GUILLAUME WARMUZ


 

 

 

Jeudi 22 mars, midi. Large sourire et lunettes de soleil de circonstance, Guillaume Warmuz m’accueille en gare de Chalon-sur-Saône. En parfait guide touristique, il vante les attraits de sa région et n’hésite pas à bouleverser le programme prévu, « Je connais un super italien sur l’île, c’est chez moi ici ! ». Il est comme ça, « Gus », sympa et spontané, ce qui lui a valu l’affection des supporters partout où il s’est arrêté au cours de sa carrière. Cette spontanéité, Warmuz consent à la laisser de côté lorsqu’il s’agit d’évoquer les moments difficiles. Pas question pour lui de ternir les belles années lensoises et d’exposer de vieilles rancœurs.  Impossible, par contre, d’éviter l’émotion en replongeant dans les grands moments de son imposante boîte à souvenirs. Nostalgie palpable. Mais est-ce vraiment étonnant de la part d’un homme dont la chanson préférée, « Comme quand j’étais môme » d’Eddy Mitchell, est une ode à la mélancolie…


Guillaume, au centre, main posée sur le ballon.


Vos débuts, vos premiers ballons, vous les frappez dès l’âge de six ans, à Blanzy. Le foot a-t-il été un hasard ?

Non, ce n’était pas un hasard puisque mon père a été gardien de but. Je l’ai suivi sur tous les terrains où il a évolué, jusqu’en division d’honneur. Et j’ai commencé à taper dans le ballon à son contact, comme beaucoup d’enfants, à cet âge-là.

Un an après vos débuts, on vous change de poste pour une raison très simple…

(sourires) C’est vrai. Non pas que j’étais le meilleur, mais j’étais le plus grand. C’était une période durant laquelle on prenait beaucoup de buts. Et le fait que j’aille dans le but n’a pas beaucoup changé cela. Mais ça m’a plu et j’y suis resté.

Tout est rapidement devenu plus sérieux. A douze ans, vous passez à trois, quatre entraînements par semaine dont un entraînement spécifique à votre poste. C’est l’âge où faire de cette passion votre métier est devenu une certitude ?

C’est quelque chose qui a mûri vers l’âge de quatorze ans. J’ai rencontré Monsieur Larièpe (NDLR : Christian Larièpe, ex-technicien à Nantes et Saint-Etienne ; aujourd’hui en Russie) qui avait le rêve, plus jeune, de devenir professionnel. Malheureusement, ses parents ne l’avaient pas laissé tenter sa chance à Montceau-les-Mines, qui était alors en troisième division. Il avait une grande frustration par rapport à cet épisode. Il l’a transformée en une volonté positive envers notre équipe qui évoluait en cadet à Blanzy. Il a pris cela très au sérieux et les entraînements se sont intensifiés. Nous avons alors remporté un tournoi international et sommes devenus champions de Bourgogne devant l’AJ Auxerre de Guy Roux. Le petit club de Blanzy qui s’imposait devant le grand club d’Auxerre, c’était assez exceptionnel.

Certains de vos coéquipiers ont-ils suivi votre trajectoire, ensuite ?

Oui. Nous avons été quatre à passer professionnels.

Vous évoquez Christian Larièpe. Quel rôle a-t-il joué, spécifiquement, auprès de vous ?

Il m’a dégrossi. Le gardien de but était un joueur à part avec des collants, des rembourrages. Il m’a fait enlever tout ça. Il m’a permis de me libérer, de prendre confiance en moi. Il m’a appris la fonction de gardien et m’a donné les capacités de devenir meilleur au niveau technique, grâce à des charges de travail importantes. Il m’a également insufflé un état d’esprit de compétiteur. Il y a eu une vraie progression et nous avons pris conscience, ensemble, de mes possibilités.

Vous avez poursuivi cette progression en rejoignant l’INF Vichy, devenu aujourd’hui l’INF Clairefontaine. Vous y avez notamment remporté la Coupe Gambardella.

Aujourd’hui, l’INF s’occupe de la pré-formation des joueurs entre quatorze et seize ans, mais, à l’époque, cela allait de seize à dix-neuf ans. Dans les clubs, la formation n’était pas aussi importante qu’elle l’est aujourd’hui. De ce fait, l’INF Vichy était, en quelque sorte, un laboratoire. On y formait, certes, des joueurs, mais aussi des hommes. J’y ai beaucoup appris techniquement et humainement, ce qui a été déterminant pour la suite de ma carrière.

A l’âge de dix-huit ans, vous rejoignez l’OM de Bernard Tapie.

Suite à la victoire en Gambardella en 1988, Michel Hildalgo, débauché de la FFF par Bernard Tapie (NDLR : En 1986, Hidalgo, alors DTN avait rejoint le poste de manager de l’Olympique de Marseille), cherchait un gardien suite à quelques bouleversements, un jeu de chaises musicales à Marseille. Gérard Banide venait de se faire éjecter après deux journées. Gérard Gili, en charge du centre de formation, avait alors récupéré le poste vacant. Et Henri Stambouli, le deuxième gardien de l’époque, avait pris en main l’équipe du centre de formation, laissant la place de numéro deux libre dans la hiérarchie. Hidalgo m’avait vu jouer et souhaitait me faire signer. Il avait fait une demande de dérogation auprès de la Fédération qui avait l’acceptée. C’était au tout début de Clairefontaine, le château était d’ailleurs en travaux. Il est venu nous rencontrer, mes parents et moi, et l’aventure marseillaise a débuté.

J’ai lu dans un portrait qui vous était consacré dans les colonnes de Libération, que vous avez côtoyé, à l’époque, un défenseur allemand, Karl-Heinze Forster, réputé très viril sur le terrain. Mais également en dehors où il ne vous a pas épargné. Est-ce que-ce type de comportement vous a aidé à devenir plus rigoureux ?

Il m’a énormément appris, notamment dans la préparation. Grâce à ce côté très professionnel qu’il avait. Les joueurs allemands, rigoureux et stricts, détonnaient dans le mode de vie marseillais, très latin. J’étais assis à ses côtés dans le vestiaire. Il arrivait le premier et repartait le dernier. Il faisait des étirements, des tours de terrain après l’entraînement. Sur le terrain, il était également très exigeant avec moi. Ça m’a beaucoup servi…

Vous en êtes vous inspiré, plus tard, lorsqu’il a fallu transmettre aux plus jeunes ?

Tout à fait. Mais, tout au long de ma carrière, cela a été bénéfique, avant tout pour moi. Cette rigueur, cette ponctualité et cet état d’esprit compétiteur m’ont suivi jusqu’à la fin. J’ai basculé très vite entre deux mondes. De celui de l’adolescence, lors de ma formation, à celui du monde professionnel, à l’OM. Ce fut une grande chance de démarrer ma carrière là-bas.

Sportivement, vous ne disputerez pas un seul match au cours de vos deux saisons marseillaises. Vous décidez de descendre à l’échelon inférieur, à Louhans-Cuiseaux. Vous y passerez deux saisons. René Le Lamer, votre entraîneur de l ‘époque, déclarait que vous étiez un gardien « sans point fort, ni point faible ». Quel est votre sentiment sur cette analyse ?

(sourires) « Sans point fort, ni point faible » ?! S’il le dit…

N’était-ce pas en référence à votre style, très sobre ?

C’est vrai, plutôt sobre, tranquille. Après « sans point fort, ni point faible », ça reste la définition donnée par René (sourires). Je la respecte tout à fait. Il faut se souvenir qu’à ce moment là, la transition a été difficile. Je passais du plus important budget de D1 au plus petit budget de D2. Un sacré changement. Mais la volonté de jouer était plus forte que tout, avec l’idée d’intégrer l’équipe de France espoir. D’ailleurs, j’ai rapidement été appelé. La première saison à Louhans-Cuiseaux a été un bon apprentissage et m’a permis de prendre la mesure de la réalité de la D2, malgré que nous ayons frôlés la descente. L’année suivante fut bien meilleure puisque nous nous battions alors pour la montée en D1.

Pour revenir aux déclarations de votre entraîneur de l’époque, pensez-vous qu’il vous a manqué une grande qualité pour faire une carrière encore supérieure ?

Oui, sûrement. Il m’a sans doute manqué quelque chose, puisque je me suis toujours arrêté aux portes de l’équipe de France. J’ai été appelé en espoir, en équipe de France A’. Je n’ai pas vraiment de regret. J’ai fait partie des 4/5 meilleurs gardiens d’une période où le niveau était très relevé avec Barthez, Lama, Charbonnier, Letizi. J’ai tout donné, je n’ai donc aucun regret même s’il m’a sans doute manqué certaines capacités.

Sauriez-vous les définir ?

Il m’aurait peut-être fallu, justement, être moins sobre ? C’est dans ma nature. On ne peut pas aller contre nature. Si on prend l’exemple de Fabien (NDLR : Barthez), on s’aperçoit qu’il est sur le terrain comme dans la vie. En demi-finale de l’Euro, il oublie ses gants (sourires). Ça, ça ne me serait jamais arrivé. Mais c’est lui qui a été champion du monde.

Si on devait choisir un geste technique pour vous caractériser, ce serait la prise de balle, geste devenu rare aujourd’hui. Vous reconnaissez-vous dans un gardien actuel ?

J’aime beaucoup ce que fait Lloris.

Dans un style complètement différent.

Beaucoup plus fluide. Ce que Lloris fait à son âge, j’étais incapable de le réaliser.

Il capte très peu de ballons.

Oui, c’est vrai. Mais les ballons ont évolué, les frappes sont de plus en plus violentes. Nous, on a été formés à prendre les ballons, mais, à l’époque, les ceux-ci ne bougeaient pas. C’est comme ça, il faut vivre avec son époque (sourires).

Vous suivez assidûment les championnats européens (NDLR : Guillaume est consultant dans le « 11 d’Europe » sur C+ Sport), quelles sont vos références hors de l’hexagone ?

J’aime bien ce que fait Joe Hart, le gardien de Manchester City. Casillas, aussi, que je trouve égal à lui-même. Sobre et performant depuis toujours.

Et votre avis sur vos successeurs à Lens ?

Itandje ?  Oui, il a fait des trucs pas mal mais il n’est pas resté. Ensuite il y a eu Vedran (NDLR : Runje) qui n’était plus le Vedran que j’avais connu à Marseille. Il a réalisé de bons débuts mais ça s’est mal terminé.

Reprenons le fil de votre carrière. En 1992, Lens, qui avait supervisé chacun de vos matchs l’année précédente, vous recrute. Vous débutez par une défaite cinglante face à Auxerre, 3/0. A ce propos, Martel déclare « ses débuts avec nous ont été très, très difficiles. Ce qui a sans doute été la clé de sa réussite ». Il vous décrit comme quelqu’un de flegmatique. Une des qualités qui, selon lui, vous a permis de tenir…

C’est vrai. Je suis toujours resté tranquille, même si les débuts ont été compliqués. Le secret, c’est que le club m’a fait confiance. Patrice Bergues est arrivé et, ensemble, nous avons trouvé les solutions alors que nous étions derniers. Il faut aussi se souvenir d’une spécificité liée à mon poste. Outre le fait de passer de la D2 à la D1, il y a eu un changement de règle. Auparavant, le gardien, sur une passe de l’un de ses coéquipiers, pouvait se saisir du ballon à la main. En 1992, je suis arrivé durant la période de transition entre cette règle et la règle actuelle qui interdit au gardien de prendre le ballon à la main sur une passe en retrait. On a tendance à l’oublier. Je savais quand même jouer au foot, mais ce fut un bouleversement. A l’intersaison, ma préparation a été extrêmement mauvaise et, dans les premiers mois de compétition, nous étions derniers. Bien que je ne fusse pas performant, l’équipe aurait pu tourner à peu près. Ce n’était pas le cas. Rien n’allait dans le bon sens. Je veux bien endosser la responsabilité de quelques buts mais, là, on ne mettait pas un pied devant l’autre. Le fait d’avoir changé d’entraîneur, d’avoir échangé avec Patrice Bergues, m’a permis de reprendre confiance. A partir de là, la donne a changé et nous étions partis pour dix ans…

Parlons de votre intégration, vous êtes-vous senti investi rapidement ?

Dès le changement et l’arrivée de Patrice Bergues. Je me souviens que nous avions été faire 0/0 à Metz avant d’enchaîner sur notre première victoire à domicile face à Valenciennes. Je me suis alors senti libéré, tout a changé. Quant à mon investissement au sein du club, il s’est fait progressivement, au fil des années.

Fin de l’été 94, une nouvelle saison débute. Au cours des premières journées, vous êtes la victime d’un fait divers. Sur la pelouse du Parc Lescure, un ultra vient vous agresser en plein match. Comment avez-vous vécu ce moment sur la pelouse ?

C’était assez étrange. Nous venions de marquer un deuxième but face à Bordeaux, je pensais alors que c’était le kiné ou l’un des remplaçants qui venait célébrer le but. Et finalement, non, c’est un gars qui est venu m’agresser sous prétexte qu’il était mécontent.

J’ai lu qui vous aviez entamé une correspondance ensuite…

Oui, il m’a appelé, plusieurs fois. Il est décédé, aujourd’hui (NDLR : Olivier Eckert, co-fondateur des Ultramarines, est décédé en janvier 2011). Il regrettait. Je lui ai dit que je ne lui en voulais pas, que ça pouvait lui servir de leçon. Il y a des limites à ne pas franchir. Ne pas être content, siffler, vociférer, c’est normal quand on paie sa place. Agresser les joueurs, c’est autre chose.

A Lens, l’ère Patrice Bergues continue. Le club semble progresser étape par étape.  Au terme de la saison 95, le Racing retrouve l’Europe. Lors de l’exercice suivant, vous flirtez même avec la place de leader au cours de la première partie du championnat. Vous déclariez, avec une lucidité impressionnante et  beaucoup de philosophie : « Je me dis qu’il est trop tôt pour cette génération pour prendre la première place ». Visionnaire. Vous étiez persuadé que votre progression collective ne s’arrêtait pas là ?

Il y avait tout, il y avait tout pour. Le club, le public, des dirigeants motivés, une génération de joueurs talentueux. C’était trop tôt, car nous n’avions pas, mentalement, la capacité de rivaliser avec les grosses cylindrées de l’époque. Il fallait être patient.

En revoyant les images de cette saison 95/96, j’ai eu le sentiment que, sur le plan personnel, vous aviez pris une autre dimension. Ce fut une saison accomplie. D’autant que vous étiez régulièrement appelé en équipe de France A’.

Au fil du temps, je me suis libéré, j’ai pris confiance, j’ai compris le métier, j’ai pris la mesure de l’environnement dans lequel j’évoluais. Tout cela a été libérateur.

Néanmoins, cette saison se termine par une première blessure grave. A Bollaert, sur un coup franc de Montpellier, vous vous déchirez les ligaments du genou gauche. On parlait de l’équipe de France : est-ce que cette blessure a freiné votre progression et a contribué à votre éviction de ce groupe France ?

Indéniablement. C’est ce qui m’a empêché, peut-être, d’aller plus haut avec l’équipe de France. La progression du gardien de but a été stoppée nette. Mais, paradoxalement, cette grande difficulté m’a permis de me construire intérieurement et de revenir plus fort en tant qu’homme. C’est un autre homme qui est revenu sur le terrain huit mois plus tard.

Vous l’expliquez ?

On arrive à prendre du recul et à se rendre compte qu’on accorde de l’importance à des choses qui sont, en réalité, futiles. Le fait de se retrouver sur un brancard et d’être dans l’incertitude par rapport au fait de pouvoir rejouer ou non, de continuer sa carrière, permet de remettre les choses en perspective. On dépasse le cadre du football et on entre dans une autre réflexion, dans une construction personnelle. Cette épreuve a duré huit mois. J’ai perdu de la tonicité dans mon genou et j’ai connu beaucoup de difficultés à retrouver mon niveau. Mais, d’autre part, j’ai gagné en intériorité, en maturité.

Ce sont des aspects souvent occultés mais déterminants, en particulier pour un gardien de but ?

C’est fondamental. Fondamental (il insiste). Après, il y a les qualités intrinsèques dont disposent certains gardiens comme Hugo Lloris, Fabien Barthez ou Bernard Lama. Intrinsèquement, ils avaient des valeurs ajoutées que je n’avais pas. Après, ce n’est pas forcément ça qui fait la différence. Il faut savoir utiliser ces qualités. Lloris a cette faculté. C’est un gardien très hermétique, très sûr de lui. Jusqu’à ma blessure, je n’étais pas du tout comme ça. Ensuite, oui.

Bizarrement, la saison 96/97est une saison bancale, presque un coup d’arrêt. Et pourtant, la suivante sera celle du titre avec un effectif quasiment inchangé. Le grand changement n’a-t-il pas été celui de l’entraîneur ? Il a tranché avec la culture de la rigueur dans le jeu qui commençait à s’installer. Les premières consignes qu’il a données étaient d’attaquer et de gagner tous les matchs. Au départ, les joueurs ne l’ont-ils pas pris pour un fou ?

A l’intersaison, il a dit : « On attaque partout, on joue pour gagner partout » (sourires). On s’est tous regardé et on s’est dit « Ça va pas aller grand ! » (rires). Finalement, il avait raison. On a failli faire le doublé. C’était son idée du foot, un jeu offensif, porté vers l’avant. C’était super. Les dirigeants avaient fait les deux recrues qu’il fallait, en l’occurrence Anto Drobjnak et Stéphane Ziani. Derrière, il y avait toujours Tony (Vairelles), Vladi (Smicer), Jean-Guy (Wallemme), etc. Nous étions arrivés à maturité. L’aventure qui avait débuté en 92 arrivait à son paroxysme.

Malgré vos réticences, au départ, vous avez adhéré au discours.

Oui, mais c’était compliqué ! Tout au long de la saison, ça a été compliqué.

En tant que gardien, comment vit-on cette révolution qui, en toute logique, s’effectue aux dépens de la défense ?

Pas très bien. J’aimais bien avoir mes certitudes, mes couvertures défensives. Là, c’était tout l’inverse. Il a fallu s’adapter aux situations de jeu. Quand la méthode fait ses preuves, c’est plus facile. D’ailleurs, je pense avoir réalisé une bonne saison.

Représente-t-elle, aujourd’hui, le plus grand souvenir collectif de votre carrière ?

Oui, les victoires, c’est ce qui reste. Pour Lens, cela avait une saveur particulière, c’était le premier titre de champion de France. Pour nos vieux jours, c’est un super souvenir (rires). Les gens qui étaient au stade cette année-là s’en souviendront également. On leur a offert ces titres. C’est bien.

Loin d’être favoris, vous êtes même distancés, à huit journées de la fin, après une défaite à Châteauroux. Gervais Martel a parlé d’une vraie remise en question après ce match. Peut-on parler de déclic à l’aube d’une fin de saison tonitruante pour votre équipe ?

Il y a des réunions clés, des défaites clés. Celle-ci arrivait peut-être au bon moment pour que chacun se remette la tête en place. Ensuite, la victoire décisive est celle obtenue à Metz, qui caracolait alors à la première place. C’est le tournant de la saison. On s’impose 2/0 en montrant une force collective impressionnante. Derrière, on ne lâchera plus rien.

Gardez-vous des « flashs » de cette saison, notamment de l’ultime rencontre à Auxerre ? A la mi-temps, vous étiez menés 1/0 avec un Charbonnier en état de grâce dans le but adversaire…

Je me suis dit : « C’est pas possible ! ». On venait de perdre la finale de la Coupe de France une semaine plus tôt. On a cru tout perdre alors qu’on pouvait imaginer réussir un doublé cette saison-là. A la mi-temps, on s’est parlé : « Les gars, on va pas lâcher maintenant. On est à quarante-cinq minutes du bonheur. On ne peut pas avoir consenti tous ces efforts pour rien. C’est maintenant qu’il faut faire pencher la balance ». Au final, on fait le seul match de nul à l’extérieur de notre saison, à Auxerre, et on rapporte ce dernier point qui nous permet de remporter le titre.

On parlait de la culture du jeu de Leclercq ; l’exemple type c’est qu’à 1/1, l’équipe continue à développer son football, quitte à tout perdre. Il semble avoir fait de vous une équipe insouciante et libérée. Pouvez-vous me parler du Daniel Leclercq que vous avez connu ?

Daniel, c’était un personnage. Très exigeant. J’essaie toujours de garder le positif de chaque personne. Avec Daniel, ça n’a pas été rose tous les jours mais ça n’a jamais, non plus, été délétère. On s’est bien entendu, dans l’ensemble ; bien que nous ayons eu certains points de désaccords. Ce que je retiens, c’est qu’il a toujours été positif et que chacun de nous a tiré dans le même sens.

Comment expliquez-vous son retour raté, dix ans plus tard ?

Tout est dit : dix années se sont écoulées. Ce n’est plus le même championnat, ce ne sont plus les mêmes hommes. Avec nous, il avait une génération de jeunes joueurs respectueux, polis. Humainement, c’était facile.

Revenons au titre. Scène surréaliste : vous débarquez à Bollaert où trente mille personnes vous attendent à trois heures du matin. Il y a alors une vraie communion entre une équipe et un public qui se ressemblent.

C’est vrai. On a pris une décision. Je me souviens qu’on discutait entre nous et avec les dirigeants. Il y avait tellement de monde qui voulait voir l’équipe,que nous avons décidé d’ouvrir le stade. De toute façon, ils auraient forcé les portes (sourires) ! On a voulu contenter tout le monde. Même chose le lendemain avec le défilé dans la ville. (il marque une pause) Ce sont de très bons souvenirs. Vraiment. C’était très chouette.

La saison suivante, vous rentrez dans le rang en championnat. Estimez-vous que le club a bien négocié son après-titre ? Certaines décisions vous ont-elles surpris ?

Oui, il y a quelques petites choses. Après, on entre dans de la politique de gestion de club. Cette saison a été difficile au départ mais elle s’est très bien terminée, avec, en point d’orgue, la victoire en Coupe de la Ligue.

A ce propos, vous remportez enfin une coupe nationale, après la défaite face au PSG l’année précédente en finale de la Coupe de France, que vous aviez mal vécue à titre personnel.

Très mal. Ce fut une grande frustration. Je me souviens avoir pleuré toutes les larmes de mon corps. Je m’étais préparé, lors de cette finale face au PSG, à être acculé, mis sous pression. Cela n’a pas du tout été le cas, puisque je n’ai pas touché un ballon. Et je prends deux buts. C’est à dire que je n’ai servi à rien au cours de cette finale, d’autant que Rai et Simone avaient logé le ballon en lucarne. Personnellement, cela a été très difficile, mais peut-être aussi libérateur dans l’optique du match décisif à Auxerre la semaine suivante. Pour revenir à cette finale de Coupe de Ligue 99, je me suis juré que l’issue serait différente. On a changé notre préparation et nous avons remporté cette Coupe.

Lors la finale face à Metz, vous êtes cette fois déterminant pour votre équipe. Notamment en toute fin de match sur une frappe d’Asuar.

Exactement.

Cette saison est également celle des débuts, remarqués, en Ligue des Champions. Il y a ce match à Wembley, resté dans la mémoire collective (NDLR : Lens s’était imposé 1/0 sur un but de Debève). A titre personnel, vous évoquiez à l’époque le match référence qui vous manquait jusque là. Aujourd’hui, avec le recul, pouvez-vous dire qu’il s’agit de la meilleure performance de votre carrière ?

J’ai fait quelques très bons matchs, mais celui-là est, je pense, le plus abouti de ma carrière. J’ai réussi tout ce que j’ai entrepris. Devant Anelka, Overmars, sur une frappe de Parlour.

Racontez-moi les moments qui ont suivi cette victoire.

Après le match, je suis sorti sur la pelouse, il n’y avait plus personne dans le stade. Je me suis assis et me suis dit « Voilà, je pourrai dire que j’ai joué et gagné dans ce stade ! ». C’est un beau rêve.

C’est une joie comparable aux titres remportés ?

Celle-ci est plus personnelle. Bien sûr, tout le monde était ravi de cette victoire, mais, d’avoir réussi cette performance, et d’avoir permis à mon équipe de s’imposer à Wembley, c’était top. Voilà, c’est un beau souvenir.

En décembre 98, dans un portrait qui vous était consacré, toujours dans Libé, vous déclariez avec beaucoup de franchise, et de façon frontale « Je n’ai jamais été appelé en équipe de France, mais je crois que je le serai ». Vous avez longtemps flirté avec la sélection, sans jamais pouvoir y accéder. A quel moment vous êtes vous senti le plus proche d’intégrer le groupe ? A l’inverse, à quel moment était-ce terminé dans votre esprit ?

Avec Aimé Jacquet, j’ai été appelé une fois : pour le premier match en Tunisie. Plus jamais ensuite. Après, c’était Roger (NDLR : Lemerre) que je connais bien. J’espère alors, secrètement, qu’il va m’appeler. Ce n’est pas le cas. Le temps passe et l’équipe de France remporte l’Euro 2000. Là, je savais que le train était passé et que c’était terminé. En 2002, malgré une bonne saison et un bon parcours collectif, c’était trop tard, j’avais déjà trente-deux ans. J’ai atteint la plénitude à vingt-neuf, trente ans.

Est-ce un regret ? Avez-vous le sentiment que vous le méritiez ?

Très sincèrement, je n’ai pas de regret. Je n’ai pas ce regret. Je ne peux pas dire aujourd’hui que je suis frustré par rapport à l’équipe de France. Bien sûr, j’aurais aimé être à la place de Lionel (NDLR : Charbonnier, troisième gardien lors de la Coupe du Monde) en 98. Mais des choix ont été faits et il faut reconnaître que les gardiens qui étaient devant moi étaient meilleurs, c’est tout. J’ai tout donné, j’ai toujours travaillé dur, je suis revenu de loin, j’étais l’une des valeurs sûres du championnat à mon poste, mais ce n’était pas suffisant. Que dire de plus ? Il faut savoir accepter le fait que les joueurs en place étaient plus forts.

Revenons à Lens. Nous sommes à l’aube de la saison 1999/2000, une nouvelle génération arrive. Est-ce la fin d’une vraie aventure humaine entre une bande de copains ? Les mentalités semblent avoir évolué. J’ai le souvenir d’une anecdote, révélée par Gervais Martel dans les colonnes de L’Equipe : une scène de vestiaire où Dacourt vous interpelle : « Gus, t’es un vieux con mais je me battrai pour toi sur le terrain ! ». Vous répondez : « Moi aussi je trouve que t’es un petit con mais je me battrai aussi pour toi ! ».

C’est vrai. C’était l’arrivée d’une nouvelle génération avec laquelle ça n’a pas toujours été simple. Nous avons eu du mal à nous comprendre, surtout au cours des six premiers mois. Ajouté à cela le changement d’entraîneur avec le départ de Daniel, remplacé par François (NDLR : Brisson). Ce n’était pas facile, mais, comme le révèle l’anecdote, nous avons su tirer le meilleur de chacun d’entre nous. Et puis, quand on se revoit aujourd’hui, on est bien content, ça fait des souvenirs communs.

Fondamentalement, quelles étaient vos divergences ?

Ce n’était plus pareil. Leur approche était différente, leur mode de fonctionnement aussi. Moi, j’étais là depuis longtemps, j’étais le capitaine, je suis resté tel que j’étais auparavant. Ils espéraient autre chose. Tout ça a créé des incompréhensions.

Perceviez-vous toujours l’adhésion et le respect liés à votre parcours et à ce brassard ?

Oui, oui, il y a toujours eu une forme de respect. Il n’y a pas, non plus, eu de problème majeur entre nous. Ils attendaient sans doute autre chose de moi, et, de mon côté, j’attendais autre chose d’eux. On ne va pas rentrer dans les détails. (changeant de ton) Ce qu’il faut retenir, c’est qu’après cette période difficile sont arrivés des moments plus heureux. On fini dans le premier tiers du classement tout en atteignant une demi-finale de Coupe UEFA.

La saison suivante est particulière pour vous, puisqu’un nouveau coach arrive : Rolland Courbis. Il décide alors, à la surprise générale, de vous reléguer sur le banc au profit de Sébastien Chabbert. Dans quel état d’esprit étiez-vous ?

Dans un premier temps, j’étais décidé à partir. Et puis, en vacances dans le sud de la France, j’ai rencontré Rolland. Il m’a dit : « Ecoute Gus, je vais mettre Sébastien titulaire. Si tu as un club, tu peux partir. Sinon, tu rentres ». Les événements ne se passent pas comme espéré. Les contacts n’aboutissent pas. De ce fait, je rentre à Lens et je reprends l’entraînement.

Vous aviez de réels contacts ?

Oui mais rien n’a bougé. Tous les ans, j’avais des contacts avancés en France et à l’étranger. Rennes, l’Espanyol de Barcelone, le Celtic Glascow. J’avais toujours décliné. L’année où j’étais enfin décidé à partir, les opportunités ne se font pas. Je rentre donc à Lens et prends cette décision comme un challenge. Je me suis dit : « Je vais réaliser une bonne préparation et on va voir ce que ça donne, à la régulière ».

Très vite, vous retournez la situation. Courbis déclarait alors « que vous étiez toujours dans le coup et, surtout, vous aviez les crocs ».

Rolland a réussi à me pousser dans mes retranchements et ça m’a fait le plus grand bien. Je suis sorti de mon confort. La veille du premier match de la saison, à Nantes, il vient me voir et m’annonce que je débute. Et on fait quatre victoires consécutives.

Dans un article qui évoquait vos années marseillaises, vous parliez de votre rapport à la concurrence. Je vous cite : « La perspective d’être en concurrence avec un autre gardien ne me motivait pas plus que ça. Je suis performant quand j’ai les pleins pouvoirs ».

J’ai dit ça plus jeune, mais, en vieillissant, j’ai eu moins peur de la concurrence. A partir des années 2000, j’ai souvent été en concurrence, que ce soit avec Chabbert, Itandje ou Weidenfeller (NDLR : à Dortmund).

Malgré ce départ canon, tout s’est très vite moins bien déroulé. En l’écoutant dans les médias, on distingue le management particulier de Courbis.

C’était tout à fait particulier, avec des hauts et des bas. C’était du Rolland. (prenant l’accent méditerranéen) Du Rolland de Marseille !

Ce type de management était adapté à la culture lensoise ?

Pas forcément. C’est un méridional. A Lens, ce n’est ni le même climat, ni la même mentalité.

L’année suivante, Lens retrouve les sommets en championnat. D’ailleurs, il y a une vraie symétrie entre l’année qui a précédé le titre de 98 et celle qui précéda cette saison 2001/2002. La vraie différence, de taille, vous vous écroulez cette fois dans le sprint final. Est-ce la plus grand déception collective de votre carrière ?

Sans contestation possible, oui. C’est une mauvaise saison. Sans prendre en compte le déroulement, finir deuxième du championnat est un résultat formidable. Dans le cas présent, c’est vraiment un titre de perdu. Aujourd’hui, je me dis qu’on aurait dû avoir deux titres de champion de France. L’histoire s’est écrite différemment.

Avez-vous des explications à cette fin de saison ratée ?

Bien sûr. Quant on a neuf points d’avance (NDLR : sur Lyon, finalement sacré, alors que Lens était resté leader du championnat durant vingt-huit des trente-quatre journées disputées) et qu’on perd le titre lors de la dernière journée, il y a forcément des explications. Cela signifie qu’à tous les étages, on n’a pas fait notre boulot. Point final. Ce match à Lyon, c’était une défaite annoncée. Je ne veux sortir personne du lot, surtout dix ans plus tard. Ce serait évoquer de vieilles rancoeurs, c’est inutile.

Je peux comprendre que vous ne souhaitiez incriminer personne. Intéressons-nous alors à vos performances individuelles ; notamment durant ce match à Lyon, lors de l’ultime journée.

Sur le premier but, je glisse. Une glissade, ça ne m’est presque jamais arrivé dans ma carrière. Et là, ça arrive. C’est un gros regret. Je n’ai pas été bon. Je n’ai pas été le seul, mais je n’ai pas été au niveau.

On va ouvrir la page la plus difficile de votre carrière. Pensez-vous avoir traîné cette fin de saison lors de la suivante, qui sera votre dernière passée au club ?

Indéniablement. Pour moi, la rupture s’effectue après la perte de ce titre, à Lyon. Le point de rupture, il est là. On enchaîne une mauvaise saison et, personnellement, ça va mal…

Pour trouver une explication à vos problèmes, j’ai souvent entendu que le malaise provenait, en partie, de votre situation contractuelle. Est-ce exact ?

Pas du tout. J’avais encore deux ans de contrat, plus deux ans de reconversion. Il n’y a aucune histoire là-dessous. Le souci, c’est que je suis champion de France, j’ai ma façon de m’exprimer. Je n’ai plus vingt-deux ans, j’en ai dix de plus.

On parlait des premières dissensions intervenues à l’aube des années 2000. Deux ans plus tard, vous avez atteint le point de non-retour ?

On avait des dissensions sur de trop nombreux points. Tant que mes performances étaient bonnes, je pouvais parler. Là, j’étais isolé.

C’est le sentiment que vous ressentiez à cette période ?

Oui, isolé en tant que capitaine, en tant qu’homme.

Vous aviez l’habitude, jusque là, de faire l’unanimité au sein du club ?

Non, non, l’unanimité, ce n’est pas possible. Disons qu’il y avait toujours eu une forme d’adhésion. A la suite de la perte du titre, une rupture s’est créée. A la suite de mes déclarations aussi, peut-être.

Lesquelles ?

J’avais dit : « J’échangerais dix places de deuxième pour une place de premier ».  En faisant ces déclarations, j’allais clairement contre l’entraîneur et le président. Eux, voyaient plutôt l’aspect financier. Muller (NDRL : Joel Muller, l’entraîneur de l’époque) était content d’être deuxième.

Malgré un début de saison difficile en championnat lors de cette saison 2002/2003, Lens effectue un excellent parcours en Ligue des Champions, dans un groupe terriblement relevé dont vous prenez la troisième place, qui reverse le club en UEFA. A titre personnel, on avait noté un signe avant-coureur de défaillance à Munich…

Oh oui… Une faute de main terrible. Elle est facile et je la mets dedans…

Arrive ce triste soir de novembre 2002, à Porto, où vous commettez deux erreurs incroyables, inexplicables même. Peut-on expliquer l’inexplicable ?

Largement. (silence)

Vous ne souhaitez pas en dire plus.

Ce sont des blessures. Celle-ci reste comme ça, en l’état, mais elle est refermée. Il y a des choses qu’on a envie de sortir, d’autres non. (Semblant, tout à coup, détaché) Ce sont des choses qui devaient arriver, c’est ainsi.

Eric Sikora se souvient avoir été très marqué par votre état à la mi-temps.

Cette scène de vestiaire, c’est un moment fort de ma carrière. J’étais « heureux » de partager ce moment-là avec Eric. Je m’en rappelle parfaitement. C’était vraiment très, très fort. On a partagé tellement de moments ensemble. Ce match à Porto, c’était mon dernier avec lui, c’est bien que nous ayons partagé ce moment tous les deux.

Etiez-vous en état de repartir pour les quarante-cinq dernières minutes ?

Oui, après c’était bon. A la mi-temps, j’ai dit que je terminais le match. La deuxième mi-temps a été meilleure.

Après une nuit qu’on imagine très difficile, vous décidez de mettre votre carrière sportive entre parenthèses. C’est même votre femme qui prend la décision car, à ce moment, vous avez perdu toute lucidité…

Tout à fait. Moi, je voulais encore continuer, persévérer. C’est une discussion dans la nuit, avec mes proches, au téléphone, qui m’a permis de prendre cette décision.

Autre moment fort émotionnellement, vous rendez votre brassard à Gervais Martel, dans son bureau, le lendemain matin.

Voilà. C’était la fin. Je lui ai donné le brassard que je portais la veille sur le terrain.

Pendant le mois durant lequel vous avez été à l’écart du groupe, votre choix pour la suite a-t-il évolué ?

Non, non. Intérieurement, la décision que j’avais finalement prise ne faisait que se renforcer. J’ai fait une proposition pour, éventuellement, revenir. Elle m’a été refusée. A partir de ce moment-là, je savais que je ne reviendrais plus, c’était fini.

Quelle était cette proposition ? Vous souhaitiez revenir dans le circuit ?

Oui, j’avais demandé à faire une préparation personnalisée pour pouvoir revenir au niveau. On m’a dit non.

Finalement, cette décision n’est-elle pas le symbole de ce que vous êtes : quelqu’un de fier et profondément honnête ?

(il réfléchit) Je pense qu’il ne faut pas mélanger la fierté et la réalité des événements. La réalité, c’est que j’ai perdu la main. A Munich et à Porto, je n’avais jamais fait de telles erreurs durant toute ma carrière. Quand on prend le dessus sur le terrain, on est fort en dehors. Quand on coule, c’est l’inverse qui se produit. J’aurais été trop fier en voulant continuer, pensant que j’allais y arriver. Au contraire, le fait de m’arrêter était une preuve de réalisme vis-à-vis de ma situation. Je n’étais pas bon et je n’étais plus écouté. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ?  Cette période a été terrible car je ne pensais pas quitter Lens de cette manière. Ce qui a été très dur, c’est ça. Je pensais quitter Lens comme « Siko » l’a fait, avec les honneurs, devant le public. Je ne pensais pas, un jour, être aussi mauvais. Pendant longtemps, j’ai totalement perdu confiance en moi. Il m’a fallu les six mois d’Arsenal pour me remettre. On peut presque dire que, grâce à ça, j’ai pu rebondir à Arsenal. Cette mauvaise passe qui fait très mal et qui termine douloureusement mon aventure lensoise, me rend plus fort. Arsenal, Dortmund, Monaco. Ça dépasse un peu ce que je pouvais espérer.

Avant de revenir sur cette « deuxième carrière », parlons de votre départ. Vous l’officialisez lors d’une conférence de presse avec ces propos lourds de sens : « En 1992, on s’entrainait avec nos propres affaires. Dix ans plus tard, je m’en vais du centre d’entrainement de la Gaillette ». Derrière ça, il y a de la nostalgie, mais aussi une allusion à peine masquée à l’état d’esprit de ce club qui a tellement changé…

C’est comme ça, c’est la vie. Ce qui compte, c’est ce qu’on a fait durant les années où nous y étions. C’est comme la vie. Si une personne vit quatre-vingt dix ans, cent ans, la fin est rarement étincelante. Ce n’est pas ce qu’il faut retenir. Cette personne, à vingt ans, quarante ans, soixante ans, qu’a-t-elle fait dans sa vie ? De belles choses. Là, c’est pareil. Il y a le départ, et je sais que beaucoup de personnes ne l’ont jamais compris ; mais que retiennent-elles aujourd’hui ? Le départ ou le titre de 1999 ?

Vous étiez l’un des pionniers à communiquer sur internet avec vos supporters (NDLR : Guillaume a ouvert son site internet en 1999). J’imagine que vous receviez, à l’époque, des centaines de mails vous demandant des explications…

(sourires) Oui !

Vous n’avez jamais eu la volonté de faire un papier, dans L’Equipe ou ailleurs, pour clarifier ce départ ?

Non, ça aurait été entrer dans des ragots de comptoir, des règlements de comptes. On ne s’en sort pas. Je ne voulais pas tout ternir, tout gâcher. Il faut conserver en mémoire les dix années extraordinaires passées au club. Vraiment. Des moments de tensions, de joies, de peines, des victoires fabuleuses, des titres. J’ai vécu tant de grands moments. Mes enfants sont nés là-bas. Derrière, il fallait surtout rebondir et j’y suis parvenu.

Justement, les contacts se sont manifestés très vite suite à ce départ ?

J’avais quelques propositions. Des clubs de Ligue 2, notamment. J’étais près à tenter l’aventure à l’échelon inférieur pour y jouer les premiers rôles. D’autre part, je savais qu’Arsène (NDLR : Wenger, entraîneur d’Arsenal) cherchait un gardien et j’étais en contact continu avec lui depuis longtemps. Il souhaitait déjà me recruter lorsqu’il était à Monaco. Son deuxième gardien se blesse et il m’appelle : « Est-ce que ça te tente de faire six mois ? ».

Vous avez beaucoup appris dans cette institution que devenait Arsenal, entouré de tous ses grands joueurs ?

Bien sûr, je connaissais les français : « Titi » Henry, Sylvain Wiltord, « Pat » Vieira. J’ai appris essentiellement au niveau de la préparation, au contact d’Arsène. Le calme, la sérénité qui régnaient. Le management, l’implication des adjoints, la structure du club, l’organisation à mon arrivée. Extraordinaire. J’y ai passé six mois sans jouer et j’y ai été très heureux. J’ai joué en équipe réserve et, au départ, c’était une catastrophe ! J’étais complètement déstabilisé, il fallait que je me remette de mon départ de Lens. Arsène l’a très bien compris. Si j’avais été le Guillaume Warmuz de la fin des années 90, je serais parvenu à m’imposer, peut-être. Mais j’avais surtout besoin de changer d’air, de me laver la tête, c’est ce qui s’est passé durant ces six mois. Lorsqu’on a gagné la Cup, à Cardiff, il est venu me voir dans le vestiaire : « On va recruter un gardien international, expérimenté, qui arrive de Dortmund » (NDLR : Jens Lehmann). De mon côté, j’ai fait le chemin inverse et j’ai rejoint le Borussia.

Wenger a été déterminant dans votre carrière.

Arsène a été extraordinaire. Sans me parler, j’ai perçu sa confiance, sa considération à mon égard. On a passé une demi-journée ensemble, le jour de ma signature. Il neigeait ce jour-là, ce qui est très rare en Angleterre. On a évoqué beaucoup de choses. On s’est découvert. Un grand moment.

A l’intersaison suivante, avez-vous envisagé un retour en France ?

Oui, j’avais quelques pistes mais, à vrai dire, je n’étais pas très enthousiasmé par la perspective de revenir en France. Je signe donc à Dortmund.

Début 2004, vous vous imposez comme titulaire. Avez-vous dû effectuer des changements techniques et tactiques dans votre jeu, dans un championnat aéré comme l’est la Bundesliga ?

Oui, le poste de gardien de but est totalement différent là-bas. Il faut apporter, il y a moins de sécurité, il faut être beaucoup plus présent. Le jeu de gardien demande plus de force, de férocité, ça n’a rien à voir.

Vous avez poursuivi votre apprentissage, à trente-quatre ans.

(Sourires) J’ai beaucoup appris auprès de Wolfgang « Teddy » de Beer, l’entraîneur des gardiens, un type super. Avec Roman (NDLR : Weidenfeller) également, qui a dix ans de moins que moi. Aujourd’hui, il réalise des merveilles dans les buts du Borussia. Je lui avais piqué sa place, puis il me l’a reprise. 

Comment étaient-vos rapports avec ce jeune gardien ?

Au départ, ils n’étaient pas bons. A la trêve hivernale, je vais voir Matthias Sammer, le coach de l’époque, et je lui dis frontalement : « J’ai trente-quatre ans, je ne suis pas venu pour cirer le banc. Je vais me défoncer sur le terrain. Si vous ne comptez pas me titulariser, je rejoins un autre club susceptible de me faire jouer. Je ne vais pas rester sur le banc avec un gamin dans les buts à ma place ». Il me répond : « OK, à partir d’aujourd’hui, il n’y a plus de hiérarchie chez les gardiens ». On part en stage en Espagne, je fais un super tournoi où j’arrête, notamment, deux pénalties. Il me met titulaire et nous réalisons une super deuxième partie de saison.

La saison suivante, Bert van Marwijk devient l’entraîneur.

Je joue les quatre premiers mois. Et puis, des choses commencent à s’implanter dans le club…

Une vraie crise sportive s’installe, un nouveau président est nommé et vous perdez votre place. A l’époque, sur votre site internet, vous dénonciez une forme de déstabilisation à votre égard.

Oui, c’est normal. J’étais un vieux gardien français (rires) ! En concurrence avec un jeune allemand. C’était une décision politique, rien à voir avec mes performances. En même temps, ça ne m’a pas chagriné plus que ça, je ne pouvais rien y faire.

Malgré ça, vous étiez en discussions avancées pour prolonger votre contrat.

Oui ! Mais si je retournais là-bas, je serais accueilli les bras ouverts. J’ai gardé un super souvenir de ce club et je crois que c’est partagé.

Vous pensiez prolonger et, donc, Deschamps vous appelle.

J’allais prolonger le jeudi, de deux années supplémentaires. Et Didier m’appelle…

Après quatre journées, vous êtes propulsé titulaire suite à la blessure de Flavio Roma.

Flavio, « le grand », il se pète l’adducteur. Cette blessure a duré un an, personne ne savait ce qu’il avait. Un truc incroyable. Moi, je ne me plains pas. Bien sûr, j’étais triste pour Flavio. Je pensais arriver tranquille à Monaco. Ma femme et mes enfants, que j’avais toujours emmenés dans le nord de l’Europe, étaient ravis de voir le soleil. J’étais heureux de finir sur une bonne note.

Ce n’était pas facile, néanmoins, puisque les résultats étaient en dents de scie et Deschamps a rapidement annoncé son départ. A aucun moment, vous n’avez regretté ce retour ?

Non, je ne l’ai pas regretté. Quand Guidolin est arrivé, on était pas mal, on était qualifié en Coupe d’Europe, tout en atteignant les demi-finales en Coupe de Ligue. C’est vrai, j’ai dit à Didier : « Attends, tu me fais venir et toi, tu t’en vas ! » (sourires). On se connaissait de Marseille avec Didier. J’ai fait une bonne saison, j’étais heureux de rejouer en France, de retourner à Lens où nous avions fait 1/1. J’étais ravi d’aller offrir mon maillot dans le kop. La boucle était bouclée.

Arrive la saison 2006/2007, la deuxième à Monaco et la dernière de votre carrière. Au cours d’un entraînement, vous subissez la même blessure que face à Montpellier, dix ans auparavant. Cette fois, c’est le genou droit qui est touché.

Lors d’un entraînement, sur un ballon stupide, je me blesse. Je suis revenu, là aussi. J’aurais d’ailleurs pu continuer ma carrière. Quelques clubs commençaient à m’appeler. Mais à trente-six ans, pour moi, c’était terminé.

Cette grave blessure a-t-elle accéléré votre processus de fin de carrière ?

C’est ça, la blessure a accéléré le processus. La saison précédente, il y avait déjà certains signes. Je n’arrivais plus à récupérer correctement entre les matchs, tous les trois jours. Particulièrement au niveau de la tonicité. Tout ça s’est dégradé d’un seul coup. C’était la fin.

Pour un sportif de haut niveau, l’arrêt d’une carrière est parfois vécu comme une première mort. Comment l’avez vous vécu ?

Je ne l’ai pas vraiment vécu ainsi. Je m’y étais préparé. Pour moi, la première mort a existé après le match à Porto. Avant cette deuxième grave blessure, les alertes physiques dont je viens de parler m’avaient déjà conditionné, préparé à arrêter. J’étais prêt à entrer dans la vie active, la vie de « monsieur tout le monde ».

Vous avez très vite souhaité passer vos diplômes d’entraîneur. Et, un peu par hasard, vous débarquez à Gueugnon en tant que manager général, fin février 2008, pour tenter de redresser le club, alors à la peine en L2. Quelles étaient les prérogatives que vous avez confiées le président Jean-Philippe Demaël ?

Monsieur Demaël, qui était souvent retenu au Brésil, souhaitait quelqu’un pour prendre les rênes du club et essayer de le maintenir. Cette possibilité existait encore. Simplement, je pense m’être un peu trop précipité parce que je n’ai pas eu les pouvoirs espérés. Très vite, j’étais prêt à changer les choses, éventuellement changer d’entraîneur. L’approbation reçue au départ de la part du président s’est alors transformée en « non ». Quand j’ai compris, suite à la défaite à Clermont, que je ne pouvais rien faire, je me suis dit que ça ne servait à rien de rester là. Je suis donc parti aussi vite que j’étais arrivé (NDLR : Guillaume est resté huit jours à Gueugnon avant de démissionner).

Votre franchise devait détonner, voire déranger, dans ce milieu. Dès votre prise de fonction, vous déclariez « Si on perd le prochain match, il faudra changer d’entraîneur ». C’était une maladresse, ou les choses que vous aviez observées à l’entraînement, lors de votre semaine au club, avaient suffit à vous convaincre que la réussite de votre mission passait par un changement d’entraîneur ?

J’ai eu la chance de côtoyer le haut niveau, d’y jouer. Je pense savoir ce qu’il faut faire et ne pas faire selon les situations. En l’occurrence, certaines choses ne me convenaient pas et ne pouvaient pas convenir dans l’optique du maintien. Je ne remets pas en doute les compétences d’Alex Dupont qui réussit, aujourd’hui, à Brest. Mais, en étant dernier à Gueugnon, il y a certaines choses qu’on ne pouvait pas faire. Je savais qu’il n’était pas possible de s’en sortir de cette façon. Par la suite, les résultats m’ont donné raison. C’était comme à Lens, après Porto. On se rend compte des choses trop tard. Ce challenge était intéressant, ça me plaisait. Je regrette beaucoup que ça n’ait pas fonctionné.

Est-ce que cette décision, qui a pu être interprétée comme une volte-face vous a desservi par la suite ? Les clubs ne se montrent-ils pas réticents à travailler avec vous ?

Peut-être. Quand les gens me voient, ils s’aperçoivent qu’ils ne peuvent pas faire comme ils veulent non plus. C’est ce qui fait ma force, mais c’est, sans doute, aussi, une faiblesse. Monter au créneau, dire les choses telles qu’elles sont, ce n’est pas toujours apprécié. On en paie parfois les pots cassés.

Hormis cette courte expérience à Gueugnon, comment s’organise votre quotidien depuis votre retraite sportive ?

Depuis, je profite de bonheurs simples comme emmener mes enfants à l’école, ce qui n’était pas possible auparavant. Je profite également du temps dont je dispose pour intervenir dans les petits clubs du coin. La Saône-et-Loire et la Bourgogne ont besoin d’un rafraîchissement, d’un coup de pouce. Beaucoup d’éducateurs s’en donnent la peine et de nombreuses choses se font au niveau amateur. Je suis content d’y participer à ma modeste mesure. Je collabore également avec Canal+ dans le « 11 d’Europe », ce qui demande un vrai travail de préparation, comme la réalisation de petites fiches sur les clubs et leurs joueurs. Et puis, j’ai passé mes diplômes d’entraîneur puisque je suis actuellement titulaire du BE2. Pour finir, j’interviens régulièrement en faveur d’associations caritatives. Tout ça fait que je reste, aujourd’hui, assez occupé.

Pour conclure, que peut-on vous souhaiter dans un avenir proche ?

Alors, on peut me souhaiter d’entraîner le PSG et de devenir champion de France (rires) ! Plus sérieusement, si le monde du football professionnel fait appel à mes services, je suis tout à fait disposé à y revenir. Après, je n’ai pas encore défini dans quelle fonction ? Entraîneur, manager, directeur sportif ? Tout dépendra des opportunités.

Merci Guillaume.

Je t’en prie.

Echange de mails avec Guillaume. 2005. En vérité, j’avais treize ans…

 


GUILLAUME WARMUZ
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6 commentaires sur “GUILLAUME WARMUZ

  • 6 avril 2012 à 2012-04-06T14:54:34+00:000000003430201204
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    T’es un dieu Guillaume !

    Merci pour cet excellent interview en tous cas. 😉

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    • 6 avril 2012 à 2012-04-06T14:57:20+00:000000002030201204
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      Avec plaisir. Merci pour votre commentaire et merci pour votre site. Je me régale. Que de souvenirs…

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  • 7 avril 2012 à 2012-04-07T12:48:26+00:000000002630201204
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    j attendais avec impatience cette interview…merci bastoon félicitations et bonne continuation…a quand eric sikora?

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  • 13 avril 2012 à 2012-04-13T15:48:31+00:000000003130201204
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    Super interview ! Ce fut un plaisir de lire tout ça, même si je trouve que Gus n’a pas été trop bavard sur certaines questions.(et je parle pas de la question sur son match de Porto) ou du moins qu’il n’a pas été aussi loin dans ses analyses comme Eric Carrière dans une précédente interview.

    Bref, merci Bastien!

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    • 13 avril 2012 à 2012-04-13T16:13:20+00:000000002030201204
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      Merci pour ta fidélité. Je partage complètement ton analyse. Il n’empêche qu’humainement, c’était très enrichissant de rencontrer Guillaume…

      A bientôt.

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  • 20 avril 2012 à 2012-04-20T13:04:57+00:000000005730201204
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    Excellente interview. J’avais eu l’occasion de rencontrer Guillaume Warmuz en janvier 2003, le jour où il quitte Lens pour aller signer son contrat à Arsenal. A la gare d’Arras, je le repère avec un ami et, comme il était au téléphone, nous avons attendu qu’il raccroche avant d’aller le saluer et de discuter quelques minutes avec lui avant que son train arrive. J’en garde un excellent souvenir d’un grand Monsieur de l’histoire du Racing. Félicitation encore pour l’interview 😉

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