JEAN-PIERRE PASQUALINI


 

 

 

Il est l’une des figures du journalisme musical en France. Les passionnés de chansons connaissent forcément le visage de cet expert ès variété que les médias consultent régulièrement. La parole est toujours facile, les arguments souvent pertinents. Pas adepte de la langue de bois, Jean-Pierre Pasqualini est un bon client. Cette interview, le créateur de l’excellent Platine l’a longtemps refusée, puis acceptée sous conditions. « Je me demande qui ça va bien pouvoir intéresser » me questionne-t-il, dubitatif, à mon arrivée dans son appartement de Neuilly-sur-Seine. De son passé de guide touristique, JPP conserve quelques réflexes : « Vous savez que Sardou s’est marié avec Babette juste à côté de chez moi ! ». Jamais à cours d’anecdotes durant cette interview de plus de trois heures (Hors Format n’a jamais porté aussi bien son nom !), Pasqualini se livre sur son parcours, ses souvenirs, ses relations avec les stars de la chanson. Sans détour. Entretien vérité.


Jean-Pierre Pasqualini : Si Platine continue à exister aujourd’hui, c’est surtout parce qu’on a refusé de faire des interviews très courtes. Internet est très bien pour ça, pour les infos qu’on picore à droite, à gauche, rapidement. Dans la presse papier, si on ne fait pas différemment, on ne peut pas survivre. Vous savez, la chanson, elle s’écoute avant tout. On a toujours dit, depuis les années soixante, que ceux qui avaient des grandes discothèques disposaient de petites bibliothèques. Soit on achetait des disques, soit on achetait des livres. Lire, ce n’est pas un réflexe automatique pour ceux qui aiment se servir, d’abord, de leurs oreilles. La presse musicale, à ne pas confondre avec la presse adolescente, n’a jamais été vraiment importante, si on la compare à la presse cinéma. C’est quelque chose qui a à voir avec notre société française, même si le phénomène internet a amplifié la donne.

Hors Format : Si je vous écoute, il y a vingt ans, vous vous êtes engagé dans une galère. Et vous le saviez !

Oui, oui, je le savais. Bien sûr que je le savais. J’étais conscient que les gens qui aimaient la musique, dans leur majorité, ne s’intéressaient pas vraiment aux artistes, même si, depuis cinquante ans, et l’arrivée des idoles, l’artiste était passé devant la chanson. Je reviens justement d’un débat à Spa, où on disait que la tendance commençait à s’inverser. Jusqu’aux années cinquante, c’était la chanson qui primait. On s’en fichait de savoir qui la chantait. La preuve, il y a eu dix versions de Come Prima par Dalida, Gloria Lasso, etc. Il y a de nombreux cas similaires. C’est une époque où il n’y avait pas d’identification à l’artiste, qui ne représentait qu’une voix. Peut-être aussi parce que les acheteurs étaient des « vieux », dont la personnalité était déjà formée, qui n’avaient plus ce besoin de s’identifier. Dès que les parents ont commencé à donner un peu d’argent de poche aux enfants, ça a changé. On était dans les années soixante, l’époque de l’adolescence des « baby-boomers » nés après la guerre. Johnny est arrivé, copiant James Dean. Quelle bonne idée ! Les filles sont tombées amoureuses de lui, les garçons s’y sont identifiés. On a alors créé plein d’idoles, mais ça n’a que cinquante ans. Aujourd’hui, on revient aussi à la chanson car les artistes ont été « tués » par la télé-réalité, notamment. On a tué la magie. On a montré des jeunes chanteurs dans la vie de tous les jours : se brossant les dents dans un château, ou prenant une douche, ça casse le rêve, la magie ! Mylène Farmer est l’une des dernières à entretenir à l’extrême cette part de rêve. Il faut aussi dire que la chanson n’est plus sacrée, comme elle a pu l’être auparavant. Dans ma jeunesse, on économisait sou après sou pour se payer un disque, aujourd’hui, on télécharge gratis. On avait une seule émission de radio à 17h00, Salut les copains !. Aujourd’hui, il y a de la musique toute la journée sur de nombreuses radios, que l’on écoute partout : à la maison mais aussi dans les magasins, dans la voiture… On attendait toute la semaine une émission de Guy Lux, ou des Carpentier. La musique était rare, et ce qui est rare est prisé. Aujourd’hui, que reste-t-il ? Des chansons qu’on écoute et qu’on aime bien. Est-ce qu’il y aura toujours des chansons ? Oui. Des stars ? J’en suis moins sûr. Dans le dernier Platine (Ndlr : N°188, Juillet-Août 2012), il y a une interview de Jacques Bénaroch, qui photographie les stars depuis plusieurs décennies. Aujourd’hui, s’il fait une photo « gentille » de Zazie, ça n’intéresse personne. S’il n’y a pas un scoop ou une petite histoire, comme, au minimum, Mylène Farmer qui trébuche sur les marches de l’Elysée, il ne la vend plus. Le public a toujours été voyeur mais aujourd’hui on l’encourage à l’être ; de plus en plus. On va de plus en plus loin : le public veut en savoir de plus en plus sur la vie privée des personnalités. Cependant, il ne faut surtout pas l’écouter, autrement, quand le public aura réussi à mettre l’artiste à son niveau, à ce qu’il soit aussi humain que lui, aussi commun des mortels, il le jettera… Mais, pardonnez-moi, je crois que mes réponses sont trop longues…

D’autant que je n’ai pas encore posé la moindre question (sourires) ! On va évoquer, longuement, la chanson française, à travers votre parcours. Vous avez mis du temps à accepter cette interview. Est-ce que cela signifie que le journaliste que vous êtes, curieux des autres, connaît des difficultés à parler de lui ?

Non, non, je ne crois pas. D’ailleurs, je pense qu’il est important de laisser une trace. J’en parlais avec Paul Lederman (NDLR : producteur français, il a notamment lancé et géré les carrières de Claude François, Thierry Le Luron…), que je vois régulièrement depuis l’interview qu’il m’a accordée en avril dernier. Lui me répondait qu’il ne voulait pas parler de certaines choses, alors que je lui conseillais de laisser une trace, de faire un livre. Evidemment, Lederman, c’est beaucoup plus intéressant que moi, qui n’ai créé qu’un magazine consacré à la variété française. Lui, il a lancé « Cloclo », Le Luron, Coluche, les Inconnus, le Splendid… De plus, Platine n’a jamais été le plus important en ce qui concerne le tirage. En quantité, on est loin de Salut les copains ! qui a atteint le million d’exemplaires ! Il n’empêche que ça fait vingt ans que Platine existe. Rares sont les magazines de musique qui ont connu une telle longévité. Evoquer mon parcours, cela ne m’arrive pas souvent. Quand les émissions de télé viennent chez moi, c’est pour parler des artistes, ou pour évoquer un thème précis. Ça tombe plutôt bien, car j’ai un avis sur les autres, alors que sur moi-même, pas vraiment (rires). Je ne peux que raconter, alors que j’ai toujours préféré analyser…

Vous ne prenez jamais le temps de jeter un œil dans le rétro ?

Si, bien sûr. Je me pose des questions. J’évolue dans un monde d’équilibristes. Que ce soit en tant que rédacteur en chef de magazine, d’animateur télé, ou de manager d’artistes, ce que les gens savent moins. Je me demande si je dois faire des efforts pour faire rêver mes lecteurs ? A la base, je ne suis pas quelqu’un qui fait rêver. Je suis « cash », je dis les choses de façon directe (rires). Donc je me demande si je ne devrais pas faire rêver un peu plus les lecteurs, comme c’était le cas dans Salut les Copains !. Les gens disent toujours qu’ils veulent savoir la vérité. C’est faux. Ils veulent avoir l’impression qu’on leur dévoile la vérité. Mais avant tout, la chanson doit les faire rêver. Voilà, c’est surtout cette question que je me pose.

Là, vous parlez du grand public. Les lecteurs de Platine ont d’autres attentes, ce sont des « irréductibles ».

Peut-être, mais, qu’ils aient grandi dans les années soixante, soixante-dix, quatre-vingt, ou quatre-vingt-dix – ceux là doivent être peu nombreux à lire Platine (sourire) – ils ont quand même rêvé avec la chanson au cours de ces différentes époques. Quand Platine est né, on a commencé à être plus « cash ». Avant, dans la presse chanson, on ne disait pas certaines vérités. On ne parlait pas des ventes de disques, par exemple. Tino Rossi est mort en 83, et, jamais, de son vivant, quelqu’un n’a écrit que ça ne marchait plus depuis 1955 (rires) ! Et malgré cela, durant trente ans, il a continué à exister comme une star. Aujourd’hui, si vous vendez moins, tout le monde est au courant dans les trois jours qui suivent.

Il y a peut-être des exemples similaires aujourd’hui. Dans une moindre mesure, il y a Aznavour, qui vend relativement peu de disques…

Ce n’est pas parce qu’il ne fait pas de tubes, qu’il ne marche plus. Il continue à exister, à remplir les salles, même si, vous avez raison, les disques s’écoulent moins bien. Tino Rossi, on ne le prenait plus beaucoup en gala dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Mais on n’aurait jamais écrit qu’il était fini. Avec Platine, pour être le plus objectif possible, on donne des chiffres que personne ne donne ailleurs. Un lecteur non assidu, qui n’entend parler que des ventes colossales que certains producteurs inventent, il se dit que vingt mille disques, c’est catastrophique. Alors que vingt mille, pour un débutant, c’est très bien. Là non plus, je ne fais pas rêver. Aujourd’hui, je subis la crise du disque, la crise de la presse, et la crise plus générale qui touche l’ensemble de la planète ; c’est peut-être trop pour faire rêver. En même temps, quand j’anime sur TV Melody, c’est un peu « tout le monde il beau, tout le monde il est gentil ». Lederman me dit, à ce propos, que je devrais être plus proche de ce que je suis dans la vie. Plus mordant, plus ironique.

Vous le permettrait-on ? Vous êtes sur Melody pour présenter une émission de variétés.

Non, c’est sûr que Platine et Melody sont deux entités bien différentes. J’ai moins de liberté sur Mélody, forcément.

Parlons de votre parcours. Je ne trahis pas de secret si je dis que vous êtes né en 1958, en plein cœur du baby-boom.

Je suis même né le premier jour de la cinquième République, le dimanche 28 septembre 1958, jour où les français ont dit « oui » à De Gaulle.

28 septembre 1958, date doublement historique, donc (sourires). Peut-on dire que, dès votre plus jeune âge, votre première et unique passion a été la musique ?

Ma seule, sûrement pas. J’en avais quand même beaucoup, beaucoup trop. D’ailleurs, je ne suis même pas certain que ce soit la première. On m’a offert mon premier pick-up, de la marque Claude en 1966, pour mes huit ans. Cet appareil avait un centreur à étage, ce qui permettait aux 45T de tomber les uns derrière les autres. Malheureusement, je n’en avais que trois, alors que le chargeur permettait d’en mettre dix. Je râlais en me disant que je n’amortissais vraiment pas mon tourne-disques (rires) !

Quels étaient ces trois premiers disques ?

Le premier, c’était le Jouet extraordinaire de Claude François. Le deuxième, J’ai traversé l’enfer par Monty. Et, le troisième, j’ai toujours du mal à m’en souvenir. Ensuite, j’en ai eu d’autres. Très vite. Comme Nino Ferrer et son Mirza. Rapidement, ce qui m’a intéressé, plus encore que les chanteurs, c’était les pochettes et les noms qui y étaient inscrits. Je demandais : « C’est quoi ces noms qui sont écrits, là ? ». C’étaient les auteurs, compositeurs. A l’époque, je ne savais même pas ce que c’était. Et je les apprenais par cœur ! Je lisais : Vline Buggy, Claude Carrère, Jacques Revaux, etc.

Cela explique sans doute le style des interviews que vous menez aujourd’hui.

Tout à fait. Le style des interviews de Platine et le style des présentations sur Melody, où je rappelle sans cesse que les chansons qui seront interprétées ont étés écrites par untel ou untel. Pour Platine, j’ai quand même pas mal évolué, en passant d’interviews très « collectors », dans les premières années, à des entretiens plus psychologiques aujourd’hui. Avant, je parlais de la couleur des pochettes, des auteurs, etc. Désormais, ce qui m’intéresse principalement, c’est l’humain qui se cache derrière l’artiste.

Parfois, ça revient. Récemment, je lisais l’une de vos interviews en me disant que c’était vraiment très technique…

Oui, ça l’est toujours trop. Mais c’est un choix qui est fait. Aujourd’hui, soit vous êtes « grand public » : vous vendez à 0,50€ en étant soutenu par un groupe puissant, avec de la publicité en télé comme en radio. Soit vous faites un magazine spécialisé, que vous allez pouvoir vendre un peu plus cher. Certains diront trop cher, bien que le prix n’ait pas trop augmenté puisque Platine coûtait 35 francs en 1992, soit environ 6 euros. Il est aujourd’hui à 6,80 euros. Mais tout cela est réfléchi. Avant Platine, j’ai fait des études de marketing. Je n’étais pas qu’un passionné de chanson. Dans ce métier, les gens qui m’ont fasciné étaient des passionnés, avec, derrière, une vraie réflexion. Quand on monte un magazine, la passion aveugle ne suffit pas. J’ai travaillé au bout du monde, en établissant les stratégies marketing de nombreux groupes dans le domaine du tourisme. Entre le marketing du tourisme et celui de la chanson, on parle toujours de loisirs. Je n’ai jamais travaillé le marketing de l’essentiel, toujours celui du superflu.

Revenons à vos années soixante dont, même si vous étiez un peu jeune pour goûter pleinement à la déferlante « yéyé » qui s’abattait alors sur la France, aux chaussures pointues et au twist, vous gardez quand même de vrais souvenirs.

Pas tant que ça, finalement. C’est vrai, j’ai écrit un bouquin sur les « Yéyés », mais c’était plus une analyse faite à posteriori. Selon moi, ce mouvement s’étale de 62 à 66/67, quand arrivent Nino Ferrer, Polnareff. On arrête alors les adaptations des chansons étrangères. Mais, moi, à ce moment-là, je suis trop jeune. La preuve avec mon pick-up que je ne reçois qu’en 66. C’était vers douze ans, en 1970, que j’ai commencé à acheter des vieux disques des années yéyé, au « cours Julien », à Marseille. A l’époque, j’avais déjà tous les Claude François. C’est une période où le marketing était très malin, puisque les disques étaient numérotés. Une aubaine pour les collectionneurs ! Jacques Plait, producteur de Sheila et de Dassin, m’a raconté qu’il avait importé cette idée des Etats-Unis, alors que je n’ai jamais vu ça sur les pochettes américaines. Pour moi, c’était une idée très française.

Vous étiez donc très collectionneur.

Oui. Dès l’âge de douze ans. On les échangeait aussi. C’est ce que j’ai fait avec toute ma collection « Cloclo ». Je l’ai regretté d’ailleurs (soupir).

Vous l’êtes toujours…

Ici, non (NDLR : l’interview se déroule pourtant devant une impressionnante discothèque, mais de CD). Je n’ai simplement pas la place. Il faut que je devienne beaucoup plus riche pour pouvoir mettre tous mes vinyles en plus de tous mes CD. Enfin, il y a quand même au moins cinq mille CD ici.

A douze ans, d’où venait la fascination que vous aviez pour Claude François, notamment ?

L’énergie. Lederman me disait récemment que c’était quelque chose qui émanait de lui. Au-delà des bonnes chansons, tous les chanteurs « yéyés » qui ont marché avait une étincelle, un « truc » qui plaisait aux gamins. On a retrouvé ça il y a quelques années chez Lorie, par exemple. C’est une énergie de grand frère ou de grande sœur. Lorie, ce n’était pas une « lolita », tout le contraire, même. Claude François, c’est pareil ; il avait un côté grand frère idéal : souriant, bondissant. Sur les pochettes, le regard franc, il n’a pas été inventé. C’était naturel, pas sophistiqué. Les chanteurs « yéyé » étaient des enfants du peuple, qui chantaient pour leurs semblables. Les enfants commençaient à avoir de l’argent de poche, et pouvaient donc acheter leurs disques.

On a évoqué vos premiers disques. Quels ont été les premiers spectacles auxquels vous avez assisté ?

Il faut resituer le contexte dans lequel j’ai vécu mon enfance. Mes parents étaient commerçants. Mon père était boulanger, il travaillait la nuit. Ma mère se levait tôt le matin, pour le rejoindre et tenir la boutique. De ce fait, nous n’avions ni dimanche, ni fête de Noël. Pour l’anecdote, il y avait une pompe à essence Total, à La Ciotat, à côté de la boulangerie de mes parents. Un jour d’été très chaud, une immense Rolls s’y arrête, chose rare dans une ville ouvrière comme la nôtre. Tous les gamins s’attroupent alors autour de la voiture. La porte s’ouvre, et à l’intérieur, on découvre Demis Roussos, quasiment nu, avec sa femme et ses enfants ! Ça a marqué ma jeunesse, je me disais : « Enfin, je vois une star ! » (rires). Pour revenir à mon premier spectacle, il faut savoir qu’on avait beaucoup de concerts, l’été, à La Ciotat. C’était une petite ville, mais il y avait beaucoup de touristes durant les vacances. Ce qui est amusant, c’est que tout au long de l’année, lors des fêtes des écoles et autres, nous avions droit aux artistes recommandés par le Parti Communiste (Ndlr : La Ciotat a été dirigée par le PCF et la SFIO jusqu’à la fin des années quatre-vingt), comme Isabelle Aubret ou Jean Ferrat. Moi, j’aurais préféré mes « yéyés » ! L’été, en revanche, c’était plus sympa. J’ai donc eu la chance de voir Cloclo et Sylvie Vartan, en 68, sur le port de La Ciotat. Plus tard, en 75, avec ma mobylette, j’ai été voir Johnny Hallyday à quelques kilomètres de là, aux Lecques. Voilà pour mes premiers concerts, qui furent peu nombreux durant ma jeunesse. Une fois autonome, à dix-huit ans, j’ai été voir d’autres spectacles. J’avais une amie, qui était anglaise, qui voulait que je laisse un peu de côté ma variété française. On a donc été voir Supertramp et Queen, notamment, à Lyon.

Vous venez de parler de vos parents. Ils étaient très tolérants puisqu’ils vous ont permis d’acheter les très controversées Elucubrations d’Antoine. C’était assez rare pour un si jeune enfant, à l’époque.

Ils l’étaient, pas seulement pour la musique, d’ailleurs. Ma mère m’a souvent dit : « Ce qui compte, c’est ton bonheur ». J’ai toujours eu la possibilité d’écouter ce que je voulais, ce qui m’a parfois valu des moqueries de la part de certains. Ma chance, c’est que mes parents n’étaient pas des intellectuels. Ils ne m’auraient jamais dit : « Ecoute Brel, c’est tellement plus intelligent que Claude François ». S’il y a des gens qui vibrent en écoutant Brel, en raison de leur âge, de leur culture, je trouve ça respectable. Et si d’autres, qui n’ont pas cette culture, et qui vivent dans un milieu modeste, pleurent quand « Cloclo » chante Je sais en 1964, ça l’est tout autant. Il faut arrêter de croire que les enfants qui écoutent M.Pokora ou Shy’m vont devenir des idiots.

Malgré ce que vous venez de démontrer, en ces temps où la chanson française est souvent délaissée, en particulier sur les radios jeunes, les parents n’auraient-ils pas un rôle d’encadrant et de conseiller à jouer vis-à-vis de leurs enfants ?

Je ne pense pas que l’éducation musicale se fasse à la maison. Il y a des priorités au sein du foyer et, on l’entend de plus en plus, les parents ont déclaré forfait. La musique, la chanson, elle se décide dans la cours de récré. Pas ailleurs. Il y a, et il y a toujours eu, des grandes gueules comme moi qui disaient : « J’aime Cloclo et je t’emmerde ! ». Mais une majorité, à qui on disait : « Tu sais, Cloclo, c’est ringard ! », et qui répondait : « Oui, c’est vrai, c’est mieux d’écouter Martin Circus ou Triangle », qui étaient les premiers groupes pop dans les années 70. C’est pareil avec Lorie aujourd’hui. La génération qui a suivi Lorie l’a un peu abandonnée et la génération suivante n’a pas pris le relai. Plus que les parents, le problème vient des instituteurs : de pseudos-intellectuels qui disent à leurs élèves qu’il faut écouter Brel et Gainsbourg. Quand on est gamin, ce n’est pas possible. Tout ça parce que ces instits ne veulent pas dire : « Ecoutez Mickael Miro ! ». Alors que ça pourrait permettre aux jeunes d’adhérer à la chanson française et de ne pas la délaisser au profit du rap américain bling bling. Souvent, les enfants, par réaction à toutes ces grandes références qu’on essaie de leur imposer, prennent le contre-pied et écoutent Orelsan. Les instits sont très souvent des bobos à petits QI. Pour eux, la variété, ça n’existe pas.

Vous l’avez évoqué en quelques mots il y a quelques instants, vous avez connu une première vie professionnelle, très éloignée du monde de la musique.

En effet, j’ai poursuivi mes études au sein d’une école de tourisme. Vous voulez savoir pourquoi ?

Oui.

Ça va faire rire tout le monde, mais j’assume (sourires) ! Déjà, il faut savoir que je me suis révélé comme un bon élève à partir de la sixième. Avant ça, j’étais le dernier de la classe durant toute l’école primaire. Ensuite, je suis parvenu à obtenir le brevet sans problème, ainsi que le bac, avec mention. L’histoire rigolote, c’est qu’une fois en terminale, il me fallait choisir une école pour poursuivre mes études. Etant devenu très bon élève, plusieurs possibilités s’offraient à moi. Un jour, en passant près du bureau de la conseillère d’orientation de mon lycée, je vois une affiche sur laquelle il y avait des jeunes gens et un micro. Je me suis dit : « Voilà ! Je vais pouvoir faire une école de radio ! ». D’autant plus qu’à cette même période, je m’étais fait étaler lamentablement en voulant entrer comme animateur à RMC. Il faut dire que j’avais un accent marseillais à couper au couteau ! En réalité, l’affiche en question proposait de devenir guide dans les cars de touristes, pas du tout de faire de la radio (rires) !

Vous l’avez fait ?

Oui. D’ailleurs, j’ai appris la mort de « Cloclo » au cours de l’une de ces visites, en mars 1978. C’était un samedi. Dès que les guides arrêtaient de parler dans leur micro, ça basculait automatiquement sur la radio. Ce jour-là, alors que je parlais à mes touristes, j’ai coupé la voix un instant et j’ai entendu un flash spécial annonçant la mort de Claude François. Ce fut un tel choc que la cinquantaine de personnes présentes m’ont vu blêmir… Je n’arrivais plus à continuer à parler. Les touristes se demandaient ce qu’il pouvait bien se passer. Je suis parvenu, tant bien que mal, à poursuivre et à finir la visite, mais, en descendant du car, je n’arrivais pas à y croire…. Il ne faut pas oublier que c’était la première idole de ma jeunesse qui s’en allait. Par ailleurs, durant mes années d’études supérieures, j’ai continué à faire le guide ou l’accompagnateur de touristes, en France, en Tunisie, mais aussi en Afrique du Sud au moment de l’Apartheid. Ça a commencé en 1978, un an avant l’obtention de mon BTS, en tant que stagiaire. Ensuite, je me suis inscrit à la Fac d’Aix et je suis devenu l’étudiant le plus riche de la ville ! Dès qu’il y avait un voyage, on m’appelait car j’étais très animateur, je n’emmerdais pas les touristes, je leur racontais des histoires, etc. Ce métier a marché très fort pour moi ! Suite à ces études et une petite expérience chez un Tour Opérator du groupe Ricard, je suis devenu professeur de tourisme, à Marseille d’abord, puis à Paris. J’ai eu de nombreux élèves, et notamment une certaine Gabrielle, qui a été la dernière femme d’Eric Charden. Au milieu des années 80, je suis même devenu directeur de l’institut Maxim’s. Ensuite est venue la guerre du Golfe, en 1991. Le tourisme était menacé. J’ai décidé alors, après des années à voyager, de créer Platine, en 1992. S’il n’y avait pas eu la guerre du Golfe, je ne crois pas que Platine serait né. Aujourd’hui, je me demande encore comment j’ai pu reculer à ce point l’échéance de la chose déterminante dans ma vie. Finalement, c’est humain. Moi, je voulais travailler dans le show business. Et j’avais peur qu’on me dise : « Toi, le fils de boulanger ?! Tu rêves ! ». J’avais mis ces gens-là sur un piédestal et je pensais ne pas être au niveau. Aujourd’hui, je m’aperçois que c’est la même chose pour de nombreux artistes inconnus que je rencontre. Au départ, ils me disent qu’ils écrivent des chansons sans vouloir les chanter. Mais, très vite, je me rends compte qu’ils n’osent pas avouer leur secret, minés par la peur qu’on leur dise qu’ils sont trop vieux ou pas assez beaux.

Tout ça a donc trotté dans un coin de votre esprit durant toutes les années avant Platine.

Inconsciemment, sans doute. Néanmoins, je n’ai jamais souffert de mon activité dans le milieu du tourisme. J’étais passionné. Si j’avais été employé de banque, j’aurais peut être réagi plus vite. J’aurais connu plus tôt ce qui représente l’essentiel de ma vie : la chanson.

Parlez-moi des personnes qui se sont révélées déterminantes dans la création de Platine.

Platine s’est construit grâce à deux personnes : Christophe Boulmé, maquettiste, qui a ensuite travaillé avec Michael Jackson, et Patrick-Robert Galéra, qui avait une boutique de disques. Patrick-Robert souhaitait un magazine consacré aux chanteuses du passé. Nous avons crée le magazine en mémoire à Christian Page, décédé quelques mois plus tôt, qui avait lancé Numéros 1 Magazine dans les années 80. C’est un magazine qui nous avait tous marqués. Christian était notre ami. Certaines couvertures de Numéros 1 Magazine étaient osées. Une fois, il avait mis Lahaye et Balavoine avec pour titre « Font-ils le même métier ? ».

C’était provocateur.

Oui, très. Ce n’était pas le « Au fou » adressé à « Cloclo » par Sardou, mais quand même (NDLR : Sardou, dans son journal MS Magazine avait publié en couverture une photo de Claude François, œil hagard et chemise déchirée). C’était le premier magazine intelligent. Didier Varrod, Bertrand Mosca, Bernard Mouillon… faisaient partie de l’aventure. J’ai connu cette bande en 1985, à mon arrivée à Paris.

Christophe Boulmé et Patrick-Robert Galéja ont quitté Platine deux ans plus tard.

Patrick-Robert est parti lorsque Platine s’est associé à Arsenic, une boîte de communication du disque qui s’est créée en 1989, lorsque le disque a enfin eu le droit à la publicité télévisée. Dès 1993, les gens d’Arsenic m’ont demandé de les aider à monter leurs compilations. Platine, avec son côté rétro et nostalgique des débuts, avait une très bonne presse auprès des professionnels dans les maisons de disques, qui eux, ne savaient pas ce qu’ils avaient dans la « cave ». On nous a confié de nombreuses compilations d’Edith Piaf à Richard Anthony, en passant par Charles Trenet. En 1995, on a commencé à faire des compiles avec des vivants qui participaient à la promo : Dave, Gilbert Montagné ainsi que Stone et Charden. On a également géré la promotion de ces artistes en télé, ce qui était très excitant. En septembre 1994, Platine est devenu une SARL et Arsenic en est devenu actionnaire. Les patrons d’Arsenic souhaitaient qu’on élargisse la ligne éditoriale, que l’on traite de l’actualité, des nouveaux chanteurs de variété comme Roch Voisine. Patrick-Robert Galéra est donc parti, car ce n’était pas ce qu’il voulait. Christophe Boulmé, quant à lui, était exclusivement fan de Michael Jackson et de Sheila. Il est parti travailler pour un magazine consacré à Jackson dont il a ensuite réalisé une pochette d’album, celle d’History.

A partir de 1994, on peut estimer que Platine s’est professionnalisé.

Oui, c’est vrai. Déjà, nous sommes devenus mensuels. La formule a changé. Il y avait un alliage qui a bien fonctionné entre les jeunes et les moins jeunes artistes. Les révélations, comme Patricia Kaas ou Zazie, étaient flattées de partager l’affiche avec des artistes confirmés, comme Nino Ferrer ou Claude Nougaro. Quant à ces derniers, ils ont aimé l’idée d’être au milieu de jeunes. Nous sommes alors parvenus à avoir tous les grands noms de la chanson en interview. Excepté Mylène Farmer. Il y a aussi de nouveaux journalistes qui nous ont rejoints. Je pense notamment à Ludovic Perrin, qui a ensuite travaillé à Libération. Egalement à Matthieu Grelier, qui est aujourd’hui producteur de « The Voice » après avoir été programmateur de « La Nouvelle Star ». Je dois également évoquer Alexandre Dencausse, qui avait pris la suite de Matthieu sur « La Nouvelle Star ». C’est une fierté de constater que ceux qui sont passés par Platine ont réussi ensuite. J’aimerais aussi parler de Rod Janois et Vincent Niclo, qui sont aujourd’hui des chanteurs à succès, le premier dans 1789, le second avec un nouvel album avec les Choeurs de l’Armée Rouge. En plus, Rod a écrit pour Chimène Badi, Florent Pagny, etc. J’ai toujours aimé découvrir des individus qui associent talent et personnalité. Mon rêve, c’est d’être Claude Carrère, pas Daniel Filipacchi. De façon assez prétentieuse, j’ai toujours été convaincu que le « show-biz » avait besoin de moi, de mon oreille et de mon flair.

Le journalisme n’est-il finalement qu’une passerelle ?

Il faut se remettre dans le contexte. En 1992, quand on crée le journal, on veut s’adresser aux collectionneurs. Il y avait très peu d’interviews. Platine était essentiellement fait de discographies, de sagas de presse. Le journalisme a été un hasard. Deux ans après le lancement, les actionnaires d’Arsenic sont arrivés en souhaitant mettre l’accent sur les interviews. Ils trouvaient que j’avais une façon de les mener très atypique. Selon eux, c’était ça, la force du magazine. C’est à ce moment là que je suis devenu un journaliste en tant qu’intervieweur. Un journaliste, c’est avant tout quelqu’un qui écrit bien, ce qui n’est pas mon cas. Je vais dire quelque chose de violent. Pour moi, Nagui est un animateur exceptionnel, en radio, en télé et même sur scène. Lorsqu’il animait le Prix Constantin, j’étais dans la salle et je le trouvais incroyable, bourré d’humour. Mais c’est un piètre intervieweur. Je le dis et je l’assume. A Taratata, il est tellement animateur, il cherche tellement le « bon mot » qu’il ne s’intéresse pas vraiment à la personne en face. Ma référence, c’est Denise Glaser, qui cultivait les silences dans « Discorama » en télé entre 1959 et 1974. C’est un truc que je ne sais pas faire. Laurent Boyer n’y arrivait pas non plus dans son du reste excellent Fréquenstar. Laurent est très gentil, mais il tutoie de façon un peu forcé tous les artistes.

Les silences assourdissants de Denise Glaser dans « Discorama », c’est inimaginable à la télé d’aujourd’hui, où le rythme est prépondérant.

C’est vrai, même si je reste convaincu que ça pourrait marcher, encore. Il faudrait une fille comme Karine Le Marchand, avec qui j’ai travaillé.

C’était au milieu des années 90, vous étiez alors son rédacteur en chef dans l’émission « Musique et musiques », diffusée sur France 3 Ile-de-France. A cette période, vous êtes également à l’antenne sur des grandes radios nationales. Peut-on parler d’époque bénie, à titre personnel ?

Oui, c’est une époque bénie. Peut-être parce qu’Internet n’est pas encore là. Pour l’anecdote, j’ai envoyé mon premier mail le 1er avril 2000 ! Jusqu’alors, vous avez raison, ce sont des années bénies, où j’ai notamment fait beaucoup de radio. Sur Nostalgie, j’animais les « week-ends collectors » où, une fois par heure, je passais un tube en langue étrangère. J’ai travaillé pour France Culture, France Inter… J’ai d’excellents souvenirs. Je me rappelle avoir fait chanter à Axelle Red la chanson Waterloo en français. Elle était fan d’Abba mais elle ignorait que le titre avait été enregistré en français par le groupe. Elle a été super forte, car elle l’a chantée avec juste un texte sous les yeux, et très bien d’ailleurs, en direct dans l’émission de JB et des cybernanas.

Parlons de votre expérience à la télévision aux côtés de Karine Le Marchand. Pour faire un parallèle avec ce que vous disiez tout à l’heure à propos de Claude François, pouvez-vous affirmer aujourd’hui que cette jeune animatrice avait ce « truc » en plus, qui a fait d’elle l’animatrice qu’elle est devenue par la suite ?

Oui, oui, oui, c’était évident ! Déjà, Karine était une Black très intégrée. Elle ne revendiquait pas du tout ce côté « black power ». Un jour, elle s’est cartonnée avec Teri Moïse, qui chantait Les poèmes de Michelle et qui était dans un état d’esprit opposé, très « black power » justement. Cette émission a bien fonctionné, à tel point qu’elle a été reprise sur d’autres antennes régionales de France 3 ; Karine menait de bonnes interviews que l’on préparait ensemble. Un jour, elle me dit : « Tu sais JP, si tu veux devenir un mec important dans la chanson, il faut que tu montres ta gueule ! ». Je n’y tenais pas du tout. Elle a insisté en argumentant, m’expliquant que je lui donnais toujours des bons tuyaux, des anecdotes pour préparer les interviews, et, que je pourrais me servir de ça pour en faire une chronique de fin d’émission. Je l’ai fait, et c’est grâce à elle que j’ai fait de l’antenne. Je le lui dois. On s’entendait vraiment bien, on se fréquentait en dehors de la télé. C’est une fille qui ne triche pas, elle est cash. Quand vous la voyez avec ses agriculteurs sur M6, je peux vous assurer qu’elle est la même dans la vie.

Suite à cette émission, vous signez, cette fois pour France 2, un documentaire en neuf épisodes diffusé tout l’été : « Le temps d’une chanson ».

Tout à fait. Dans la foulée de « Musique et musiques », Dave, qui est un bon copain, m’annonce qu’il a parlé de moi à Guy Job, producteur de télévision. « Il faut que tu lui trouves une idée ! ». Et l’idée a été une série de neuf émissions, durant l’été 1999, qui s’appelait « Le temps d’une chanson ». On était en face de Foucault et on faisait de très bonnes audiences, très proches de celles de TF1. Chaque émission avait un thème : la chanson d’amour, la chanson engagée, la chanson comique, etc. Et dans chacune de ces émissions, il y avait un crescendo : Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, plus que tout. Pour la chanson d’amour, par exemple, on démarrait avec Pour un flirt de Delpech et on finissait avec Ne me quitte pas de Brel. Le degré d’intensité n’était pas le même. On entrecoupait ça d’interviews d’artistes de toutes les générations qui évoquaient les chansons de leur enfance, ainsi que de montages qui illustraient les différents thèmes. C’était à la fois historique et léger. Ces émissions mériteraient qu’on les publie en DVD un jour…

Un concept assez semblable au programme diffusé cet été sur France 3, « Ces chansons qui nous ressemblent », l’originalité en moins…

D’ailleurs, ça n’a pas marché. Je crois à cause de la pauvreté des interviews. Nous, nous avions un présentateur chic, Frédéric Mitterrand, et un intervieweur qui voulait exister, Franz-Olivier Giesbert. Il débutait la télé et voulait toujours aller plus loin. A Charles Trenet, qui n’avait jamais avoué publiquement son homosexualité, il a demandé : « Etait-ce difficile d’être homo pendant la guerre ? ». Giesbert est un violeur !  C’est d’ailleurs la seule télé de l’histoire au cours de laquelle Trenet a parlé de son homosexualité.

Vous semblez évoquer avec plaisir les personnes avec lesquelles vous avez collaboré. L’aspect humain semble être un facteur déterminant. Parlez-moi de votre style de management.

J’ai un côté paternaliste, c’est indéniable. Attention, la liberté n’est pas totale chez Platine. Il y a une ligne éditoriale. Il y a beaucoup de gens, dotés de solides expériences, qui ont souhaité travailler chez Platine. Ils n’ont pas forcément réussi à attraper l’esprit du magazine. Catch the spirit ! Finalement, faut-il privilégier un journaliste non passionné ou un passionné qui n’est pas journaliste ?

Là, vous vous interrogez.

Oui, d’ailleurs je n’ai jamais eu la réponse. Ce que je sais, c’est qu’un postulant à Platine doit m’impressionner.

En trois mots, l’un de vos collaborateurs vous décrit comme étant : « pédagogue, passionné et honnête ». Etes-vous d’accord ?

Pédagogue, forcément car j’ai été prof. Passionné, évidemment. Et honnête, je crois. Je dis toujours le pire d’abord (rires). Le mec qui ne me connaît pas, s’il arrive à supporter les critiques que je vais lui faire au début, c’est gagné. Après, vient toujours le meilleur.

On parlait tout à l’heure d’époque bénie. On peut y inclure ce titre d’homme de l’année, reçu en 2001 (NDLR : classement de « l’Année du Disque » – MBC).

(Visiblement perplexe) Oui, bon, c’est un truc du métier. C’est pas la Légion d’honneur (sourires) ! C’était une période où ça fonctionnait bien pour moi : avec les émissions de France 2, et Platine qui s’était fait une place importante dans le milieu de la chanson. Attention, ça ne veut pas dire que la boulangère connaissait l’existence de Platine, d’ailleurs, elle n’en sait toujours rien…

Elle ne l’a jamais su ?

Il faut bien dissocier les choses. Le tirage n’est plus aussi important qu’il ne l’a été par le passé, mais, paradoxalement, nous n’avons jamais été aussi connu qu’aujourd’hui. Il suffit de voir les sites internet qui reprennent nos interviews. Jusqu’en 2003, nous étions en kiosque dans treize pays et nous avions des abonnés dans vingt-cinq pays du monde. Aujourd’hui, avec internet, les fans de chanson française à l’étranger n’ont plus besoin de Platine pour suivre l’actualité de la chanson française. De toute façon, soyons clair, la presse est condamnée, à terme. Tous les médias finiront par se retrouver sur un seul et même support.

On note parfois un certain pessimisme dans vos propos…

Pessimisme (rires) ?

Ou réalisme, c’est selon. Vos lecteurs l’ont souvent vu poindre dans vos éditos…

Qui ne font pas souvent rêver d’ailleurs car j’y parle souvent de l’avenir du disque et des artistes qui est loin d’être tout rose ! C’est notamment quand je les écris que je me pose des questions sur ce que je dois faire.

Revenons aux interviews de Platine, l’essence même du magazine. C’est définitivement l’exercice dans lequel vous vous sentez le plus à l’aise ?

En tout cas, c’est ce que les gens trouvent le plus intéressant, d’après le courrier des lecteurs. Moi, si je m’étais écouté, je n’aurais fait que des discographies françaises et étrangères, des chanteurs français depuis vingt ans (rires) ! Je suis un documentaliste, avant tout. Si on m’avait dit : « Tu vas passer ta vie dans une discothèque à classer des disques et des documents sur la chanson », cela ne m’aurait pas gêné.

Vraiment ?

Oui, les discographies, j’adore ça. Là, on a publié dans le numéro de juillet ( NDLR : Platine #188) la discographie italienne de Petula Clark, et j’ai appris, par un Canadien, que j’en avais oublié au moins huit ! Vous ne pouvez pas imaginer ce que ça me mine (sourire) !

Vous êtes pourtant plus utile au lecteur avec vos interviews…

C’est la vie. Vous savez, je fais de la télé. Pourtant, à choisir, je préférerais recommencer à faire de la radio.

Les interviews dont on parle sont riches, souvent techniques. Parfois, vous en connaissez plus sur la vie de la personne interviewée que l’intéressé lui-même.

Oui, mais attention, c’est parfois ennuyeux à cause de questions trop pointues. On m’a dit, certaines fois, qu’à force de poser des questions pleines de détails, ça faisait un peu : « mec qui la ramène ou mec qui veut montrer qu’il sait ». Et, quand je relis certaines interviews, je me rends compte que c’est vrai : je peux vraiment faire mec qui étale sa confiture.

Est-ce un vestige de l’époque où vous aviez tout à prouver ?

Oui, bien sûr. D’ailleurs, est-ce un vestige ? Ou alors, est-ce que je ne pense pas au fond que j’ai toujours des choses à prouver ?

Quel est votre état d’esprit avant le début d’un entretien ? Celui de montrer à l’autre que vous « savez » plus que n’importe quel autre confrère ?

Ce n’est pas tout à fait ça. Est-ce que le fils de boulanger que je suis a totalement confiance en lui dans ce milieu ? Non. Quand j’arrive devant un artiste, je ne me dis pas que je veux être le meilleur de tous. Mais, plus je vais lui prouver que je sais beaucoup de choses, plus il sentira que j’ai préparé ou que je le connais bien, ce qui est toujours flatteur pour lui. Et surtout cela le mettra en confiance et lui montrera qu’il peut aller plus loin que lors d’une interview de promo basique. Par exemple, si à Michel Sardou, je pose une question très ouverte, genre : « Alors, c’était bien les années soixante, les Ricains ? », on va rester à un niveau très faible car ça ne va pas l’intéresser. Alors que si je commence en lui parlant de son dernier album, et de Rebelle que j’adore, c’est autre chose. Surtout si j’évoque la maquette très moyenne envoyée par Barbelivien, et dont Veneruso a fait quelque chose de très beau. Dans ce cas, il va voir que je  m’intéresse vraiment à lui, et pas seulement à La maladie d’amour

Cela se ressent dans les albums de Barbelivien qui souffrent de leur production très médiocre.

Vous savez, je l’ai écrit dans Platine, je ne vais pas revenir en arrière aujourd’hui. Barbelivien écrit de très belles chansons, mais sa production n’est pas à la hauteur. Il n’investit pas assez dedans ! Déjà, quand il enregistre un album pour lui, il n’y a jamais beaucoup de vrais instruments : tout est essentiellement fait au synthé. Alors, vous imaginez ce que ça peut donner quand il envoie une maquette… Mais là, on s’éloigne du sujet initial, non (sourires) ?

Oui ! Revenons à vos méthodes…

Voilà. Je voulais préciser que cette façon de mener les interviews n’a pas vocation à me mettre sur un piédestal. Si je m’installe dans ce statut d’expert, c’est aussi pour que l’interviewé n’essaie pas de m’embobiner ou d’embellir le tableau. Je connais son parcours, ses succès comme ses échecs.

Ce côté spécialiste vous évite-t-il des fâcheries ? Vos connaissances vous permettent-elles d’aller plus loin que d’autres, sans que cela n’atteigne la susceptibilité des artistes ? Ils acceptent sans doute mieux certaines choses venant de vous.

Sans doute. Je vous l’ai déjà dit : préparer une interview est une preuve de respect. Les artistes le sentent. Quand ils ont un « expert » en face, ils sont flattés.

Parmi ceux-là, il y en a que vous suivez depuis leurs débuts…

Certains font partie de l’histoire de Platine. C’est le cas de Lara Fabian, Hélène Ségara et Chimène Badi, avec laquelle ça avait très mal commencé, d’ailleurs. Lors de notre première rencontre dans les locaux d’Universal, alors que son single Entre nous était déjà un tube, Chimène est arrivée en retard, endormie, et de mauvaise humeur. Je me rappelle l’avoir attaquée bille en tête, en me disant : « Toi, ma cocotte, tu arrives en retard, tu ne respectes pas les journalistes, je ne vais pas te lâcher ! » (rires). Elle a eu une réaction épidermique, elle ne s’est vraiment pas laissée faire, car c’est vrai qu’elle était crevée et qu’on lui en demandait beaucoup. Je crois que j’ai bien aimé ça… Cette fille a une force de caractère extraordinaire, un côté mec dans cette façon d’aller au conflit, frontalement… Un jour, Axel Danlos, qui était devenu son attaché de presse, m’a appelé en me disant : « Oui, je sais, ça s’est mal passé la première fois, mais ça ne serait pas mal que vous vous revoyiez ». Là, ça a été super entre nous et, depuis, je pense pouvoir dire que nous sommes bons amis. Chaque fois qu’on se revoit, on tombe toujours dans les bras l’un de l’autre. Je suis ravi que son album de reprises gospel ait marché car, sincèrement, j’adore cette fille. C’est une magnifique chanteuse. Quand elle a repris Je viens du sud, c’était extraordinaire. Il y aussi Mickael Miro, qui lisait Platine avant de me connaître, et que j’ai connu d’ailleurs par le même Axel Danlos il y six ou sept ans. Le jour où il a fait sa première interview pour Platine, en septembre 2011, il m’a dit : « Je m’en fous de faire des radios, des télés, moi, ma récompense suprême, c’est d’avoir cette interview dans Platine ! J’en ai rêvé ».

En vingt ans, j’imagine que vous avez quelques grands souvenirs d’interviews, que ce soit de par leur déroulement ou leur contenu…

Oui, il y en a beaucoup.

Si vous deviez en sortir cinq du lot.

(il soupire) Difficile. Déjà, j’ai été marqué très récemment par l’interview de Léo Marjane, la doyenne de la chanson française, qui vient de fêter ses cent ans. Cela m’a marqué pour plusieurs raisons. En 1982, alors que je débutais en radio libre, j’ai réalisé ma toute première interview, celle de Rina Ketty. J’avais été très impressionné, déjà, de parler à quelqu’un qui avait cinquante ans de carrière. Il faut savoir que Rina Ketty et Léo Marjane étaient les deux stars de l’année 1938. Et, comme je viens de rencontrer la seconde trente ans après la première, je me suis dit aussi que je n’avais pas vieilli, finalement (sourires). J’ai également réalisé, pour la SACEM, un film documentaire sur Henri Contet, qui a notamment écrit Padam, padam… pour Piaf. C’était quelques années avant qu’il ne décède, alors qu’il avait déjà passé les quatre-vingt-dix ans. J’ai adoré ce monsieur qui avait également connu le métier de la chanson dans les années trente. J’adore les artistes qui ont un long passé.

Ce n’est pas très « bling bling »…

(étonné par la remarque) … Est-ce que je suis « bling bling » ?!

Ce n’est pas ce que je voulais dire. Seulement, j’aurais imaginé que vous évoqueriez plus instinctivement vos souvenirs d’interviews avec Sheila, l’une de vos idoles de jeunesse, ou même avec Johnny Hallyday.

Non, non, c’est drôle, ça ne m’a pas marqué plus que ça. Je retiens la rencontre avec Nino Ferrer, que je sentais déjà suicidaire lors de notre interview, en 1994. Dans un autre registre, il y a eu Nâdiya, avec qui ça s’est très mal passé, c’était visible et lisible à l’écrit. Beaucoup de lecteurs ont d’ailleurs été choqués de ses réponses agressives. Avec CharlElie Couture aussi. En revanche, celle-là, je ne l’ai jamais publiée. Il n’a pas du tout accepté mon constat sur ses échecs. Je n’apprécie pas les artistes qui cherchent à me dire : « C’est vrai, ça marche moins aujourd’hui, mais je m’en fous ». Surtout quand c’est dit avec suffisance ; ça ne sert à rien d’essayer de me prouver qu’ils sont très heureux de chanter dans des cabarets sous prétexte que l’acoustique des grandes salles n’est pas bonne. Moi, je ne marche pas ! Quoi qu’il en soit, je laisse toujours l’intégralité de l’entretien dans la version papier, c’est aussi ça l’originalité de Platine. C’est comme pour le courrier des lecteurs, où je n’hésite pas à publier les lettres d’insultes. Quand un fan de Dick Rivers m’écrit que je suis un ringard qui préfère Age Tendre au rock’n’roll, et que toute la jeunesse écoute son artiste, je le laisse s’exprimer.

Parlons du lecteur. L’avis de celui-ci, de l’acheteur, est-il, de fait, toujours recevable ?

Il y a un bémol. Les fans passionnés sont très bruyants. Si j’écoutais les fans, je parlerais plus souvent de Jeanne Mas que de Julien Clerc, qui est un artiste discret avec un public fidèle, mais sans fans qui se battent pour lui. Beaucoup d’artistes peuvent compter sur un vrai public, mais n’ont pas de fans. Alors que d’autres ont beaucoup de fans, mais pas de grand public (sourires).

Vous avez des exemples ?

Isabelle Boulay a un large public, mais peu de fans qui crient lors de ses concerts. Il suffit de regarder le merchandising pour s’en rendre compte. Le merchandising de Johnny marche beaucoup mieux que celui de Sardou. A la télé, vous voyez toujours des gens avec des tee-shirts à l’effigie de Johnny, jamais de Sardou. Pourtant, est-ce que le public de Johnny est plus important ? Ce n’est pas certain quand on compare les ventes de disques. Johnny a blindé ses tournées – y compris ses Stade de France – par le passé. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, où le remplissage des dates de sa tournée est plus difficile. Pourquoi ? On a peut-être trop parlé pognon, impôts, vie privée… et pas assez chanson.

Si on sort des fans qui défendent leurs chapelles, il y a aussi les avis, plus objectifs cette fois, qui concernent votre omniprésence dans Platine. Comprenez-vous que ça puisse être une critique ?

Oui, je le comprends. Bien sûr. Mais c’est aussi un problème économique. Si on vendait cent mille exemplaires, il pourrait y avoir une armée de journalistes ! A partir du moment où l’équipe est réduite, je dois en faire beaucoup, d’autant que je laisse le choix à mes collaborateurs d’interviewer qui ils veulent. Eric Chemouny, par exemple, a toujours préféré Benjamin Biolay ou Keren Ann, je ne vais donc pas lui imposer des artistes comme Shy’m. Je sais qu’il préfère Françoise Hardy…

On peut aussi s’étonner de la ligne éditoriale. L’été dernier : deux unes consécutives sur Johnny sans aucune interview de l’intéressé !

Déjà, elles n’ont pas été consécutives car il y a un numéro entre les deux… Ensuite, je suis convaincu que l’interview de Johnny lui-même était moins intéressante que celle de Philippe Labro, par exemple, l’été dernier. L’artiste « superstar » dit rarement beaucoup de choses. Mylène Farmer, quant à elle, n’accorde pas d’entrevues. Ses fans, qui m’ont souvent attaqué en m’accusant de faire de l’argent sur son dos, oublient que les différentes interviews par Platine des collaborateurs de l’artiste leur ont permis de percer un peu son mystère, et en racontent plus sur elle que toutes ses interviews mises bout à bout. Le dernier exemple c’est Slim Pezin, qui défend beaucoup Mylène, par rapport à d’autres. Toutes ces révélations, recueillies au fil des années, constituent un puzzle. De plus, si vous me demandez pourquoi je mets Johnny ou Mylène Farmer en couverture, je vous répondrai que c’est aussi parce qu’ils font vendre plus que les autres ! C’est acquis, Platine n’a rien inventé. Si on a mis une deuxième fois Johnny durant l’été 2011, c’est sans doute que la première couv’ avait bien marché. Salut les Copains ! faisait pire et mettait à la une une demi douzaine de vedettes yéyées qui revenaient chaque année et c’est tout.

C’est à dire que, à choisir, vous préférez mettre Johnny en couverture, sans interview, plutôt que Julien Clerc avec six pages à l’intérieur ?

(visiblement agacé) Vous ne me ferez pas dire ce que je ne veux pas dire. Et puis c’est faux : il n’y a jamais une couverture sans grand article même si ce n’est pas toujours une interview de l’intéressé. Si la question se posait : est-ce que je mets Johnny à la une sans interview de lui, ou juste d’un de ses musiciens, ou est-ce que je mets un artiste qui me fait d’énormes confidences sur huit pages mais qui n’a pas eu de couvertures de magazines depuis des années, ou même qui n’en a jamais eue, je choisis Johnny, sans hésiter ! Et ça, j’assume à fond. Parfois, on dirait que certains lecteurs tombent du ciel. Mais, vous savez, si j’étais vénal en voulant faire un magazine qui rapporte, je ne ferais pas neuf pages sur Léo Marjane, comme je l’ai fait l’été dernier, car même votre mère ne s’en rappelle pas de Marjane. Je ne mérite pas ce procès pour racolage. De plus, aujourd’hui, le public de Platine est fidèle mais pas vraiment extensible, les ventes sont sensiblement toujours les mêmes. Il n’y a plus d’embellie en fonction de la une. A une époque, on mettait Indochine en couverture, et tous les fans d’Indo achetaient Platine. Depuis les années internet, les nouveaux fans achètent moins de papiers, collectionnent moins. Aujourd’hui, les fans de M. Pokora suivent les réseaux sociaux. Le fanatisme a été dématérialisé.

J’imagine que c’est un phénomène qui attriste le collectionneur que vous êtes…

Pas plus que ça. C’est un constat que j’ai fait il y a longtemps déjà. Je me rappelle de réunions à la SACEM au début des années 2000 où il était question de téléchargement légal. Je leur disais : « Ne vous focalisez pas sur le téléchargement. Bientôt, les jeunes se foutront de posséder la musique sur leur ordinateur, puisqu’ils pourront l’écouter partout en real play ». C’est le cas aujourd’hui avec Deezer. Il y a quelques années, Thomas Dutronc m’a dit : « Si tu vois juste, on est mort ! », car le gain actuel pour l’artiste sur chaque écoute en ligne est infime. Le téléchargement légal ou pas n’est qu’une étape. Il disparaîtra aussi dans peu de temps. Pour avoir envie de posséder un artiste aujourd’hui, avoir envie d’avoir la pochette se son disque, ou lire une interview où il se dévoile, il faut avoir un vrai rapport affectif avec lui. C’est de plus en plus rare mais ça existe encore. Regardez Christophe Maé, qui a vendu plus d’un million de copies de son premier album, et la moitié de son deuxième : il y arrive. Si des artistes comme lui ne prouvaient pas qu’on peut encore vendre des disques, aucune multinationale du disque ne produirait plus un seul artiste français.  Ils n’essaieraient de vendre que des produits américains !

Un retour en arrière n’est-il pas envisageable ? Il y a un renouveau de la matérialisation, lié à la beauté et au plaisir que procure l’objet depuis quelques temps. Avec la renaissance des vinyles, par exemple.

(presque atterré) Mais arrêtez de penser comme ça à votre âge ! Il y a une petite mode, on presse à nouveau mille vinyles par ci, mille par là, mais ça ne va pas inverser la tendance ! C’est comme si je vous disais qu’on fabrique aujourd’hui plus d’imitations de juke-box qu’il y a dix ans, qu’est ce que ça prouve ? Ce n’est pas pour ça qu’on va revenir en arrière. Vous rêvez (sourires) ! D’autant plus qu’on sait depuis cet été que le marche physique s’effondre encore plus vite que ce qu’on avait prévu.

Vous avez, semble-t-il, été assez visionnaire, il y a dix ans, pour prévoir ce qui se passerait aujourd’hui. Pouvez-vous, cette fois, prédire les changements qui auront lieu d’ici ces dix prochaines années ? L’objet physique aura-t-il disparu définitivement ?

Evidemment. Allez demander aux gamins, dans les cours de récréation, s’ils achètent encore des disques. J’aimerais penser comme vous, mais j’ai compris depuis longtemps l’évolution de cette industrie. Il y a eu le 78 tours, le 45 tours, la cassette dans une moindre mesure, puis, le CD. Jusque là, tout allait bien, ce n’était qu’un changement de support. Dans l’histoire, on peut comparer l’arrivée de l’internet avec celle de l’invention de l’imprimerie par Gutenberg. Cette dernière a même marqué la fin du Moyen Âge et le début des temps modernes. Au quinzième siècle, quand on a inventé l’imprimerie, tous les écrivains publics sont morts de faim… L’internet, ce n’est pas qu’un changement de support, c’est aussi important que l’arrivée de l’imprimerie ! Même si ça effraie l’être humain.

Pour ce qui est du spectacle vivant, êtes-vous plus optimiste ?

Les artistes doivent vivre. Aujourd’hui, il y a énormément de concerts gratuits. C’est un problème pour certains artistes – souvent à longue carrière populaire – qui ne font plus que ça. C’est le cas par exemple de Dave. Le jour où il revient pour un concert payant, dans une même ville où il a donné un gala gratuit, ou même plusieurs, il n’y a plus personne qui veut payer. Alors bien sûr, les artistes sont payés par les municipalités quand ils font des galas gratuits souvent l’été en plein air, mais c’est dangereux pour eux, car ils habituent le public à la musique gratuite qui l’est déjà à la radio et à la télé. Cela ne va pas dans le bon sens. Le bon sens, selon moi, aurait été de tout faire pour garder la musique rare et sacrée. Aujourd’hui, la musique est dans l’air. Et l’air est gratuit… Il y a quelques années, je pensais qu’HADOPI pourrait sauver les artistes, je suis moins optimiste aujourd’hui. Tous les loisirs et plaisirs de la vie sont payants. Par exemple, quand vous voulez du bon vin, vous ne le téléchargez pas. Pour la musique, ça devrait être la même chose. Même si les maisons de disques et les artistes ont fait des erreurs. Par exemple, depuis quelques années, certains artistes pratiquent des tarifs trop élevés en concert. Ils ont voulu compenser le manque à gagner du disque. Beaucoup sont dans cet état d’esprit. On peut même parler de Madonna : quand elle a fait l’Olympia, c’était quand même un peu pour compenser le manque à gagner du Stade de France qui n’était pas plein…

Voulez-vous dire que certains artistes et producteurs sont trop gourmands ? Quand on va voir Serge Lama, seul avec son accordéoniste, avec une place à soixante-dix euros, le public est en droit de trouver cela excessif.

Qu’il y ait beaucoup ou peu de musiciens, certains artistes veulent d’abord rattraper l’argent qu’ils ne gagnent plus sur les ventes de disques. Le producteur du spectacle local qui « l’achète » doit ensuite fixer un certain prix du billet en fonction, s’il veut s’y retrouver lui aussi.

D’accord. Mais il est naturel de penser que le prix du billet doit être en adéquation avec ce qui est montré sur scène, non ?

La logique voudrait qu’un spectacle symphonique, comme celui de Julien Clerc, soit plus cher qu’un « piano-voix ». Le coût du plateau devrait déterminer le prix du billet. Lama, quand il a fait son spectacle anniversaire au Palais des Congrès, avec un minimum de musiciens, sans surprise, je n’ai pas trouvé ça bien ; j’ai d’ailleurs été très dur dans la chronique. Surtout que ça faisait des années qu’on avait droit à son Accordéonissimo et que pour son anniversaire, on attendait un événement ! Là, ça voulait dire : « Je mets le minimum d’argent sur scène et j’empoche le maximum ».  Bruel a fait le coup, lui aussi, en faisant sa dernière tournée avec un seul musicien, très doué d’ailleurs. Et comme lui, contrairement à Lama, n’a pas des chansons qui tiennent debout sans arrangements, parce que les textes sonnent plus qu’ils n’ont de sens profond, je n’ai pas aimé. Je l’ai écrit aussi, et depuis je n’ai plus eu d’interviews ! Il faut aussi prendre en compte le style de l’artiste. Barbara en formule « piano-voix », intimiste, c’était magique. Mais Bruel, non ! On aime son abattage, sa pêche ! C’est un super « entertainer ». Avec un groupe de musiciens, il peut soulever des salles entières, il est formidable. Mais c’est vrai qu’une tournée avec un groupe, ça coûte plus cher à produire qu’une tournée acoustique… Dans « show-business », il y a business, donc il n’y a pas et même plus de petites économies… C’est comme pour Barbelivien, dont on parlait tout à l’heure. Il sait bien que les vraies cordes sont plus jolies que les synthés. Mais il réfléchit, il calcule l’amortissement final… et il choisit le synthé ! Son album de reprises des chansons qu’il avait écrites pour d’autres s’est vendu beaucoup plus qu’espéré. Ça aurait pu l’encourager à mettre plus d’argent pour le suivant avec Jean de France, mais ça n’a pas été le cas…

Vous parliez de Bruel qui semble vous en vouloir. Dans vos chroniques d’albums ou de concerts, n’êtes vous pas, justement, obligé de réfréner vos critiques, de peur de perdre des « clients » ?

Non, très sincèrement, je m’en suis toujours foutu. A propos du deuxième opus anglais de Lara Fabian, j’avais écrit que ce n’était pas bon du tout ; j’avais été très dur. Elle m’avait envoyé un message en louant mon honnêteté, et en m’assurant qu’elle me recevrait toujours avec plaisir. C’est un geste assez rare pour être souligné. Bon, peut-être aussi qu’elle était d’accord avec moi sur la qualité de l’album (sourires). Ensuite, ça s’est moins bien passé avec elle. J’ai critiqué son album Toutes les femmes en moi que je n’ai pas aimé. Là, avec la conjoncture qui est devenue beaucoup plus difficile pour elle, Lara a moins bien encaissé. D’ailleurs, on s’est un peu pris la tête dans les coulisses de son dernier Zénith. Il faut dire que les artistes s’énervent ou nous font la gueule – sans qu’on le sache toujours – quand ils ne sont pas contents de ce qu’on écrit, mais disent très rarement quand ils sont contents. Heureusement qu’il y a encore des gens comme Annie Cordy ! Cette chanteuse formidable m’appelle systématiquement pour me remercier après chaque parution sur elle. J’ai cru comprendre que dans les années cinquante-soixante, c’était quelque chose d’habituel. Cela s’est malheureusement perdu…

Pour conclure, évoquons l’avenir de Platine. Depuis vingt ans, aucun magazine n’a semblé être en mesure de résister au marché et à votre concurrence. Il y a l’exemple tout récent de Serge, dirigé par Varrod, pourtant de bonne facture et avec une image très moderne. Comment Platine peut-il rester viable dans les années à venir ?

Honnêtement, ça m’étonnerait que nous soyons encore là dans dix ans… En ce qui concerne nos concurrents, ou plutôt nos confrères, disparus, ils ont fait des erreurs d’appréciation. Parlons de Serge. J’ai beaucoup discuté avec Didier Varrod, que ce soit avant le lancement, pendant, et même après, car nous nous connaissons depuis 1984. Je lui avais dit : « Tu ne peux pas faire un magazine si tu n’as pas de passionnés pour l’acheter ». Faire la « couv’ » avec Catherine Ringer ou Camille, qui sont des artistes plébiscités par les bobos, ça ne peut pas marcher. Le bobo, c’est le premier à avoir dématérialisé la musique, car il est à la pointe de la technologie. Nous, on résiste parce que les passionnés de chanson populaire continuent à acheter des disques. Quand on a mis à la une des jeunes, et surtout des artistes qui faisaient du rap ou de la chanson trop élitiste, comme Diams en 2006 – alors qu’elle était la meilleure vendeuse de disques de l’année -, on s’est planté. En plus, Serge était chic, branché, mais a voulu avoir un côté ludique avec des rubriques comme « Qu’est-ce qu’il y a dans le frigo d’un chanteur ? ». Cela lui a donné un coté gadget, voire Kleenex, alors qu’il contenait pourtant souvent des interviews historiques, comme celle de Renaud avec ses derniers aveux sur l’alcool… Si les gens achètent encore Platine, c’est qu’ils peuvent le conserver comme une sorte d’encyclopédie de la chanson avec ses interviews de fond, ses discographies… C’est l’opposé d’un hebdo télé qu’on jette en fin de semaine !

Que peut-on alors espérer pour Platine ?

Platine n’est qu’un support. C’est comme pour la chanson, le disque n’est qu’un support. Si les gens apprécient les interviews de Platine, quand le magazine disparaitra, ils les liront ou les écouteront à la radio, à la télé ou sur un site internet. Il reste juste à savoir s’ils continueront à payer pour que je puisse vivre…

Vous envisagez un changement de support ?

Bien sûr. J’ai déjà reçu plusieurs propositions en ce sens. Pour l’instant, tant qu’on ne perd pas d’argent, et qu’on arrive à tenir, même en travaillant 20 heures par jour, on continue. Et sur papier glacé, même si ça coûte encore plus cher…

Plus personnellement, vous avez parlé de votre souhait de refaire de la radio. Ce qu’on sait moins, également, c’est votre double casquette d’auteur et de manageur d’artistes. Vous avez déposé plus de cent textes à la SACEM !

C’est vrai, mais j’écris depuis relativement peu de temps. J’ai notamment coécrit une comédie musicale, mais elle n’a pas encore vu le jour.

Stéphane Bern faisait partie de ce projet, je crois.

C’est exact. Avec Gilbert Sinoué, Jeff Barnel et Thierry Sforza.

Pourquoi cette comédie musicale ne s’est pas faite, finalement ?

Jusqu’à présent, toutes les comédies musicales qui ont été produites en France depuis quinze ans l’ont été par un groupe issu des Dix commandements : Obispo, Chouraqui, Dove Attia et Albert Cohen, Kamel Ouali… Tous ces gens se sont moins entendus par la suite, mais leurs séparations successives ont abouti à de nouveaux projets. Ils ont la confiance des maisons de disques et des financiers. Kamel Ouali, qui est un excellent chorégraphe, a vu ses prérogatives évoluer au fil du temps. Il est passé de chorégraphe à metteur en scène puis librettiste. Dove Attia est passé de producteur à auteur puis compositeur, Obispo de compositeur à librettiste et metteur en scène… Rodrigue Janois, dont on a parlé tout à l’heure, qui a d’ailleurs fait les voix sur les maquettes de ma comédie musicale, a un rôle dans 1789, après avoir composé beaucoup de titres pour Le Roi Soleil et surtout Mozart. Je suis très fier d’avoir été un des premiers à voir son talent, notamment vocal, même s’il a continué son chemin sans moi. C’est peut-être ma vocation : mettre le pied à l’étrier à de jeunes chanteurs, de jeunes journalistes ?

JEAN-PIERRE PASQUALINI
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4 commentaires sur “JEAN-PIERRE PASQUALINI

  • 5 octobre 2012 à 2012-10-05T11:52:49+00:000000004931201210
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    Juste un petit mot pour remercier pour cet article et aussi pour remercier JEAN PIERRE, qui a eu la gentillesse d’annoncer un de mes concerts sur PLATINE. C’est aussi ça aimer les artistes 🙂

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  • 8 octobre 2012 à 2012-10-08T16:02:13+00:000000001331201210
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    fidèle lectrice de platine depuis plus de 10 ans maintenant, j’ai beaucoup aimé cette interview de celui que je lis toujours avec bonheur… même si je regrette que le journal ne soit plus mensuel.

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  • 3 février 2013 à 2013-02-03T13:15:55+00:000000005528201302
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     » Je n’ai jamais travaillé le marketing de l’essentiel, toujours celui du superflu. »
    ça c’est bien vrai, tout en JPP est superflu ! on est bien d’accord. Cette phrase dit tout sur lui !

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  • 27 juillet 2013 à 2013-07-27T16:12:23+00:000000002331201307
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    Merci pour cet interview. Le personnage est intéressant; n’inspirant pas forcément la sympathie au premier abord, il le deviendrait parait-il lorsque vous grattez le vernis? Cependant, le constat qu’il fait sur sa vie, son métier, l’univers de la chanson m’apparaît plein de lucidité. Platine résiste encore au numérique, à la crise. C’est désuet, ça parait inutile mais cet acharnement que JPP a à se battre, à continuer quoi qu’il arrive à défendre la chanson française, voilà qui me le rend plutôt sympathique.

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