).

Tout à fait.

On va parler un instant de « Fin de série », votre deuxième roman (NDLR : le premier étant « La brie ne fait pas le moine »), qui fut un grand succès critique. Populaire, aussi ?

Ah, si j’avais eu le bon éditeur… – on va dire que je ne suis jamais content… mais c’est pourtant la vérité – j’aurais doublé ou triplé mes lecteurs. C’est sans doute un éditeur qui a pignon sur rue, mais on n’était pas fait l’un pour l’autre.

J’ai lu que vous leur en vouliez d’avoir très vite stoppé la promotion du livre…

Non, je ne peux pas leur en vouloir. C’est un malentendu de départ. On a cru chacun à une chose différente. Eux, ils ont cru que j’étais un « people » et moi j’ai cru qu’ils aimaient la littérature. Or, je ne suis pas people, je suis populaire, nuance, et eux vendent des livres, pas de la littérature ! Ils ont pensé que j’allais être invité dans toutes les émissions où on a un truc à vendre. Genre Ruquier, Sébastien ou Ardisson. Mais Christian Rauth, ils s’en foutent dans ces émissions. Je n’ai jamais dealé de drogue, ni tapé une hôtesse de l’air, je ne vis pas d’histoire d’amour torride avec une princesse de Lituanie et je ne suis pas le fils de… Quant aux rares émissions littéraires, je n’ai pas « la carte », je n’ai pas mes entrées au Flore ou chez Lipp. Et comme mon éditeur fait souvent appel à des « nègres » pour la plupart de ses publications, il était évident que l’acteur Christian Rauth ne pouvait avoir écrit un livre.

Vous parlez de Ruquier. C’est étonnant qu’il ne vous ait pas invité…

Non, ce n’est pas étonnant. Ruquier est comme les autres. Il a besoin du buzz. Aller chercher là où les autres ne vont pas, c’est exclu dans ce genre d’émission. Surtout à l’époque où Naulleau officiait. Ce garçon méprise tellement de choses… D’ailleurs, ça a fini par se savoir. Même Ruquier a écrit dans son dernier bouquin qu’il crachait dans la soupe alors que c’est tout de même son émission qui l’avait sorti de l’anonymat…

Il a quand même reçu des gens comme Gérard Collard, issu du milieu libraire, totalement méconnu du grand public.

Le buzz ! Encore le buzz ! Gérard Collard se présentait à l’Académie Française. Il voulait qu’un libraire y entre. Une provocation naturellement pour faire parler du boulot de libraire. Ruquier avait eu raison de l’inviter, c’est un libraire militant, il se bat pour que les libraires ne meurent pas. Moi, au fond je ne suis qu’un acteur de divertissement. Et puis, je n’ai jamais fait d’émissions comme ça. Ils ne savent pas si je suis un bon client. Ils ont tort, j’en suis un, je n’ai pas ma langue dans ma poche. Bref, dix jours après la sortie du livre, l’attachée de presse de Lafon a compris que je ne ferais aucune de ces émissions, donc l’éditeur a abandonné le livre et sa distribution. C’est moi qui ai été au charbon pour avoir de vraies critiques littéraires, ce que j’ai obtenu au bout de quelques mois en prenant ma plume pour écrire à ceux que je pensais au-dessus des a priori. Quelques mois plus tard, Gérard Collard ayant dit à plusieurs reprises dans ses émissions, que « Fin de Série » était le roman policier à offrir pour Noël (NDLR : voir la chronique vidéo ici), j’ai demandé aux éditions Lafon de réassortir, de refaire une mise en place dans les librairies, ce qu’ils ont refusé. Alors au final, j’aurai vendu entre six mille et sept mille exemplaires, ce qui aujourd’hui n’est pas si mal, surtout pour un bouquin qui n’a pas été promotionné.

 

L’excellent polar Fin de série…


Évoquons vos projets. Il y a un autre livre…

Je suis en plein dedans (il désigne son bureau).

Où en êtes-vous ?

J’espère le rendre d’ici la fin de l’année. Mais à un autre éditeur.

Était-ce le projet initial ? Durant la courte promotion de « Fin de série », vous parliez d’un roman qui était déjà en cours d’écriture.

Oui. C’est toujours le même. Je l’avais abandonné durant un an pour écrire deux scénarios (dans les poubelles de France 2).

On arrive à y revenir ?

Ce qui est cruel, c’est qu’en se relisant on s’aperçoit qu’il faut tout changer, tout revoir. Ça prend du temps. Mais finalement on fait mieux. On peut toujours faire mieux.

Hormis ce livre, avez-vous d’autres envies et projets ?

Un quatrième roman en gestation. Un scénario tiré d’un de mes scénarios blackboulés. Et puis, j’ai deux copains réalisateurs qui m’ont demandé d’écrire avec eux.

Du théâtre ?

Ça fait longtemps que je n’ai pas fait de théâtre, mais j’en ai envie. J’ai un peu de mal à monter mes projets, mais je vais y arriver. 2014 ou 2015 sans doute.

Vous souhaitiez écrire quelque chose avec votre fille, aussi.

On a deux personnalités très fortes tous les deux. Elle a un talent fou, en tout cas, et je préfère qu’elle s’épanouisse sans son père. Elle l’a assez eu sur le dos depuis son enfance…

Pour l’instant ?

Pour l’instant, oui. Elle a écrit une pièce et un court-métrage. Elle va s’atteler à la réalisation du court-métrage. La pièce, c’est plus compliqué à monter, mais je sais qu’un jour ou l’autre, elle y arrivera.

 

Avec Claude Piéplu dans Les caïmans sont des gens comme les autres…


Le grand public vous reverra-t-il prochainement ?

À la rentrée. Dans le « Joséphine Ange Gardien » dans lequel j’ai le rôle « guest », comme on dit, avec ma fille, d’ailleurs. C’est la première fois qu’on tournait ensemble. On s’est bien amusé. J’ai un autre projet, mais je n’en parle pas, vu que ce n’est pas signé. Et puis, la vie est pleine de surprises. J’espère qu’il y en aura des bonnes, encore.

Les gens qui vous arrêtent dans la rue et qui doivent vous rappeler qu’ils ne vous voient plus…

Ça, ça me fait vraiment de la peine. Mais qu’y puis-je ? Ce n’est pas moi qui décide.

Il y a une demande, pourtant.

Oui. Mais quand les gens se plaignent, je leur suggère de prendre leur stylo et d’écrire aux patrons des chaînes. « Il faut arrêter de vous plaindre à moi, il faut vous plaindre à ceux qui m’emploient », c’est ce que je leur dis. Ils sont surpris de savoir qu’on peut le faire (éclat de rire). C’est vrai, non ? Je voudrais terminer cette interview par une question que vous ne m’avez pas posée et à laquelle je vais répondre. Oui j’aime jouer, oui j’aime écrire, oui j’aime mettre en scène, mais ce que j’aime le plus au monde, ce sont mes enfants. Je leur dois d’avoir trouvé en moi le courage de me battre quand tout allait mal, quand c’était la galère. Je me suis battu pour eux, certes, mais c’est grâce à eux que je me suis bien battu et qu’il en restera peut-être quelque chose.

Les photos sont issues de la collection personnelle de Christian Rauth. Merci à lui pour sa gentillesse et sa disponibilité…

 

CHRISTIAN RAUTH
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8 commentaires sur “CHRISTIAN RAUTH

  • 31 juillet 2013 à 2013-07-31T09:16:52+00:000000005231201307
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    Bravo pour ce super interview de Christian RAUTH, comédien que j’adore

    Bonne continuation Bastien !

    Répondre
  • 31 juillet 2013 à 2013-07-31T17:25:24+00:000000002431201307
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    Ce qui est intéressant dans ces interviews, c’est l’approche tellement différente du pseudo journalisme « buzz » qui circule partout , télé , radio ou web.
    C’est donc en toute logique qu’il se retrouve sur Hors Format puisque Christian Rauth se met lui-même en dehors de ce système.
    J’aime beaucoup lire le contexte humain de personnages télévisés , de connaître plus du parcours , des envies , des obstacles.
    J’imagine le monde de la télévision (à juste titre je crois ) comme une jungle. A travers ce récit de vie professionnelle, on découvre vraiment comment le talent avec une goutte de chance (nécessaire) peut aboutir à des succès mais aussi comment les insurmontables difficultés liées à cette course effrénée à l’audimat peut laisser de côté des projets sans doute intéressant.
    Bravo pour ce travail Monsieur Bastien (;-)) toujours aussi documenté qui se lit du coup comme un échange de personnes se connaissant depuis longtemps.

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  • 1 août 2013 à 2013-08-01T15:13:22+00:000000002231201308
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    Bonjour,
    Je peux dire que Christian est quelqu’un d’exceptionnel, de vrai et humble pour l’avoir connu sur le tournage de Les Monos « la meute » dans le bar que je tenais à l’époque. Super équipe que j’ai eu l’occasion de connaître et qui a laissé un grand vide en partant.

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  • 1 août 2013 à 2013-08-01T17:36:23+00:000000002331201308
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    Très bel interview… On reconnaît en toi l’homme sincère et plein d’émotion que tu as toujours été.. l ‘ami fidèle que l’on a jamais perdu de vue et que l’on ne veux pas perdre de vue…alors à tout de suite dans la vie de tous les jours et bonne continuation pour tout…

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  • 2 août 2013 à 2013-08-02T09:19:34+00:000000003431201308
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    Vous êtes un homme vrai. Qualité rare dans votre profession. Merci !

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    • 23 novembre 2013 à 2013-11-23T14:00:37+00:000000003730201311
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      J’ai lu cette interview car j’étais en recherche du destin professionnel de ce merveilleux acteur. Je me délecte de sa spontanéité et sa verve qui semble sortir de lui tant c’est exprimé avec talent.
      Il nous manque et je pense que les chaînes ne sont pas à l’écoute des téléspectateurs qui doivent en majorité partager mon opinion.

      Revenez et Messieurs les directeurs de chaîne préoccupez vous de nos goûts !!!!!!!!!!!!!!!!

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      • 7 février 2015 à 2015-02-07T22:42:46+00:000000004628201502
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        Tout a fait d’accord avec Mucheline !

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